L’art n’est pas la politique

Le calme après la tempête. Après trois semaines de débats et de controverses — une première pièce (SLĀV) huée et retirée de l’affiche, une deuxième (Kanata) montrée du doigt elle aussi pour manque de représentativité —, voici que les artistes tendent la main, que les militants changent de ton et qu’une paix des Braves se dessine à l’horizon.

Le message politique a été entendu, et c’est tant mieux. L’histoire des Noirs comme celle des Autochtones sont les plaies béantes de l’Amérique. Il était à prévoir que les grands oubliés de l’Histoire manifesteraient leur déplaisir devant une nouvelle preuve « d’invisibilité ». Le peu de chanteuses noires et l’absence de comédiens autochtones méritait d’être soulignée, c’est sûr. Mais sans dire n’importe quoi, comme s’en sont bien gardés les signataires du texte publié dans Le Devoir samedi, sans crier au racisme et à l’appropriation culturelle, des non-sens dans un cas comme dans l’autre puisqu’il s’agit d’hommages envers ces marginalisés. Et puis, pour citer un internaute, « la culture est là pour être volée ». L’art consiste précisément à piller les histoires des uns et des autres. C’est là sa force.

Nous ne sommes quand même pas en présence ici de la lingerie Victoria Secrets, pour laquelle on a déjà fait défiler des mannequins coiffées de plumes amérindiennes, ni de « blackface » dans une représentation théâtrale. SLĀV et, on le présume, Kanata s’inscrivent à l’encontre des stéréotypes et des préjugés faciles. C’est d’ailleurs ce qu’il y a de plus saisissant dans toute cette histoire. On fait le procès de Betty Bonifassi, de Robert Lepage et d’Ariane Mnouchkine comme s’il s’agissait de nouveaux colonialistes, d’adversaires à la cause, plutôt que des alliés qu’ils sont réellement.

Oui, on peut leur reprocher une certaine naïveté et un manque de jugement. Oui, SLĀV et Kanata pourraient être plus inclusifs. Cela dit, ces oeuvres, telles qu’elles sont, font davantage partie de la solution que du problème. C’est l’intérêt pour la question autochtone comme pour celle de l’esclavage, précisément le contraire de ce dont se plaignent leurs critiques, qui motivent ces créations. Mieux encore que des déclarations de l’UNESCO ou des changements de loi, c’est au moment où la culture se mêle d’aborder une question épineuse qu’on peut prétendre avoir franchi le mur de l’indifférence. C’est une fois traduites dans l’imaginaire collectif, et seulement là, que les choses commencent à changer.

Bref, si le message politique a été entendu, le message culturel tarde, lui, à être compris. L’art n’est pas de la politique. C’est essentiellement ce que disent Bonifassi, Lepage et Mnouchkine. La politique a le devoir de rectifier les injustices, alors que l’art n’a que celui d’en parler. On ne peut pas exiger les mêmes comptes de l’un comme de l’autre. Si la fameuse représentativité en politique se compte par tête de pipe (une personne, un vote), c’est une autre paire de manches pour ce qui est des représentations artistiques.

Robert Lepage et Ariane Mnouchkine ont aujourd’hui le devoir de tendre l’oreille, mais ils n’ont absolument pas celui de traduire mot à mot la vision que les Premières Nations ont d’elles-mêmes ou de leur histoire, ni de mettre le plus d’Autochtones possible sur scène. L’art est un pari de l’imagination, comme le dit celle qui a réinventé magistralement le personnage de Molière, et bien d’autres choses encore. C’est dans le fait d’imaginer ce qu’on comprend mal — l’arrivée des Européens, les pensions autochtones, le meurtre et la disparition de combien de femmes — qu’on réussit non seulement à tendre la main à l’autre, mais à se mettre un petit peu à sa place. « On ne peut pas parler de fraternité si on n’imagine pas son frère ou sa soeur », dit Ariane Mnouchkine.

C’est ce qui est si crucial, si irremplaçable dans le processus de création : c’est plus qu’un simple assemblage de données, c’est la possibilité de sentir, de compatir et, grâce à ces sentiers sinueux du coeur et de l’esprit, de mieux comprendre. Et, oui, ce processus-là demande distance, recul et transformation. Liberté aussi, qui, sans être absolue, mériterait un peu plus de considérations que ce qu’on a vu jusqu’à présent.

La possibilité de recréer son existence, de se réinventer, est ce que l’être humain a de plus précieux. L’oublier est tout aussi dangereux, pour la société que nous sommes, qu’oublier d’inclure les marginalisés parmi nous.

43 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 18 juillet 2018 03 h 20

    L’art n’est pas de la politique mais...

    L’art n’est pas de la politique, soit.
    Mais pour autant, l'art reste toujours politique.
    Autrement, il ne s'agit que de folklore.

    Folklore, tel ceux-là que le Canada destine à être les seules expressions collectives acceptables en terme d'identité, pour les peuples pré-britanniques du territoire.

    Vive le Québec Libre !

    • Christian Montmarquette - Abonné 18 juillet 2018 09 h 47

      @ Yves Côté,

      "L'art n’est pas de la politique, soit. Mais pour autant, l'art reste toujours politique". - Yves Côté

      D'accord avec vous.

      Mais il existe une différence importante entre "la politique" et "le politique".

      Or, il semble que "la politique" ait malheureusement pris le dessus sur "le politique" dans la controverse entourant la production de SLAV.

      Christian Montmarquette

    • Yves Côté - Abonné 18 juillet 2018 12 h 42

      Monsieur Montmarquette, nous sommes assez d'accord je crois.

  • Raynald Rouette - Abonné 18 juillet 2018 05 h 51

    Naïveté, manque de jugement, vous dites de Robert Lepage et cie


    Qui êtes-vous, pour porter un tel jugement, vous aussi?

    Vous chauffez le chaud et le froid dans un même temps. Branchez-vous...

    L’art n’est pas politique, vous dites, elles l’est devenue de par la façon dont les médias traitent les deux créations de Robert Lepage et cie depuis les tous débuts. Il y a eu un manque d’objectivité évident des médias de toutes natures. Un manque d’équilibre dans le traitement de la nouvelle.

    SLAV « Robert Lepage » a été attaqué par une bande de mercenaires, et le médias leurs ont donné les micros en plus. Comment réagir à cela?

    Les deux dernières créations SLAV et KANATA sont sensibles et traitent justement de l’esclavagisme universel et du traitement encore en sous-hommes des amérindiens du Canada. Les réserves indiennes ça vous dit quelques chose? L’enquête sur les femmes autochtones disparues ou assassinees ça vous dit quoi?

    Que les deux groupes contestataires revendiquent à juste titre une aides financières des divers gouvernements est compréhensible.

    Mais, attaquer aussi violemment, à la porte du TNM, Robert Lepage dans son intégrité et sa liberté de création artistique, pour se faire entendre et avoir une certaine visibilité médiatique, est quelque chose d’inadmissible et d’inacceptable dans une démocratie comme la nôtre, si nous le sommes encore?

    • Claude Bariteau - Abonné 18 juillet 2018 09 h 37

      M. Rouette, vous faites écho à cette phrase en l'extrayant du texte.

      « Oui, on peut leur reprocher une certaine naïveté et un manque de jugement. Oui, SLĀV et Kanata pourraient être plus inclusifs. »

      Il s'agit plus d'un écho à la liberté d'expression, que d'une charge sur les trois créateurs, car, cette phrase écrite, Mme Pelletier critique le dérapage et la confusion entre politique et production artistique au sens que la production artistique peut avoir des retombées politiques mais que ses créateurs ne sont pas des hommes et des femmes qui adoptent les lois.

      Cela dit, Mme Pelletier, selon la visée de son texte, n'attribue pas un manque de jugement et une grande naïveté aux trois créateurs ni les invite à être plus inclusifs.

      Je ne pense pas me tromper sur ce point qui se veut plus un respect envers les opinions émises en ce sens, sans qu'elle les partage, parce qu'elle se dit clairement contre la censure et applaudit que les créateurs de Kanata tendent l'oreille, mais « n’ont absolument pas celui de traduire mot à mot la vision que les Premières Nations ont d’elles-mêmes ou de leur histoire, ni de mettre le plus d’Autochtones possible sur scène ».

      Personnellement, je considère son texte autrement qu'en vos termes.

    • Raynald Rouette - Abonné 18 juillet 2018 11 h 03


      M. Bariteau,

      Oui, il y a matière à interprétation, je vous l’accorde...

      J’ai beaucoup de difficulté avec la «  condescendance » de madame Pelletier! Suis-je le seul?

      Pour moi, la feuille de route de Robert Lepage, parle d’elle-même! Son humanisme universel, commencerait-il à déranger?

      Je crois que dans le contexte de mondialisation (globalisation) dans lequel nous sommes plongé depuis la fin des années 1990, tout est devenu « politique ». L’argent se fait de plus en plus rare, et la pénurie deviendra encore plus apparente. À quoi, devons-nous nous attendre pensez-vous? Se sera à qui les miettes seront-elles attribuées plutôt... Sur quelles bases?

  • Claude Bariteau - Abonné 18 juillet 2018 06 h 17

    J'applaudis votre magistrale lecture

    Oui. J'applaudis parce que vous mettez en relief le sens de la création des trois auteurs que des opposants refusent de souligner.

    Or ce sens, très humaniste, ouvre la porte pour découvrir les univers d'exclusion de marginalisés.

    Que des opposants dévalorisent leurs expressions artistiques pour hypervaloriser leur position politique demeure un geste de rejet du sens et du dialogue recherché par les auteurs.

    • Louis Desjardins - Abonné 18 juillet 2018 08 h 24

      J’applaudis aussi! Bravo et merci!

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 18 juillet 2018 06 h 20

    Le comité

    Je n’ai aucun reproche sérieux à adresser à ce texte nuancé qui distribue les reproches amicaux aux uns et aux autres.

    Toutefois, j’aimerais plus de détermination à défendre nos créateurs accusés de ne pas se soumettre à une idéologie étrangère aux valeurs québécoises de solidarité avec les opprimés.

    Le Devoir fait un travail remarquable de promotion culturelle par son magazine hebdomadaire, publié avec son édition de fin de semaine. C’est le fruit d’un travail colossal. Je suis toujours émerveillé de voir autant d’efforts accomplis avec des resources limitées.

    La faiblesse du quotidien, c’est au niveau des idées.

    Comment peut-on soutenir, comme le font les contestataires de Kanata, que la création de toute œuvre abordant des sujets sensibles devrait enlevée des mains de son créateur pour être confiée à un comité sur lequel siègeraient toutes les personnes intéressées ? Je ne connais aucun chef-d’œuvre issue d’un travail de comité. Concrètement, cela complique l’expression de la solidarité de ce créateur avec des personnes différentes de lui.

    À ce sujet, la position du Devoir — qui varie de Rioux à Chouinard en passant par Pelletier — est principalement une position à la Ponce Pilate, semblable à celle de la ministre libérale de la Culture; un appel au dialogue, au compromis, à l’écoute des uns et des autres, etc. Bref, un appel à du travail de comité.

    Tout cela est mou. Très mou.

    J’aimerais plus d’enthousiasme à défendre les nôtres.

  • Cyril Dionne - Abonné 18 juillet 2018 06 h 31

    La censure en démocratie

    Mais pardieu, si on veut comuniquer notre message, notre vision culturelle, on le fait sans demander à quiconque s'ils sont d'accord ou non. C'est cela la force de l'art. Est-ce que Mozart avait demandé à son empereur s'il pouvait mettre la pièce de Beaumarchais, le mariage de Figaro, en musique même si celle-ci célébrait la liberté et l'égalité pour tous et se moquait de la monarchie? Non, il l'a fait a ses risques et périls pour le bien de l'art et pour tous.

    Si les Autocthones ou Ies descendants des anciens esclaves noirs veulent communiquer leur message à travers le médium qu'est l'art, ils n'ont qu'à le faire sans demander la permission de personne. Mais de grâce, ne demander pas aux autres de le faire pour eux. Ils peuvent même choisir des Autochtones ou des Noirs pour incarner le rôle des Blancs. C'est cela la force de la liberté d'expression. Et ce sera au public de décider s'il veulent payer pour voir la présentation. Et c'est cela la censure en démocratie.