La photo

Les archives photographiques constituent un continent fabuleux pour qui souhaite arpenter les pays de la mémoire. Aux archives fédérales à Ottawa, on promeut depuis un moment un projet intitulé« Un visage, un nom ». De quoi s’agit-il ? Le public est invité à identifier des individus des Premières Nations qui se retrouvent sur quelques-unes des remarquables photos tirées de ces collections. Plusieurs institutions tentent d’identifier de la même façon des anonymes, comme si de notre capacité à tout ramener à la singularité des noms dépendait une meilleure compréhension du passé.

Au Yukon, les archives viennent d’annoncer qu’elles allaient diffuser des milliers de photographies, en cherchant en priorité à identifier les individus présents sur 600 images qui datent des années 1960 et 1970. Dans la même optique, une entreprise précédente avait permis d’en scruter 1500 autres.

Il ne serait pas étonnant qu’on fasse éventuellement de même pour des photos d’ouvriers croqués au milieu des chantiers, des usines ou de leurs quartiers. Quitte à faire oublier qu’une image vaut parfois mille maux, qui sait si le travail des photoreporters de guerre ne sera pas lui aussi bientôt revisité à la lumière de ce culte de la souveraineté du « moi ».

À regarder de si près, est-ce qu’on ne finit pas par tout voir de trop loin ? On s’évite peut-être de la sorte de considérer ce que les sujets d’une image incarnent au-delà de leur identité, c’est-à-dire l’exemplarité d’une situation commune qui les dépasse tout en les englobant.

En recomposant le monde à l’imparfait de leur objectif, les confrères photographes, par exemple les humanistes Ronis, Boubat, Cartier-Bresson et autres Doisneau, étaient en quête d’absolu. D’un couple enlacé, ils ont affirmé la grandeur de l’amour. Des jeux d’une bande de garnements, ils ont rappelé le sérieux de l’enfance. De l’exercice de simples métiers du quotidien, ils ont souligné l’honneur du travail.

Des générations de photographes ont ainsi montré dans des vies minuscules, pour emprunter au titre du beau livre de Pierre Michon, la grandeur de toutes les existences. La photographie, sujet d’histoire, outil de démocratie, affirme ainsi qu’au royaume de notre vie en commun, « tous les humains sont de ma race ».

Alors pourquoi ce besoin soudain et ambigu de se focaliser sur les seuls individus ? En fin de compte, l’image de l’histoire en ressort rarement plus nette.

À vouloir atomiser des destins pourtant communs, à les scinder au nom de la souveraineté des sujets qui y participent, on réduit le poids de leurs revendications et on amenuise les identités collectives.

Notre vision du présent est de plus en plus recadrée par les strictes modalités d’un « droit à l’image », sorte de trône où se pose un « je » tout-puissant en vertu duquel tous les individus auraient soudain le pouvoir de négocier la propriété de leurs reflets en société. Cette illusion de la possession permet de faire croire qu’il n’existe que des individus libres de leurs destinées, puisqu’ils sont placés sous le même chapiteau du marché. Toute lumière étant ramenée sur l’individu, plus rien d’autre ne semble avoir davantage de valeur. Ainsi, la propriété de son image se confond-elle aujourd’hui avec la propriété de la dignité. Les inégalités sociales ne se trouvent pourtant pas rabotées par cet hypothétique droit à négocier la valeur marchande de son image !

À propos d’identité et d’images de soi, afin d’y voir un peu plus clair, il faut prendre le temps de se poser pour lire à tête reposée Sur la piste du Canada errant, un livre de Jean Morisset paru ce printemps. Géographe doublé d’un écrivain, Morisset traite à sa façon toujours originale de l’histoire nord-américaine en regard des Premières Nations et des anciens Canadiens. Sur la piste du Canada errant offre en quelque sorte un grand portrait de nos origines communes.

L’image du Canada qu’a imprimée dans les consciences l’Empire d’Ottawa est fondée sur l’idée première d’une supériorité de la British America, explique Morisset. Tout le reste en a tristement découlé. Dans cette société gonflée du sentiment de sa supériorité, la quête du Nord est devenue un étendard patriotard où les Premières Nations servent d’alibis décoratifs dans le maintien d’un pouvoir déjà ancien. Les identités ont été usurpées, prétend Morisset. En vertu de ses intérêts géopolitiques, « l’English-speaking Canadian peut être de toute origine », du moins le plaide-t-il, « alors qu’à l’inverse, le French Canadian ne peut être que French Canadian d’origine […] parce que, présume-t-on, le Libanais, l’Haïtien, l’Arabe, le Brésilien, tous les francophones ne sauraient y trouver leur place ».

Les objets d’hystéries et d’hallucinations collectives qui, au nom de l’identité, conduisent à des formes plus ou moins subtiles d’exclusions ont un horizon historique dont Jean Morisset donne un portrait que l’on ferait bien de scruter à la loupe. En matière d’analyse, on est loin en tout cas des raccourcis affligeants de ce journaliste du quotidien britannique The Guardian qui, pas plus tard que la semaine dernière, se demandait, dans une suite de raccourcis, « comment le mouvement nationaliste québécois était devenu si blanc ». Peut-être, pour y voir plus clair, devrait-on d’abord mieux regarder la photo que nous tend en quelque sorte Jean Morisset.

11 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 16 juillet 2018 02 h 13

    l'autre qu'elle magie unique

    pourquoi le pays serait un individu quand nous savons tous, que nous fumes une collectivité et le seront encore pour des millénaires, ne sommes nous pas tous un et plusieurs depuis toujours, n''est ce pas ce qui nous a permis de survivre, ne sommes nous pas faits d'amalgames, l'histoire du monde n'est-il pas de nous au pluriel, quans nous parlons d'amour, n'est ce pas de ca dont nous parlons, peut être faudrait-il lire l'autre de Lévinas pour s'en convaincre

  • Raynald Rouette - Abonné 16 juillet 2018 07 h 21

    Une image vaut mille mots! Dit-on...


    « C’est ça être colonisé ». Pierre Bourgault,

    • Louis-Philippe Cusson - Abonné 16 juillet 2018 10 h 44

      Simple figure de style... une paronomase.

  • Jacques Morissette - Abonné 16 juillet 2018 07 h 49

    «...revisité à la lumière de ce culte de la souveraineté du « moi ».

    La question est intéressante. Je crois beaucoup à l'inconscient quand on touche ce genre de sujet et l'évolution de l'homme. Je comprends la question, mais ne sais pas trop comment y répondre. Intuitivement, j'en suis à des balbutiements, on dirait que vous essayez d'en comprendre les pourtours.

    Quant à moi, peut-être qu'on veut faire des citoyens d'un État, d'une civilisation, etc. des citoyens du monde. En ajoutant que de plus en plus, le monde semble devenir un marché planétaire qui a faim de croissance économique. Et pour ses apôtres, il y aura plus que jamais des limites à croire trop exclusivement à la dite croissance économique.

    Il y a encore des croyants à cette religion, s'ils pensent pouvoir guérir ainsi les problèmes du monde, ils se trompent amèrement. Pour le dire en peu de mots, ça ne fera plutôt que les accentués. La croissance économique n'est certainement pas un remède universel, sauf si l'on parle d'enrichir une minorité qui y croient et l'encourage. Ça ne fera qu'augmentés et perpétués les inégalités sociales dans le monde.

  • Denis Paquette - Abonné 16 juillet 2018 08 h 49

    être riche et libre quel paradoxe

    peut -être n'avons nous jamais été libre, déja mes ancêtres étaient au service d'une aristocratie qui rêvait a beaucoup d'or, n'est ce pas le rêve qui nous habite tous depuis toujours et nous nous voulons libre, être riche et libre, quel paradoxe

  • Gilbert Turp - Abonné 16 juillet 2018 09 h 15

    En plus, la dimension linguistique est évacuée sur une photo

    Et pourtant, celle-ci est un élément fondamental du colonialisme qui constitue l'Histoire du Canada (tandis qu'aux USA, c'est évidemment la question raciale et esclavagiste qui est fondamentale). C'est vrai, on le sait, pour les Québécois et autres francophones mais également pour les peuples autochtones. Après l'appropriation territoriale, la stratégie des pensionnats visait à acculturer les enfants en les séparant de leur famille. En oubliant leur langue maternelle, ils perdaient leur identité.
    Ça, une photo individualisée ne nous le dira pas.