La blessure lucide

Je prends plusieurs années à pondre un livre. Ce n’est pas la page blanche ni le manque d’inspiration, c’est le grand fleuve des auteurs qui m’ont précédée qui m’oblige à rester immobile sur ses rives, à lire et à méditer sur les traces qu’ils ont laissées, mais surtout sur ce qu’ils ont emporté avec eux dans le néant ou dans l’ailleurs, selon la foi du jour.

Écrire, c’est d’abord lire. Mais vivre, c’est aussi lire. C’est du moins ce que proclame haut et fort Christiane Taubira dans son dernier livre, Baroque sarabande (Philippe Rey, 2018). L’ancienne ministre française de la Justice, que la gauche actuelle convoite et s’arrache, assure avoir eu à ses côtés un auteur à chaque moment important de sa vie. Car lire, rappelle-t-elle, ce n’est pas simplement une contemplation passive, c’est surtout un rapport actif à un objet physique par lequel le monde nous parvient.

Les politiciens lisent peu, hélas, elle le reconnaît, et c’est l’une des raisons pour lesquelles elle claqua la porte du ministère de la Justice, pour prendre son vélo et se diriger vers une librairie.

Rapports politiques sans issue

Si elle en a eu assez des interminables rapports politiques sans issue, c’est parce que la littérature peut davantage changer le monde que le politique. Dans sa bibliothèque idéale défilent certes les grands noms, comme Victor Hugo et Marguerite Yourcenar, mais surtout des auteurs africains et latino-américains qui ne figurent pas au programme scolaire.

Derrière ce choix politique se faufile surtout sa vision du monde : ce n’est pas l’Histoire qui compte, c’est la manière de la raconter dans la langue de chaque écrivain.

Dans ce livre-hommage à ses compagnons de lutte défilent les auteurs pour qui l’altérité n’est pas un concept abstrait, mais une posture existentielle : Léon-Gontran Damas, René Char, Yachar Kemal, Simone Weil, Toni Morrison, Amadou Hampâté Bâ, Birago Diop, Jorge Amado, Edwidge Danticat et tant d’autres, sans oublier le grand Aimé Césaire, qu’elle cite par coeur chaque fois que l’occasion s’y prête, parce qu’il incarne l’idéal de fraternité et d’engagement, le tout raconté dans une langue poétique semblable à nulle autre.

Par les dangereux temps qui courent, il est important de lire et d’écouter les auteurs qui racontent une autre histoire. « Parce que la longue, multiséculaire négation de leur humanité laisse trace. Dans le regard des autres, et en eux. Et parce que la vie n’est ni juste ni sage. Elle attend toujours plus de celles et de ceux qui ont reçu le moins en droits, supputant qu’ils ont été dotés plus largement en conscience. »

Les oubliés de la Grande Histoire auraient une conscience plus large. Mais conscience de quoi au juste ? Justement, il faut les lire pour comprendre que la langue et l’art n’ont pas de frontière, qu’ils ne font que les transgresser pour raconter, avec lucidité et sans complaisance, le fiasco qu’était leur expérience humaine, individuelle et collective, non pas pour pleurer, mais pour « regarder clair pour agir juste et fort ».

Si la langue n’a pas de frontières, c’est parce qu’elle révèle ce qui n’a pas encore été dévoilé. C’est pourquoi il faut aussi lire les moins bons livres, ceux qui nous sont hostiles et qui nient, par leur exclusivité et leur désir de pureté, notre altérité périphérique.

Ces « fleurs toxiques » à la Jules Romains, Joseph de Maistre, Céline, Bernanos ou Chardonne, il faut les lire rien que pour le plaisir dialectique de dépasser un monde conservateur qui nie le caractère hétérogène de la vie.

Tout commence par le droit de parler la langue maternelle, car la langue, c’est bien là le véritable « chez soi ». Et l’ex-ministre de citer dans sa bibliothèque idéale la jeune poète innue Natasha Kanapé Fontaine qui dénonce le danger d’une langue qui crie pour sa survie et écrase au passage les autres…

Il faut être lucide parce que, comme le rappelle sans cesse Taubira avec les mots de René Char, « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ».

À commencer par le choix du titre : « sarabande » parce que c’est un mot d’origine perse, repris par l’arabe puis revendiqué par l’espagnol, puis « baroque » parce qu’à la fois sûr de lui, mais tourné vers le mouvement plutôt que vers l’essence des choses.

Baroque sarabande, comme une joyeuse invitation vers une nouvelle bibliothèque idéale où le périphérique décale, mais enrichit le centre.