Il est où, le pays, il est où?

Fred Pellerin en compagnie de Gilles Vigneault dans une scène du documentaire «Le goût d’un pays»: «Vigneault dit qu’il faut nommer les gens!»
Photo: Vero Fred Pellerin en compagnie de Gilles Vigneault dans une scène du documentaire «Le goût d’un pays»: «Vigneault dit qu’il faut nommer les gens!»

Je venais de terminer la traditionnelle visite du potager et du verger, de saluer les ruches au passage ; je repartais de Saint-Mathieu-du-Parc avec des truites fumées, des confitures de fraises des champs et du miel. La générosité tout plein les bras, Louise et François m’ont suggéré : « Redescends par Saint-Élie, Saint-Paulin, c’est plus joli. »

Mon ancien pays, pourquoi pas ? J’ai eu un chalet, jadis, à Saint-Barnabé et j’ai beaucoup fréquenté Saint-Élie-de-Caxton, par alliance. J’ai tourné à droite vers le village en croisant le tracteur qui tirait la « charrette » de touristes. Une boulangerie, un casse-croûte, une friperie, de la vie partout. Du rural d’Instagram qui ne sent pas le fumier. Un lutin est passé par ici, par la traverse. Il y a 30 ans, Saint-Élie, c’était un chemin de croix et un clocher, un clignement de paupières.

Devant chez Fred, il y avait une vente de garage. Marius, son petit dernier, vendait ses jouets pour s’acheter quatre poules, un samedi de début d’été long comme l’enfance.

J’en ai profité pour dire à Fred que je savourais avec le décalage horaire sa série Saint-Élie-de-Légendes sur Tou.tv. J’ai une amie provençale qui dit que « c’est du Pagnol au Québec ». « Ça peut pas me faire plus plaisir… » (Ça l’émeut pour vrai.)

Photo: Municipalité de Saint-Élie-de-Caxton Le clocher de l’église de Saint-Élie-de-Caxton, prétexte à fierté pour le conteur Fred Pellerin: «Si t’as un beau clocher, tu vas te le shiner, le clocher; c’est prétexte à rassemblements et à la collectivité.»

Ses personnages mauriciens, la tendresse embuée de nostalgie dans son regard pour ces phénomènes du cru, l’affection à les porter haut, tout cela percole dans chaque épisode. Fred sauve le pays une personne à la fois, comme un plongeur dans une grotte thaïlandaise. Il redonne du swing au quotidien d’un village de quasi 2000 âmes. « Si y’a pas ça, ostie que le sens est rare, Jo. »

Justement, le sens, ce pays que tu nous présentes, le Fred, je le cherche même si on n’a pas fini d’en entendre parler d’ici les élections. « Moi, j’embarque pas dans le politique, mon travail est sur le terrain. C’est plus efficace que la politique formatée et showbizenissée », m’explique le conteur et passeur, qui se promène à vélo ou en pick-up dans le village qu’il a contribué à mettre sur la mappemonde des légendes.

On définit le noir par l’absence de blanc, et la ruralité par celle d’urbanité

Nostalgie, mon espérance à moi

— Hey, Fred, as-tu lu le livre Gens de mon pays de Roméo Bouchard ? Il fait comme toi avec Saint-Élie-de-Légendes. Il nous présente de vraies personnes qui ont embelli le paysage. D’ailleurs, « paysan », ça vient de « pays », j’ai appris ça dans son livre, même si c’était évident.

— Vigneault dit qu’il faut les nommer, les gens du pays. « Rocker », « Maurice », « Mme Garceau », ils continuent de vivre dans l’esprit des gens après Saint-Élie-de-Légendes. Et puis, on est loin de l’abstraction lorsqu’on s’implique dans un village. Je le vois partant de là, le pays, pas dans l’intellectualisation ; sinon, y’a pus de coeur dedans, c’est un sac de peau théorique. Le pays passe pas par le raisonnement, c’est par en dedans.

 
Photo: Fabien Deglise Le Devoir Un militant du monde rural de longue da­te, Roméo Bouchard en ses terres du Kamouraska

— Bouchard a le double de ton âge, 82 ans. Il est du Kamouraska, toi, de la Mauricie, mais vous vous rejoignez dans les racines, l’appartenance à un territoire, une histoire commune, une communauté.

Fred opine : « L’idée du pays, c’est devenu semi-honteux. C’est pas de l’arriérage ou de la nostalgie, c’est de l’espérance ! On voit ça comme la chose opposée à la chose mondiale. C’est pas se refermer sur soi-même, c’est inviter le voisin à sa table. Ce chemin-là passe par la fierté. »

Fred est un jeune vieux de 41 ans : « On convarge pas sur grand-chose. C’est où Facebook ? Ça mène où, ce char-là ? Ça ferait pas mal de monde qui se lève deboutte, ensemble. Du monde qui chante pis qui danse, c’est dur à breaker. Moi, je suis pas sur Facebook, je manque plein de partys à cause de ça… »

En ce moment, mon Fred, le party est pris sur la couleur de l’épiderme sensible et l’appropriation culturelle. Visa le noir, tua le blanc. « Pour moi, l’identité québécoise, c’est se rassembler au-delà des distinctions. »

— T’as pas peur de te faire dire que t’as l’esprit de clocher, des fois ?

— Je l’ai même mis dans mon CV. « Esprit de clocher » ! Je le prendrais comme une qualité. Un petit chauvinisme de base, sa base saine, ç’a jamais nui à parsonne ! C’est un prétexte à rassemblements, à la collectivité, à la fierté. Le Français est chauvin ; chaque village travaille au meilleur fromage du monde. Il se crée un territoire qui se mange. Tu tombes dans l’appartenance, dans le vivre-ensemble.

— On dirait bien que tu pourrais faire un parti politique avec ça…

— Moi, je raconte des histoères, je ne suis pas un parti politique. Mais le mot « politique » appartient pas juste aux politiciens, il est aussi dans l’engagement citoyen.

J’ai l’impres­sion qu’il y a deux sortes de nationa­lisme […]. Un qui veut que le pays vive, l’autre qui veut assurer le pouvoir de la “patrie” et parle le langage de la mort.

Métaphores cordées

Ici, à Saint-Élie, le temps passe et trépasse en prenant son temps et le pouls du jour, en jaugeant les nuages, en s’arrêtant pour jaser avec les vieux qui se bercent sur leur galerie. Ces témoins aux rides irremplaçables emporteront leurs secrets et leur savoir dans la tombe, héritiers d’une tradition orale et de phrases imagées, d’un parler qu’on ne trouve pas dans les livres. « L’archive, c’est cool, mais c’est moins vivant », convient le Fred, qui a ratissé la paperasse jaunie de la paroisse et cuisiné les vieux à feu doux.

Depuis deux ans, il prend le bois et se fait enseigner l’art de la forêt et de la coupe. « C’est un savoir qui nous glisse entre les doigts. Je fais 25-30 cordes de bois par hiver. Et je livre comme un plouc. Je me suis acheté un pick-up et je recule avec sur ma scie mécanique. Ça doit me revenir à 600 $ la corde et je la vends 80 $. »

Fred sait que le geste est porteur et il assure la suite des connaissances, comme il a appris à tisser des ceintures fléchées, pour que le tissé serré ne meure pas avec la dernière fermière du cercle. « Le bois, ça vient avec un vocabulaire. J’ai appris que le hêtre, c’était du « bois de curé » parce que l’écorce est lisse et que ça cochonnait pas le plancher. Et l’ostryer, on le surnomme « bois de fer » parce que la fibre est serrée et qu’on s’en sert pour fabriquer des bas culs ou des manches de hache. C’est un potentiel à métaphores. De la métaphore de bois de chauffage. »

Savoir de quel bois on se chauffe, c’est déjà un début de pays.

Le paysan cultivé

Son hommage aux Gens de mon pays vient d’être publié et c’est avec respect et affection que Roméo Bouchard, ex-président de l’Union paysanne, ex-bien-des-choses aussi, nous dévoile ces personnages du Kamouraska, passés ou présents. Sa terre d’adoption près du fleuve est féconde, et c’est la solidarité qui ressort de ce petit livre qui parle du pays par la pointe du coeur. Yolande dit : « Si on payait pour tout, on n’arriverait pas. Autrefois, les gens s’entraidaient. » J’ai adoré ce livre de gros bon sens paysan et les talents de raconteur de Bouchard. Au bout du fil, il me souligne que les valeurs urbaines et cosmopolites vont peut-être frapper un mur. « On va peut-être revenir à des valeurs de proximité. Comme me disait un vieux pêcheur : “On est l’avenir du passé.” »

 

Roméo Bouchard milite pour un nationalisme constitué de citoyens égaux, « pas une société de minorités et de différences. On est en train de se perdre dans le morcellement ». Ni gauche inclusive à tous crins ni droite nationaliste, Bouchard se situe quelque part dans le champ des possibles, rêvant de rallier les gens plutôt que de les voir se diviser. Son livre est un bel exemple de ce qui peut insuffler fierté et respect des originaux dans le coude-à-coude plutôt que le mors aux dents.

Visionné

Visionné les deux saisons de Saint-Élie-de-Légendes sur Tou.tv. J’ai lâché la deuxième saison de Queer Eye, qui faisait dans la recette sur Netflix, pour revenir au pays, et je ne l’ai pas regretté. Larme à l’oeil garantie et de beaux moments dans le terroir et l’imaginaire débridé de Fred Pellerin, au coeur de son village et de personnages plus vrais que nature.

Aimé

Aimé la vidéo humoristique de Jonathan Pie sur les politiques identitaires, Oppression Obsession (en anglais). Ça résume bien les enjeux de la politisation de l’art (et la mort de la création) et toute la controverse vécue autour de SLĀV, un sujet chaud qui dépasse les frontières du Québec. « Arrêtez de désinfecter (sanitizing) le passé », nous dit ce faux journaliste qui défie la langue de bois employée dans les médias. Il y souligne qu’on peut qualifier à peu près tout le monde de « raciste » selon ces critères de rectitude. À voir !

Tripé

Tripé sur la vidéo Faire danser un village tournée à Cowansville, à Frelighsburg et à Dunham. Très tonique, ce projet artistique de Marie-Claude Lord et Maude Lecours, qui nous montre le visage d’Estriens esquissant quelques pas de danse dans le cadre de leur travail. Fred a raison de dire que c’est difficile à breaker, des gens qui chantent et qui dansent.


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