En voyage avec Martha

Mon antipathie pour les voyages commence à être connue. Aussi, je ne reviens pas en détail sur les raisons qui l’expliquent, sinon pour redire que je n’ai pas de temps à perdre avec ça. Il y a trop de bons livres à lire, de bons films à voir, de bonne musique à écouter, trop de matchs de tennis à disputer, trop de choses et de personnes à découvrir dans mon entourage, et la vie est trop courte, pour que j’aie envie de réchauffer la planète en allant voir ailleurs si j’y suis. Touristes, épargnez-moi vos répliques ; quand vous êtes en avion, je vous entends mal, et vous me dérangez : je suis en train de lire.

À l’heure, pourtant, où je m’apprête, pour la première fois en vingt ans, à vous quitter pour trois semaines de vacances, j’entends vous laisser en bonne compagnie avec un livre formidable, écrit par une baroudeuse d’exception. Le vaste monde, je vous rassure, m’intéresse, et j’aime bien le découvrir avec les meilleurs guides qui soient.

Une aventurière lucide

L’Américaine Martha Gellhorn (1908-1998) fait partie de cette catégorie. L’histoire littéraire a surtout retenu qu’elle a été la femme d’Ernest Hemingway, de 1940 à 1945. C’est injuste. Écrivaine et journaliste remarquable, Gellhorn avait emprunté sa devise — « travail, opium unique » — à Mauriac. Engagée par le gouvernement Roosevelt dans les années 1930 pour enquêter sur la pauvreté qui sévissait en Caroline du Nord, elle en tire un livre qui sera salué par H. G. Wells.

En 1937, elle couvre la guerre d’Espagne pour un magazine américain. C’est là qu’elle devient l’amante d’un Hemingway impressionné par son audace. Comme correspondante de guerre, elle sera ensuite partout où les convulsions de l’histoire se manifestent : dans la Tchécoslovaquie envahie par l’Allemagne, dans la Finlande agressée par les Soviétiques, à Dachau en 1945, au Vietnam et en Israël dans les années 1960. Après son divorce d’avec Hemingway, elle se fâchait quand on la ramenait à cette époque. « Je ne veux pas être une note de bas de page dans la vie de quelqu’un d’autre », disait-elle avec raison.

Les cinq récits de « voyages cauchemardesques » regroupés dans Mes saisons en enfer (Folio, 2018, 560 pages) sont ceux d’une femme allègrement libre, d’une aventurière intrépide et lucide. Aux prises avec des problèmes lors d’un safari rocambolesque, en 1962, elle témoigne de son désarroi. « Je n’ai pas, écrit-elle, trouvé ce que je cherchais — mais de quoi s’agit-il, au juste ? »

Dans la « non-conclusion » de cet ouvrage d’abord paru en anglais en 1978, constatant l’essor du tourisme de masse, elle se demande d’où vient la passion des voyages, note que ces derniers sont souvent décevants — « pour autant, nous amusons-nous comme des fous ? » — et finit par admettre qu’il s’agit d’une sorte de drogue. Cette perspective critique la rend évidemment très sympathique aux yeux d’un sédentaire comme moi.

L’ennui

En février 1941, elle se rend en Chine pour faire un reportage sur l’armée nationale qui attend les belliqueux Japonais de pied ferme. Les conditions sont pénibles et l’interprète qui accompagne la journaliste est un idiot. Au moins, Hemingway, qui a accepté à contrecoeur d’être du voyage, brille par son humour bonhomme. En 1942, Gellhorn, toujours désireuse d’être au coeur de l’action, parcourt les Caraïbes pour enquêter sur la guerre maritime des sous-marins allemands dans l’Atlantique. Elle n’en verra rien, mais profitera de l’occasion pour faire un portrait vivant de ces territoires méconnus.

Les trois autres voyages racontés dans ce livre sont personnels. En 1962, Gellhorn visite l’Afrique, constate son étrangeté pour l’Occidentale qu’elle est et finit par conclure que nous n’avons pas d’affaire là. « Laissez-les tranquilles, telle est ma supplique, écrit-elle ; laissez-les trouver leurs propres réponses. Nous sommes incapables de les comprendre, et les réponses que nous avons trouvées n’ont rien de réjouissant — il suffit de nous regarder… »

En Israël, en 1971, elle rencontre de jeunes touristes tendance hippie qui voyagent, disent-ils, pour se trouver, « un peu comme si chacun était un bouton de manchette ou une boucle d’oreille qui aurait roulé sous le lit ».

À plusieurs reprises, la journaliste revient sur la notion d’« ennui », explication, selon elle, de bien des comportements humains. En 1972, d’ailleurs, en visite chez l’écrivaine Nadejda Mandelstam, à Moscou, Gellhorn témoigne de l’étouffant ennui qu’elle ressent dans ce pays « gris ciment ». Ses évocations de l’URSS de l’ère Brejnev (1964-1982) rendent avec finesse le climat étouffant imposé par un système politique aux abois.

Voyager avec Martha Gellhorn, c’est découvrir le monde d’hier avec une camarade hardie, brillante et drôle, qui manie l’autocritique avec bonheur. Elle ne donne pas le goût de voyager ; elle donne celui de la lire.

Extrait de «Mes saisons en enfer»

« J’ai croisé bien des gens qui avaient l’air de vivre leur propre voyage cauchemardesque. [...] Tous cherchaient le plaisir, mais l’adage “Cherche et tu trouveras” ne s’applique pas nécessairement au voyage. Néanmoins, une fois regagné l’abri de leur maison, ils oublieraient combien certains moments, une bonne partie ou peut-être même l’essentiel de ce voyage avaient été atroces, ils exhiberaient les babioles rapportées, les photos, leurs souvenirs remaniés, et commenceraient à planifier les prochaines vacances. »