Les risques de s’exprimer et de débattre

Au fil des controverses reviennent régulièrement les rappels que les débats respectueux sont essentiels à la viabilité des processus démocratiques. Les conditions d’un espace de débats viable dépendent en partie de ce qui balise l’exercice des droits et libertés. S’agissant de la liberté d’expression, la controverse autour de la censure du spectacle SLĀV à la suite de pressions de groupes qui se réclament de la notion « d’appropriation culturelle » apporte son cortège d’enseignements pour ceux qui se préoccupent des conditions dans lesquelles se déroulent les débats publics.

Dans sa conception classique, la liberté d’expression procure un espace exempt de contraintes à ceux qui s’adonnent à une activité expressive, c’est-à-dire toute activité tendant à transmettre une signification. Dans sa formulation juridique, ce n’est pas à ceux qui s’expriment de se justifier ou de s’expliquer. C’est plutôt à ceux qui préconisent d’imposer des limites à l’expression d’expliquer en quoi les limites qu’ils réclament reposent sur des justifications raisonnables dans un contexte démocratique. Mais dans la controverse sur le spectacle SLĀV, c’est à ceux qui s’exprimaient que l’on a reproché de ne pas s’expliquer !

Limites légitimes

Selon la loi, l’évaluation de la raisonnabilité des limites à la liberté d’expression relève des juges. Cela procure un processus certes perfectible, mais qui comporte au moins des garanties de transparence. Par l’obligation qu’elle impose d’expliquer les raisonnements qui légitiment les limites imposées à la liberté d’expression, la loi ménage une protection contre les dangers d’arbitraire qui menacent toujours ceux qui prennent le risque de s’exprimer.

Mais au Canada et dans plusieurs pays, la protection accordée par la loi à la liberté d’expression ne vaut qu’à l’égard des actions des autorités publiques. Il y a d’autres normativités qui imposent des contraintes aux activités expressives. Par exemple, les contraintes économiques imposent des limites radicales à la faculté de s’exprimer. De même, la morale ambiante, les croyances, les pressions ou intimidations de toutes sortes qui peuvent se manifester emportent également d’importantes limites pratiques à la liberté d’expression.

La liberté d’expression n’est pas protégée contre les censures émanant des pressions des acteurs privés. Les contraintes émanant de l’économie ou de la morale ambiante ne viennent pas avec des protections contre l’arbitraire. Ceux qui, en dehors des cadres tracés par la loi, préconisent la censure ne sont pas tenus d’expliquer en quoi les limites qu’ils veulent imposer à l’expression sont justifiées dans un contexte démocratique.

Des risques à baliser

Le défi est de déterminer jusqu’où il est légitime de mettre à risque une activité expressive. Quelles limites peuvent être imposées aux critiques se manifestant en menaces ou en invectives, quelles balises aux représailles qu’on peut être tenté d’infliger à ceux qui critiquent ?

À chaque époque émergent des demandes pour imposer des limites nouvelles aux activités expressives qui, jusqu’alors, ne posaient pas de problème. Invoquant des conceptions renouvelées, on réclame de baliser certains types d’activités expressives au nom de valeurs qu’on revendique comme étant plus importantes. C’est dans ce cadre que s’inscrivent certaines prises de position fondées sur la dénonciation de l’appropriation culturelle.

Mais ceux qui préconisent de limiter la prise de parole doivent s’attendre à ce qu’on leur demande d’expliquer en quoi les limites qu’ils réclament sont raisonnables. Il peut arriver que les censures qu’ils revendiquent ne correspondent pas aux exigences de raisonnabilité que la loi impose à ceux qui souhaitent baliser l’expression. Il est en effet concevable d’avoir des réserves à l’égard d’un propos ou d’un discours. Cela n’en fait pas pour autant un message qu’il est légitime de supprimer.

Ceux qui proposent un message doivent être protégés contre le risque de heurter des croyances, de froisser des susceptibilités ou de contredire les valeurs des autres. Pour assurer un réel espace de débat, il importe de garantir la libre circulation aussi bien du propos attaqué que de celui de ceux qui en font la critique. À défaut de telles protections, le débat devient lui-même trop risqué. On se réfugie dans le silence.

La liberté d’expression cristallise les angoisses qui interpellent les collectivités humaines. Lorsqu’elle soulève de réels enjeux, cette liberté s’exerce moyennant des risques. Les sociétés pluralistes ont à relever le défi de baliser les risques découlant aussi bien de l’activité expressive que des critiques auxquelles son exercice peut donner lieu. C’est à cette condition qu’on assure un véritable espace de débats.

12 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 10 juillet 2018 06 h 42

    Au Québec, ce n'est pas sorcier...

    Au Québec, ce n'est pas sorcier de le comprendre, les balises en question étant canadiennes, nous sont imposées des normes qui s'éloignet de nous. Elles le sont par une société et une culture qui ne se rapprochent de la nôtre, québécoise, qu'en partie congrue.
    De là une incompatibilité historique si grande, que leur imposition musèle toujours ce qui nous est fondamental.

    Vive la République Libre du Québec !

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 10 juillet 2018 08 h 12

    Ce passage est très intéressant :

    « Dans sa formulation juridique, ce n’est pas à ceux qui s’expriment de se justifier ou de s’expliquer. C’est plutôt à ceux qui préconisent d’imposer des limites à l’expression d’expliquer en quoi les limites qu’ils réclament reposent sur des justifications raisonnables dans un contexte démocratique. Mais dans la controverse sur le spectacle SLĀV, c’est à ceux qui s’exprimaient que l’on a reproché de ne pas s’expliquer ! »

    Certains au «Devoir» auraient intérêt à lire cet extrait avec attention.

    • Cyril Dionne - Abonné 10 juillet 2018 09 h 00

      Oui, ce passage est le plus intéressant de ce billet.

      Au point de vue juridique, la liberté d’expression n’a aucune contrainte sociétale à moins que celle-ci viole les préceptes de la diffamation ou bien de l’incitation à la haine envers un certain groupe. Si on n'aime pas, on ne regarde ou écoute point, autocensure oblige. Et M. Trudel à raison de dire que le fardeau de la preuve d’inconduite sociétale en matière de liberté d'expression repose chez ceux qui veulent en limiter son application. La censure est l’antithèse de la liberté d’expression. C’est la liberté d’expression qui libère les peuples opprimés des tentacules dictatoriales de la petite minorité au pouvoir et les affranchie tout comme la rectitude politique est le mal du siècle.

  • Michel Lebel - Abonné 10 juillet 2018 08 h 32

    Une liberté contextuelle

    Oui! La vie est remplie de bien des risques! La liberté d'expression est toujours contextuelle, son contenu permis par les autorités publiques variant selon les époques. Comme toutes les autres libertés, cette liberté ne sera donc jamais absolue. Ceci dit, la liberté d'expression artistique et autre doit être la plus étendue possible dans une société. Pas nécessaire d'être un grand philosophe ou sociologue pour constater que cette liberté a été violée à Montréal en 2018 dans le cas de la pièce ''SLAV''! Le FIJM n'a pas été ici à la hauteur d'une société fondée sur l'État de droit.

    M.L.

    • Michel Lebel - Abonné 10 juillet 2018 10 h 30

      Ajout,
      Je dois évidemment ajouter que la ''censure'' n'est pas ici le fait de l'État, mais de pressions venant de groupes (du privé) et du manque de courage de la FIJM.

      M.L.

  • François Beaulne - Abonné 10 juillet 2018 08 h 36

    Remettre les pendules à l'heure

    Merci pour ce message posé qui porte à réflexion et qu'auraient intérêt à digérer ceux qui ont enclenché toute cette controverse. Votre chronique est percutante et tombe à point dans un contexte où la rectitude politique, culturelle et économique ambiante fausse de plus en plus le véritable débat démocratique avec, comme conséquence le nivellement par le bas de toute créativité artistique et de toute contestation de l'ordre établi.
    Il n'y avait rien dans la production de SLAV qui dérogeait aux principes de base de la bienséance ou du respect de l'histoire, sinon un mouvement de protestations enclenché non pas au nom d'une noble cause, mais, comme le soupçonnent plusieurs, par la frustration de certains performants en quête de contrats. Frustration reprise par des groupes minoritaires de notre société soucieux d'exacerber les différences plutôt quede favoriser le vivre ensemble. Ce qui a le plus choqué les Québécois, notamment ceux qui ont réagi avec le plus de passion, ce sont les propos en anglais des protestataires devant un lieu respecté de la culture française québécoise, l'atmosphosphère de censure qui entourait l'affaire et la capitulation des organisateurs du Festival de Jazz face à une minorité dont les véritables motifs de protestation demeurent douteux, au delà de la rhétorique multiculturelle anglo=américaine importée chez nous. Merci de rappeler qu'avant de condamner ceux qui ont dénoncé cette censure, on devrait exiger de ceux qui l'ont souhaité qu'ils s'expliquent avec plus de transparence.Ce que je retiens de toute cette histoire c'est d'abord et avant tout, par les réactions qu'elle a provoqué, l'attachement des Québécois à la liberté d'expression, notamment en matière artitique et culturelle. Bravo à tous ceux et à toutes celles qui, dans les pages du Devoir, comme dans les autres média se sont tenus debout.

  • Christian Roy - Abonné 10 juillet 2018 20 h 58

    On remet ça en janvier ?

    Une autre représentation de SLÄV est prévue en janvier 2019 à Drummondville. Sera-t-elle maintenue ? Si oui, des changements auront-ils été apportés à la réalisation originale ? La "Patate SLÄV" aura-t-elle eu le temps de refroidir ? À suivre.