La patate «SLĀV»

Lorsque la pomme de terre partit d’Amérique pour conquérir l’Europe, elle fut froidement reçue par bien des estomacs. La patate avait, pour les fins palais, un goût difficile à apprivoiser. C’est ainsi qu’elle servit d’abord à nourrir les animaux puis les pauvres gens, des êtres guère mieux traités que des bêtes. Mais la facilité avec laquelle on la cultivait fit en sorte d’infléchir les goûts. Même Louis XIV, le Roi-Soleil, finit par prendre l’habitude d’en consommer au petit déjeuner afin d’encourager sa cour à en manger.

En Italie, on lui trouva quelques vagues ressemblances, par la forme et le goût, avec la truffe. Ce qui laisse croire que les tubercules consommés ne devaient pas toujours être bien frais. En italien, cette truffe d’un nouveau genre fut nommée, selon les régions, tartuffol, tartufola, tartofel. À la cour du roi de France, les courtisans, toujours empressés de se faire remarquer, se mirent à porter à leur boutonnière des fleurs de tartofels, un peu comme P. E. Trudeau portait des roses à la sienne. Ces têtes de truffe, croyant avoir de l’élégance en se comportant comme des patates, inspirèrent à Molière son Tartuffe, le personnage hypocrite, imposteur et fourbe que l’on sait.

En 1694, faute de pouvoir compter sur le TNM, le marquis de Frontenac voulut faire jouer à Québec cette pièce. Né la même année que Molière, habitué comme lui du palais de Versailles, Frontenac était homme de beaucoup d’esprit, mais parfaitement ruiné, soutient Saint-Simon dans ses mémoires. Sa femme l’était davantage, ce qui ne l’empêchait pas de continuer à se comporter comme une insupportable Divine. C’est ainsi, dit encore Saint-Simon, qu’on avait pu convaincre Frontenac d’aller vivre à Québec plutôt que de mourir accroché au bras d’une Divine.

Le lieutenant Jacques de Mareuil avait annoncé l’intention de monter Tartuffe. Il trouva sur son chemin Mgr de Saint-Valliers, décidé à interdire ce théâtre, se croyant autorisé par Dieu à dénoncer quiconque voudrait en parler à sa place. Un mandement accusatoire est donc lu contre de Mareuil. Le lieutenant est arrêté et séquestré avant d’être libéré puis renvoyé en France par le premier bateau. C’est ainsi que les reins du théâtre furent cassés. Il ne s’en releva que plus d’un siècle plus tard. Et encore, avec difficulté. Mgr de Saint-Valliers avait gagné, et avec lui la tartufferie, cette hypocrisie de tous les temps qui permet de plaider au premier venu l’étendue de sa fausse vertu.

Ainsi en va-t-il de cette nouvelle guerre culturelle qu’on a vue se déployer autour de SLĀV. Dans un monde où les identités sont de plus en plus métissées, comment peut-on aujourd’hui se croire les seuls dépositaires et gestionnaires des douleurs d’une portion de l’histoire universelle ?

Les salaires du plus grand nombre restent maigres. Le taux de syndicalisation baisse. Les banques alimentaires ne fournissent plus. Les prisons débordent. Un tiers de la population carcérale est composée de gens issus des Premières Nations. Les écoles se trouvent dans un état pitoyable. L’environnement fout le camp. Mais on voudrait faire croire que le scandale de l’heure, celui qu’il est urgent de dénoncer, ce sont des chanteurs qui s’efforcent de communiquer sur scène un des grands chants de la douleur humaine.

Ma grand-mère eut-elle tort de chanter le célèbre Old Man River de Paul Robeson lorsqu’elle souffrait de son quotidien ? Johnny Clegg, un Blanc aussi, ne pouvait pas chanter sa passion d’inspiration zoulou ? Leonard Cohen pouvait-il chanter Un Canadien errant ? Juifs, gitans, homosexuels et gauchistes doivent-ils être les seuls autorisés à parler des camps d’extermination nazis du fait qu’ils en furent les principales victimes ? Répondre oui, ce serait oublier que c’est l’humanité tout entière qui porte sur elle les stigmates et le déshonneur de toutes les formes de barbarie.

Au sujet de SLĀV, le chanteur Moses Sumney a écrit en anglais qu’« il n’existe aucune circonstance où il est acceptable que des Blancs interprètent des chansons d’esclaves noirs. Spécialement si ceux-ci sont habillés en pauvres travailleurs des champs ou en cueilleurs de coton », et sous la direction d’un Blanc de surcroît. L’histoire du monde ne se joue pourtant plus à un stade où cette idée tordue de « race » doive permettre de dresser des murs inamovibles entre les humains.

Il est certes difficile au milieu de pareils appels à la censure d’établir un bilan suffisamment nuancé pour qu’on puisse même le croire tel. En retirant un spectacle parce qu’il déplaît à certains, on a donné beau jeu à des gens qui ont sans doute bon coeur, mais qui n’en sont pas moins d’odieux censeurs. Convenons tout de même que, sans aller jusqu’à justifier la censure, ils n’ont certainement pas tout faux.

En 2009, la Commission des champs de bataille, un organisme fédéral, s’était mis dans la tête de souligner à tout prix le 250e anniversaire de la défaite des plaines d’Abraham. Au programme, un grand spectacle en plein air, avec figurants en uniformes. Personne du côté d’Ottawa ne semblait voir ce qu'il pouvait y avoir d’outrageant là-dedans. Ce fut Pierre Falardeau qui porta un coup mortel à l’affaire, bientôt appuyé par des militants, des associations, des syndicats. Rejouer les termes du malheur au nom d’une fête, en l’occurrence ici un festival de jazz, oui, cela peut susciter des douleurs.

Ce n’est tout de même pas une raison pour que nos efforts de vivre ensemble fassent soudain patate.

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