Le Canada, vendeur d’armes

Cette semaine, un groupe d’ONG canadiennes qui milite pour les droits de la personne et pour la paix dans le monde a encore écrit à la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland. Ils lui demandaient d’ordonner une enquête indépendante afin de déterminer une fois pour toutes si les forces armées de l’Arabie saoudite ont utilisé des véhicules blindés montés au Canada à des fins proscrites par la loi canadienne, c’est-à-dire pour brimer les droits de ses propres citoyens.

Une vidéo est apparue l’an dernier, montrant l’utilisation des véhicules fabriqués au Canada dans une opération de sécurité saoudienne dans une région du pays où la population chiite proteste depuis des années contre le traitement qui lui est réservé par le régime sunnite de Riyad. Depuis, le gouvernement Trudeau se retrouve sur la défensive. Comment ce gouvernement peut-il prôner sur toutes les tribunes la protection des droits de la personne à travers le monde, tout en continuant de vendre des armes à un régime dont le bilan en matière de droits est parmi les pires au monde ? En patinant comme l’un des meilleurs joueurs de la LNH, semble-t-il.

Lorsque le Globe and Mail a fait état de cette vidéo troublante l’an dernier, Mme Freeland a demandé une enquête interne auprès de membres de son ministère. Depuis le début, cette enquête manquait de transparence et ses conclusions, rendues publiques en février dernier, en ont laissé plusieurs sur leur faim. « Aujourd’hui, je peux confirmer que les représentantes d’Affaires mondiales Canada n’ont trouvé aucune preuve concluante que des véhicules fabriqués au Canada ont été utilisés pour commettre des violations des droits de la personne, a alors insisté Mme Freeland. C’était l’opinion indépendante et objective de notre fonction publique et les conseils que j’ai reçus en tant que ministre. »

Or, il est légitime de se demander si l’opinion des fonctionnaires de Mme Freeland a été si objective qu’elle le prétendait. On peut d’ailleurs lire dans leur rapport que malgré « son bilan en matière des droits de la personne, l’Arabie saoudite demeure un partenaire important du Canada dans la région » et que la relation commerciale entre les deux pays est « importante et croissante ». Les fonctionnaires de Mme Freeland privilégiaient-ils des critères d’ordre économique et politique en faisant leur enquête ?

On pouvait critiquer la politique étrangère de l’ancien gouvernement conservateur de Stephen Harper, mais au moins, on savait où il logeait. S’il a donné le feu vert à la vente d’armes à l’Arabie saoudite, c’est parce qu’il considérait ce pays comme un allié dans une région du monde où l’influence nocive de l’Iran est une menace croissante. Par la force des choses, l’ennemi de votre ennemi est votre ami et l’Iran n’a pas de pire ennemi, à part Israël, que l’Arabie saoudite. Depuis quelques années, les deux pays mènent une guerre par procuration au Yémen qui crée des milliers de victimes civiles.

   

Advenant une preuve que des véhicules canadiens ont été impliqués dans la suppression des droits des personnes en Arabie saoudite, le Canada serait dans l’obligation d’annuler tout contrat d’armes existant avec ce pays. Or, c’est sous le gouvernement Harper que General Dynamics a conclu en 2014 un contrat record de 15 milliards de dollars pour vendre des véhicules blindés à l’Arabie saoudite. Ces véhicules, qui diffèrent de ceux qui étaient au centre de l’enquête menée par les fonctionnaires de Mme Freeland, doivent être construits à l’usine du fabricant américain à London en Ontario, dans une région dévastée par le déclin de l’industrie manufacturière depuis la crise économique de 2008. Pour le gouvernement Harper, un tel contrat allait de soi. Non seulement s’agissait-il de fournir un allié au Moyen-Orient, mais aussi de permettre le maintien de centaines d’emplois en Ontario.

C’est le gouvernement Trudeau qui a signé les permis permettant à General Dynamics de livrer la marchandise. Rien ne le forçait à le faire. L’Arabie saoudite fait partie d’une liste de 40 pays auxquels le Canada peut autoriser la vente d’armes avec un permis du ministre, seulement si ce dernier détermine qu’il n’existe pas un risque raisonnable que ces armes soient utilisées contre la population du pays acheteur. C’est Stéphane Dion, ancien ministre des Affaires étrangères, qui a signé les premiers permis rattachés à ce contrat et, en 2017, le Canada a exporté des armes d’une valeur de près de 500 millions à l’Arabie saoudite. Il s’agissait sans doute des premières livraisons des véhicules en question. La responsabilité pour ce contrat relève maintenant de Mme Freeland, qui, en février, a déclaré : « Le Canada est un partenaire de confiance et les gens doivent continuer à être sûrs de la valeur de notre parole et de nos engagements. Ils doivent savoir qu’un accord avec le Canada perdure au-delà des élections. »

Mme Freeland se vante de vouloir resserrer les critères entourant la vente des armes à des pays étrangers par l’entremise du projet de loi C-47, qui ferait adhérer le Canada au Traité sur le commerce des armes des Nations unies. Mais par ses gestes, elle semble privilégier une application sélective de ces mêmes critères.

5 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 juillet 2018 04 h 34

    Chars ontariens vs hélicoptères québécois

    Le fédéral a saboté le contrat philippin de 230 millions$US pour l’achat d'hélicoptères _civils_ construits au Québec mais soutient le contrat de chars d’assaut ontariens vendus à la dictature saoudienne.

    Le contrat québécois représentait des retombées économiques de 2,7 milliards$ pour l’économie québécoise. Il a été perdu dans l’indifference totale du gouvernement Couillard et de la députée caquiste qui représente la région. Et ce, dans le silence assourdissant des médias québécois.

    Pauvre Québec.

  • Gilles Théberge - Abonné 7 juillet 2018 10 h 34

    Moi je suis intrigué. Monsieur Turp a intenté des poursuites devant les tribunaux alléguant que ces véhicules (véhicules armés ?) dérogeaient à la charte. Il a été débouté dans un premier temp mais promettait de revenir à la charge...

    Qu’en est-il de ces démarches ?

  • Nadia Alexan - Abonnée 7 juillet 2018 11 h 18

    L'hypocrisie proverbiale de nos gouvernements!

    Il n'y a pas vraiment de différence entre les Conservateurs et les Libéraux malgré le fait que Justin Trudeau a crié haut et fort, sur toutes les tribunes: «Canada is back!» Les deux partis privilégient le commerce avec un pays barbare, comme l'Arabie saoudite, qui bafoue constamment les droits humains et qui conduit une guerre barbare contre les civiles du Yémen.
    Il n'y a pas plus hypocrite que nos politiciens qui se soucient des droits humains au bout des lèvres, mais dans les faits, ils s'enfichent carrément du droit de dissension chez les citoyens qui essayent de changer les choses, telles que Raïf Badawi, encore en prison pour avoir contesté le dogmatisme de la religion dans son pays.

    • David Cormier - Abonné 7 juillet 2018 15 h 10

      Les politiciens en général ont leur tort, j'en conviens, mais je crois qu'il n'y a pas plus hypocrite qu'un libéral. Au moins, un conservateur ne tente pas de s'afficher comme champion de la vertu en même temps qu'il vend des armes à une dictature islamique.

  • François Beaulne - Abonné 8 juillet 2018 09 h 35

    Hypocrisie libérale

    Voici un autre exemple d'hypocrisie de Trudeau et de son gouvernement. Vente de $15 milliards d'armes à un pays au banc des accusés en matière de respect des droits de la personne. C'est plus que la vente d'armes de la France à tout le Moyen Orient. Jusqu'où les Québécois et les Canadiens tolèreont'ils ce genre de double langage. Ils pourraient au moins signer le Traité de Nation Unies sur le commerce international s'ils étaient si transparents!. Que du bluff leur envoi de quelques casques bleus au Mali. De toute façon ce n'est pas surprenant de la part d'un gouvernement qui, après s'être petté les bretelles de respect de l'environnement et de préoccupations des effets des changements climatiques, achète un pipeline pour accroître la production du pétrole le plus polluant au monde. Comme le dit l'auteur de l'article, on davantage prêt à s'accomoder d'un gouvernement qui annonce ses couleurs qu'un gouvernement manipulateur et à deux faces.