Espoir et danger au Mexique

Dangereux messie tropical ? Ou au contraire un espoir pour le Mexique, pour les Amériques, pour la démocratie même ? Ainsi le veut un curieux règlement électoral : Andrés Manuel López Obrador sera investi président du Mexique… le 1er décembre prochain, cinq mois après son extraordinaire victoire de dimanche — et celle de son parti nouvellement formé, le Mouvement pour la régénération nationale (Morena).

Ses adversaires se sont effondrés face au raz de marée populaire — populiste — en faveur d’AMLO, le premier candidat présidentiel depuis des décennies à avoir obtenu plus de 50 % des suffrages au scrutin à un tour.

Populiste, AMLO ? Ah oui : ce politicien a promis un nettoyage « rapide et radical » à tous les étages de la société mexicaine, à commencer par la « mafia du pouvoir ». Il prétend aller vite récupérer « les milliards de pesos perdus dans la corruption », pour les investir aussitôt dans les écoles et la santé publique… mais ne dit pas comment.

L’homme a eu des propos très durs contre la presse qui ne l’appuie pas, contre les tribunaux… et même contre la Cour suprême. Il a déjà recommandé le non-paiement des factures d’électricité. Il veut rendre le Mexique 100 % autosuffisant pour sa consommation de nourriture et de pétrole (raffinage y compris). Il a dit croire à la « mobilisation populaire » beaucoup plus qu’aux réformes législatives et aux évolutions graduelles. Il a contesté la validité de la plupart des élections qu’il a perdues.

Voilà donc une forte tête et un acteur démocratique sujet à caution : il y a un peu de Hugo Chávez, mais aussi de Donald Trump dans ce personnage…

  

Pour autant, et paradoxalement, c’est aussi un espoir qui naît aujourd’hui, à l’ombre du Zócalo et du Palais national de Mexico.

Le futur président mexicain n’est pas un corrompu comme Trump : l’envers positif de son messianisme, c’est une intégrité inattaquable sur le plan matériel et personnel.

AMLO n’a jamais mis la patte dans le pot de miel de l’État ni escroqué des partenaires d’affaires. Il a une culture politique plus fine que celle de Donald Trump. Son discours de dimanche soir (« pas de dictature ouverte ou couverte », « discipline financière et fiscale »…) était modéré, subtil, conscient des attentes et des craintes suscitées.

Les Mexicains ont toujours besoin d’une révolution démocratique. Celle de 2000, qui avait accouché de l’alternance au pouvoir, est restée inachevée. Celle d’aujourd’hui prend le nom d’un candidat étiqueté à gauche, mais qui s’est allié à de petites formations de droite pour gagner.

Depuis presque vingt ans, les Mexicains ont vécu cette alternance combien décevante entre l’ancien PRI hégémonique (le Parti révolutionnaire institutionnel du président sortant, Enrique Peña Nieto) et le parti conservateur PAN, qui avait mis fin, en juillet 2000, au monopole de 70 ans d’un quasi parti unique.

Entre 2000 et 2018, dans un nouveau Mexique formellement démocratique, ces deux partis se sont partagé le pouvoir. Somme toute, leurs gouvernements successifs ont eu, sur des sujets cruciaux comme la violence politique, la lutte contre les cartels ou la réforme démocratique, des bilans plutôt semblables et globalement négatifs : persistance des inégalités, de la corruption, escalade de la guerre civile larvée.

La violence politique au Mexique a atteint en 2017 des niveaux sans précédent : 25 000 personnes tuées par le crime organisé, la police ou l’armée. La campagne électorale 2018 a été marquée par l’assassinat de dizaines de candidats qui, dans bien des cas, avaient osé s’élever contre la barbarie des cartels ou les bavures de la police.

En 2012, le retour du PRI au pouvoir central a représenté — on le voit bien aujourd’hui — une sorte de rechute dans un passé maudit, la corruption au sommet retrouvant les niveaux de jadis, atteignant jusqu’au palais présidentiel.

Cette déception profonde — devenue un rejet furieux, en ce qui concerne le PRI — devait s’incarner ailleurs que dans ces deux partis discrédités.

Le recours populaire à un vieux lion de la politique mexicaine, longtemps frustré du pouvoir central, représentait, malgré les périls, le changement devenu nécessaire. Pour la première fois de son histoire moderne, le Mexique aura un véritable leader, à la fois charismatique et légitime.

Cette chronique fait relâche jusqu’au 20 août.

10 commentaires
  • Patrick Boulanger - Abonné 3 juillet 2018 00 h 25

    La gauche au pouvoir au Mexique? Le Québec pourrait peut-être s'en inspirer à moyen terme (Québec solidaire n'est pas encore prêt à prendre le pouvoir).

    • Cyril Dionne - Abonné 4 juillet 2018 00 h 06

      Québec solidaire ne sera jamais prêt à prendre le pouvoir. Mais elle était bien bonne celle-là.

      Ceci étant dit, comme M. Ménard l'a déjà mentionné, l'élection d'ALMO est du bonbon pour Donald Trump. Il va le manger tout rond ou bien le Mexique deviendra une des nations les plus pauvres de la planète. 80% de leurs exportations transitent aux États-Unis. Ils vont le payer ce mur d'une façon ou d'une autre et même plus.

  • Patrick Boulanger - Abonné 3 juillet 2018 00 h 25

    La gauche au pouvoir au Mexique? Le Québec pourrait peut-être s'en inspirer à moyen terme (Québec solidaire n'est pas encore prêt à prendre le pouvoir).

  • Paul Toutant - Abonné 3 juillet 2018 05 h 57

    Le messie

    L'histoire nous enseigne que, sous toutes les latitudes, le Messie n'est jamais celui que les peuples attendent. De Lucien Bouchrd à Obama, ils finissent tous par décevoir ceux qui voyaient en Eux Celui qui les sortirait de la misère. Peut-être faudrait-il se comporter comme les Juifs qui attendent encore le Leur, tout en se doutant bien qu'Il ne viendra jamais.

  • Marguerite Paradis - Abonnée 3 juillet 2018 07 h 11

    DÉMOCRATIE = DES INSTITUTIONS DÉMOCRATIQUES

    C'est toujours le même « problème » ici et là dans les démocraties : le droit de vote n'est vraiment pas une garantie d'un fonctionnement démocratique s'il n'y as pas des institutions solides pour l'incarner et lui donner des dents.
    Regardons au Québec et au Canada comment il est « simple » de contourner un fonctionnement démocratique quand les malversations tout en haut de la chaîne alimentaire se terminent par des 'tites réprimandes des commisaires à l'éthique ou des juges.

  • Serge Ménard - Abonné 3 juillet 2018 08 h 03

    Danger!

    L'élection d'AMLO est une bénédiction pour Trump qui pourra mettre une pression incroyable sur les négos de l'ALENA et la construction du mur à la frontière sud. Le programme d'AMLO prévoit (tel que lu sur un site américain. Je vous laisse le soin de traduire):
    Primary platform points:
    - Amnesty to all drug cartels.
    - No longer will work with U.S. immigration enforcement.
    - Nationalize oil industry.
    - Farm subsidies.
    - Elimination of multinational corporate influence on farming.
    - Support and assistance for economic growth plan using:
    •mass migration of Mexican nationals into Southern U.S.,
    •create AmeriMex border region, and
    •remittance of earnings back to Mexico as initiative for rapid domestic economic growth.
    •human RIGHT to come to the U.S. and encourages them to flood our border!

    • Hélène Paulette - Abonnée 3 juillet 2018 22 h 15

      Je ne suis pas sûre qu'un site américain soit la meilleure référence... Voici, traduit de l'espagnol, le programme proposé par Andrès Manuel Lopèz Obrador:
      1. Pour la révolution des consciences et une pensée critique et solidaire. Pour un nouveau courant de pensée.

      2. Pour une éthique républicaine et contre la corruption.

      3. Pour une démocratie au service du peuple et de la nation et contre l’autoritarisme.

      4. Pour la Défense de la Souveraineté Nationale et l’indépendance et contre la couardise.

      5. Pour une nation pluriculturelle et le respect des peuples indigènes.

      6. Pour la démocratisation et l’accès des médias de communication de masse.

      7. Pour un nouveau modèle économique.

      8. Pour accomplir et renforcer les droits sociaux et contre l’inégalité.

      9. Pour le respect des Droits Humains et contre la violence.

      10. Pour la sauvegarde des campagnes, l’autonomie alimentaire et contre la déprédation des ressources naturelles.