L’uniformisation

« Au début du trait prolongé, il sera exactement midi, heure normale de l’Est ». Ce signal horaire, la radio de nos impôts le fait entendre depuis 1939, afin que chacun se trouve au diapason d’un temps commun. Ce fut longtemps un défi que d’essayer de convaincre tout le monde d’aligner sa journée. Chacun avait son temps à lui, selon ses occupations, ses saisons, ses urgences ou ses patiences. Le temps variait. Nos vies ont peu à peu été réglées.

En 1811, Londres dut décréter que la seule heure tenue pour juste était celle fixée par l’observatoire de Greenwich. Ce qui n’empêcha pas plusieurs villages de continuer d’établir la leur, selon les indications d’un cadran solaire ou de l’angélus sonné par les cloches de l’église. Des sanctions furent prises pour qu’un seul régime d’heure s’impose. En Angleterre comme ailleurs, l’uniformisation du monde commença par cette réduction des différents registres du temps à un seul.

Dans notre temps de tous les jours, il n’y a plus guère d’entrebâillements. Même au milieu des chaleurs moites de l’été, le temps est devenu raide et froid. Les cadrans affichent partout la même heure. Tout est chronométré, quantifié, pesé, soupesé.

Au temps du numérique et de ses mathématiques, la mise en conformité avec la majorité, selon ce contrôle implacable du temps, s’impose désormais dans toutes les sphères de notre vie.

Ceux qui ont eu à magasiner un nouveau logement en vue de la grande migration annualisée du 1er juillet s’en sont rendu compte à leur façon. En matière de décoration et d’aménagement, les photographies que publient sur le Web les propriétaires et leurs agents présentent des lieux désormais à peu près indifférenciés. Nous vivons à l’heure fixée par tous les IKEA du monde.

Dans le flot d’images de logements à louer désormais visibles sur le Web, il est à noter que les livres demeurent aussi rares qu’avant. Très discrets en effet sont les étagères, les rayonnages, les bouquins. Autrefois, le foyer québécois ne comptait jamais plus que trois livres : la Bible, l’Almanach du peuple et un tome de l’encyclopédie Grolier. Aujourd’hui, à en juger par les photos de location, il n’en compte aucun.

On se souvient de la maison située au bord du lac Memphrémagog qui sert de théâtre au Déclin de l’Empire américain de Denys Arcand. Elle regorgeait de livres. Détruite par les flammes quelques années après le tournage, la maison fut reconstruite en laissant de côté les bibliothèques. Les bibliothèques n’étaient plus dans l’air du temps, expliquait en entrevue son propriétaire. Le progrès est parfois une mauvaise idée qui va de l’avant. C’est d’ailleurs le principe qui préside au déclin.

Au Plateau Mont-Royal, rue Fabre, l’immeuble de trois étages qu’habita l’écrivain Michel Tremblay au temps de son enfance est à vendre pour près de deux millions de dollars. Si elle l’avait su, la grosse femme d’à côté en aurait été prise de vertige.

On chercherait en vain une ombre de Tremblay dans ce que sont devenus ces lieux-là. Le propriétaire a tout simplement mis l’immeuble au diapason du présent. Qui pourrait d’ailleurs lui en faire reproche ? En cet endroit comme dans nombre d’autres, le passé a été raboté, biffé, évacué. Plancher neuf, intérieur immaculé, espaces dégagés, laminés, stratifiés, sanctifiés par les divinités de la nouveauté. La nouveauté s’est imposée comme une nécessité à laquelle il faut désormais coûte que coûte se soumettre.

Un ami répète toujours que les gens de ce quartier sont décidément comme leurs maisons : surévalués. Je prétends au contraire qu’il se trouve là matière à une juste évaluation de notre situation commune.

Les Tremblay vivaient à treize dans cet appartement qui inspira l’oeuvre immense du dramaturge. « Pour me faire venir manger, ma mère se mettait au coin de la galerie, pis elle criait au meurtre : Michel ! Michel ! » (Voix de Michel Tremblay en 1969, dans une entrevue à la télévision.)


Au Plateau Mont-Royal, rue Fabre, l’immeuble de trois étages qu’habita l’écrivain Michel Tremblay au temps de son enfance est à vendre pour près de deux millions de dollars

 

Nous nous tenons désormais au milieu de logements indifférenciés, comme s’il s’agissait de ronds-points où différentes routes se croisent continuellement mais où rien ne s’arrête, où l’identité même des lieux est devenue un embarras qui invite à aller constamment voir ailleurs, n’importe où, en tournant gaiement sur nous-mêmes, jusqu’à nous étourdir. Nous habitons les mêmes espaces, la même durée, dans des intérieurs de plus en plus semblables, au nom de la fausse promesse de bonheur que nous promettent les magazines de décoration voués à la consommation. C’est comme si nous ne trouvions plus dans notre passé le moindre signe qui vaille d’être préservé. Si bien qu’un logement à Montréal, à Paris ou à New York se ressemble de plus en plus.

Dans la suite de ces décors interchangeables qui forment notre horizon commun, nous sommes à la fois partout et nulle part, sans souvenir et sans attente, là où seul un présent perpétuel irradie.

Nous ne connaissons, semble-t-il, pour toute passion que ce présent flottant, lui subordonnant tout, au risque de nous y laisser couler.

La mémoire n’est pas un temple à vénérer dont il faudrait avoir peur. Elle est un lieu ouvert, à explorer, comme le montre d’ailleurs l’oeuvre de Michel Tremblay. Pourquoi vouloir cesser d’arpenter la mémoire en la balayant sous le tapis ? On assiste en tout cas à une mue de nos façons d’être. Et ce déchirement avec le passé a certainement son prix à payer.

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