Au nom de la sécurité nationale

« Ils l’ont emmené alors qu’il dormait. » Miryam sanglote. « Je n’ai rien pu lui expliquer… Mon fils. Ils l’ont emmené à l’aube. » Les parents qui s’expriment publiquement le 25 juin 2018 dans la petite « Maison de l’Annunciation », à 10 coins de rue de la frontière dans un quartier peu reluisant d’El Paso au Texas, ne sont pas seuls. À l’heure où sont écrites ces lignes, des 2000 enfants séparés de leurs parents depuis la directive de mai, seuls six ont été ramenés à leur famille.

El Paso. Dans cette ville du désert de Chihuahua, tout vibre au son du Norteño, au parfum de l’Epazote, au goût du Nopal et au défilé de chapeaux de cowboy blancs… mais aussi des voitures blanches striées de vert des Border Patrols le long de ce mur qui scarifie l’agglomération — autrefois prospère en raison justement de sa frontière.

Ciudad Juárez et sa violence endémique sont à un jet de pierre, mais sa jumelle américaine, elle, figure parmi les villes les plus sécuritaires des États-Unis, la deuxième en fait. N’en déplaise au président. En effet, la proportion d’immigrants qui y vivent place El Paso en 7e position parmi les plus grandes agglomérations américaines, alors que 1,4 % de sa population est « Dreamer » et que 10 % est sans papiers : cette ville donne corps à des études universitaires, comme celle menée par Robert Adelman et publiée l’an passé montrant le caractère mensonger du « mythe du migrant criminel » véhiculé par le gouvernement en place.

Car ni la criminalité ni l’économie nationale (qui dépend largement de cette main-d’oeuvre bon marché prête à occuper tous les emplois dont les citoyens ne veulent pas pour assurer l’avenir de ses enfants), et encore moins la sécurité nationale (les États-Unis ont joué un rôle déterminant, bien plus que l’immigration, dans l’architecture de gangs violents comme le MS-13), ne permettent de justifier les mesures actuelles. Surtout pas la sécurité nationale. Elle qui a été invoquée pour justifier la séparation des familles qui demandaient l’asile politique, pour imposer des taxes à l’importation sur l’aluminium et l’acier canadiens, et qui justifie l’application et le maintien du décret migratoire — disposition dont les fondements sont analogues à ceux qui avaient justifié des mesures discriminatoires puis l’internement des Américains d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale (Korematsu et Hirbayashi c. États-Unis) : la sécurité nationale et la sphère de compétence du président.

Mais voilà, comme l’explique le général Michael Hayden, directeur de la National Security Agency de 1999 à 2005 puis de la CIA jusqu’en 2009 (donc pas un « gauchiste libéral », si besoin était de lui trouver un titre de noblesse), de telles mesures sont contre-productives, et en réalité rendent « les États-Unis moins sûrs ».

Alors, devant l’obséquiosité du Congrès et la déférence (pour reprendre les termes du professeur David Rudenstine) de la plus haute cour du pays, qui hésite à faire prévaloir les libertés fondamentales sur une compétence exécutive pour laquelle elle a toujours hésité à trancher (la fameuse doctrine de la question politique), ceux que ces mesures révulsent s’insurgent.

À El Paso peut-être plus qu’ailleurs, car ils sont là-bas sur la ligne de front. En raison de la composition démographique du comté d’abord. Parce que bien des familles comptent parmi leurs membres un oncle sans papiers ou une cousine Dreamer, ou simplement une grand-mère de l’autre côté de la frontière. Mais aussi en raison de l’ambiance que font régner les gardes frontaliers (l’ACLU vient de révéler la brutalité de la gestion du dossier des enfants migrants au cours de la dernière décennie). Ou encore parce que les El Pasoans ont subi de plein fouet les effets de l’ALENA et la délocalisation vers le sud des maquiladoras. Ou encore au nom du droit des femmes, alors qu’une seule clinique pratique encore l’avortement dans la ville (l’une des deux qui restent ouvertes dans la zone frontalière) et que, devant son entrée, les militants « pro-vie », à genoux et brandissant une croix de la grandeur d’un adulte, haranguent ceux qui s’en approchent. D’autant que, dans le contexte du départ du juge Kennedy (un vote pivot à la Cour suprême), le juriste Jeffrey Toobin prévoit que l’avortement deviendra rapidement illégal dans une vingtaine d’États, parce que son inconstitutionnalité devient plus prévisible.

Mais au nom de la sécurité nationale, il sera de plus en plus aisé de museler « l’incivilité » d’un propriétaire de restaurant ou de quelqu’un qui donne des coups de bâton symboliques aux piñatas à l’effigie du président. Le risque est réel. Et le vote de novembre, déterminant. Rappelez-moi, comment commence La servante écarlate, déjà ?

À voir en vidéo