Qui pleure-t-on?

C’était une autre époque. Une époque où, pendant un court laps de temps, le Québec ne s’est plus tout à fait perçu comme une province. Regardez les photos de ces visages à la fois flamboyants et graves, dignes et nobles, sévères et lumineux. Nous sommes en 1961. On inaugure la Maison du Québec à Paris, qui deviendra quelques années plus tard la délégation générale. Jean Lesage est venu avec une flopée de ministres. À l’époque, on ne lésinait pas sur les voyages. Parmi eux, il y avait évidemment le ministre des Travaux publics, qui s’appelait René Lévesque. Mais il y avait aussi le ministre de la Jeunesse (ministère auquel on venait de rattacher l’Instruction publique), qui se nommait Paul Gérin-Lajoie. Celui-là même dont on pleure le décès cette semaine.

Regardez-les bien, car certains aujourd’hui se méprennent. On voudrait nous faire croire que ces hommes étaient les dirigeants d’une province. Mais pas le moins du monde ! Il n’y avait qu’à les écouter pour le savoir. Ils dirigeaient ce qu’ils appelaient eux-mêmes l’« État du Québec ». Ils parlaient aussi très souvent du « pays du Québec ». Un pays qui était en marche vers quelque chose. On ne savait pas exactement quoi. Peu importait, puisqu’on allait quelque part.

Il faut relire les discours et réécouter les entrevues. Paul Gérin-Lajoie n’a jamais été le ministre de l’Éducation de la « province » de Québec. Cette histoire de « province » n’avait aucun sens pour ce descendant d’une longue lignée de juristes liée aux Papineau. Lorsque viendra le temps de réformer le système d’éducation du Québec, il n’ira pas voir ce qui se passait au Manitoba ou en Colombie-Britannique. Il ira voir en France et aux États-Unis.

Ce n’est pas un hasard si c’est lui qui signa le premier traité international du Québec. Une entente sur l’éducation conclue à Paris à une époque où nos écoles manquaient désespérément d’enseignants. Dès son retour, Gérin-Lajoie fut accueilli à l’aéroport par le conseiller du premier ministre, André Patry. Cet homme cultivé, discret et énigmatique se doutait bien que cette entente reposait sur du sable et qu’elle pouvait être désavouée à tout moment par Ottawa. S’appuyant sur le statut de Westminster qui ne faisait pas des relations internationales une compétence exclusive d’Ottawa et sur un jugement du Conseil privé selon lequel Ottawa ne pouvait envahir les champs de compétence des provinces pour appliquer un traité international, Patry proposa alors à Gérin-Lajoie de prononcer le 12 avril 1965 un discours historique devant le corps consulaire en poste au Québec. La doctrine Gérin-Lajoie était née.

   

Fondée sur un vide constitutionnel, la doctrine stipulait que le Québec avait autorité à l’étranger dans ses propres champs de compétence et qu’il pouvait donc signer des accords dans ces domaines. Au ministre Paul Martin qui affirmait que le Canada ne possédait « qu’une seule personnalité internationale », il répliqua que le Québec n’avait « pas de permission à demander à Ottawa pour conclure des ententes internationales dans les domaines de sa juridiction ».

Mais Paul Gérin-Lajoie était aussi constitutionnaliste. En 1967, alors que René Lévesque s’apprêtait à quitter le Parti libéral pour fonder le Parti québécois, c’est à lui que revint la tâche ingrate de formuler une alternative à Option Québec et au célèbre « Égalité ou indépendance » de Daniel Johnson. Le rapport Gérin-Lajoie proposait une réforme radicale de la Constitution canadienne offrant au Québec un statut particulier et des pouvoirs accrus. Il préconisait de plus l’adoption d’une véritable constitution de l’État du Québec. Ce qui faisait dire au politologue Marc Chevrier que ce rapport « envisageait, sans le dire nommément, que le Québec devînt une forme de République associée, au statut intermédiaire entre celui d’un simple État provincial canadien et celui d’un État souverain associé au Canada ».

Lorsque tous les fédéralistes québécois iront verser une larme sur le cercueil de Paul Gérin-Lajoie, il serait bon qu’ils se souviennent que l’ancien ministre a été le porteur d’une vision du Québec qu’ils ont depuis longtemps reniée. Les Lesage, Ryan, Bourassa, Allaire et Dumont n’ont en effet jamais eu de successeurs.

À l’heure où certains dessinent déjà la pierre tombale du projet souverainiste pour mieux nous enfermer dans la province, il importe de se souvenir que le projet que formula Paul Gérin-Lajoie s’est heurté au même mur. Le décès de ce personnage plus grand que nature nous rappelle en fait que les deux grands projets politiques qui ont animé toute la vie politique du Québec pendant plus d’un demi-siècle sont aujourd’hui en morceaux.

En 2008, évoquant la perspective d’une « autre Révolution tranquille », Paul Gérin-Lajoie avait confié à Jean Paré son inquiétude face au « manque de détermination chez la jeunesse québécoise en faveur du maintien et du développement de la langue française. […] Nous vivons dans une société du chacun-pour-soi et je ne trouve pas chez les jeunes la même volonté d’influencer la marche du Québec ». Si l’on veut être fidèle à la mémoire de Paul Gérin-Lajoie, il serait vain de croire que la crise que nous traversons sera passagère. On pourrait même dire qu’elle est existentielle.

28 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 29 juin 2018 01 h 18

    Les pères de la Révolution tranquille envisageaient le bien commun au lieu de se mettre à genoux devant dieu «le marché».

    Paul-Gérin Lajoie, comme ses compatriotes, René Lévesque et Guy Rocher étaient des géants qui avaient à coeur le bien commun et une vision d'une société juste, instruite et équitable. Contrairement aux partisans de la primauté du marché, les Pères de la Révolution tranquille envisageaient, d'abord et avant tout, la justice sociale. Il ne faut jamais oublier que René Lévesque avait le courage de nationaliser l'électricité et Paul-Gérin Lagoie a arraché l'éducation classique de l'église, en établissant l'école publique, pour la rendre accessible à tous nos jeunes, pauvres comme riches.

  • Jean Duchesneau - Abonné 29 juin 2018 05 h 28

    L’heure juste!

    Du grand Rioux....

    ... rien à ajouter: qu’une minute de recueillement à la mémoire d’un grand homme.

  • Gilles Bousquet - Abonné 29 juin 2018 05 h 45

    Paul Gérin-Lajoie était fédéraliste

    PGL s'est rangé du côté des fédéralistes de Lesage, quand Lévesque a quitté le parti Libéral pour devenir souverainiste. PGL était nationaliste DANS LE CANADA, genre Legault et l'humoriste Deschamps. Fédéralisme centralisé, si possible.


    On peut bien nommer le Québec, état du Québec, ce qui fait plus joli pour le nationalisme mais, on reste une province canadienne. Toutes les améliorations apportées au Québec DANS LE CANADA, confortent les Québécois à rester DANS LE CANADA...normal. Les derniers sondages le confirment.

    • Cyril Dionne - Abonné 29 juin 2018 09 h 44

      Vous avez raison M. Bousquet. C’est très beau de parler de l’état québécois ou bien du pays du Québec mais dans les faits, rien n’a changé. C’est beau de proposer une réforme radicale de la Constitution canadienne offrant au Québec un statut particulier et des pouvoirs accrus, mais c’est toujours au sein du carcan multiculturaliste à l’anglaise appelé communément le Canada. C’est beau d’être visionnaire mais si la vision s’opère toujours dans la même et unique dimension canadienne, on aperçoit ses limites très rapidement.

      Un pays ne se demande pas, il se prend.

      Je comprends pourquoi on l’a appelé la révolution tranquille maintenant. Les Québécois, les français d’Amérique, ont été tellement tranquilles qu’ils sont rentrés tranquillement au bercail du Canada. « Yessiree Bob ! »

  • Claude Bariteau - Abonné 29 juin 2018 06 h 35

    Construire sur un vide est éphémère

    Votre texte met en perspective le travail de M. Gérin-Lajoie au Québec dans la lignée des Papineau.

    Je trouve par contre exagéré de le placer aussi dans celle des Lesage, Ryan, Bourassa, Allaire et Dumont.

    L'est encore aussi le sous-titre à votre texte sur le WEB, qui n’apparaît pas dans l’édition papier, car il soutient que M. Gérin-Lajoie « n’habitait pas une ‘province’, mais un pays ».

    Votre texte révèle plutôt, en écho à M. Chevrier, qu’il était habité par un « quasi-pays » plutôt que par une province du Canada.

    Il le fut, expliquez-vous, en s’appuyant sur un vide juridique dans le statut de Westminster de 1931, car rien ne permettait de soutenir que les provinces ne pouvaient pas être réaliser des ententes sur la scène internationale dans leur champs de juridiction.

    C’est en s’appuyant sur ce vide qu’il élabora la doctrine qui porte son nom et a répliqué à « Option Québec » de M. Lévesque. Contrairement à ce dernier, il estimait que le Québec pouvait construire sur un vide son « quasi-État » plutôt que sur une décision collective qui le faire.

    En commentaire à Mme Chouinard, j’ai écrit que M. Gérin-Lajoie, s’il prônait la démocratie, n’a réformé que l’éducation et qu’il faille « suivre ses traces pour revoir la démocratie et le système politique ».

    Les suivre, c’est faire avec la démocratie québécoise ce qu’il a fait avec l’éducation. Papineau et Lévesque marchaient dans cette direction.

    M. Gérin-Lajoie aurait pu aussi marcher dans cette direction. Il ne l’a pas fait et a plutôt tracé l’alignement des Lesage et compagnie, que vous accolez étonnamment aux Papineau et Lévesque.

    Les Lesage et compagnies ont construit le Québec sur un vide, qu’a rempli, ce qui explique que leurs constructions s’effondrent.

    Ce n’est pas à cause du « chacun-pour-soi » des jeunes, c’est parce qu’un État se construit sur du solide et le faire, c’est ce que proposait M. Jacques Parizeau. Pas M. Bouchard. Ni M. Dumont.

    • Claude Bariteau - Abonné 29 juin 2018 07 h 52

      À l'avant-dernier paragraphe, lire « qu'a rempli le Canada »

    • Chantale Desjardins - Abonnée 29 juin 2018 08 h 01

      Le Canada doit comprendre de façon claire que, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le Québec est, aujourd'hui et pour TOUJOURS, une société distincte, libre et capable d'assumer son destin et son développement.

      Discours prononcé le 22 juin 1990 à l'Assemblée nationale suite à l'échec de l'Accord du Lac Meech.

    • Jean-François Trottier - Abonné 29 juin 2018 08 h 42

      Il faut apporter quelques nuances à vos propos, M. Bariteau.

      D'abord PGL. Il ne pouvait pas tout faire, hé! Il s'est consacré à ce qu'il possédait comme pas un. La création d'un système d'éducation au Québec, il y a travaillait depuis au moins 1955 en coulisse.
      Il avait suscité plusieurs groupe de réflexion parmi ses amis éducateurs pour poser les bases de ce système, qu'il a d'abord théorisé avec des gens branchés sur la réalité.
      Mon père faisait partier d'un de ces groupes, et c'est ainsi que tout jeune, en 1958, j'ai entendu parler d'écoles de polyvalence avec degrés différents d'enseignement, et de collèges post-secondaires qui sont devenus les Cégeps par la suite.
      O'Neil, pas défroqué encore et plus tard ministre de Lévesque, était présent et pestait tout autant contre la mainmise de l'Église sur l'éducation.

      PGL souhaitait que les collèges privées restent pour un certain temps pour consolider le système au début. Ce temps est terminé depuis longtemps!
      Il a agi avec une rigueur et une humilité qui l'honorent et expliquent son non-engagement dans le débat constitutionnel.

      Bourassa :
      Sa vision passait par le pays de Québec, mais dans le sens de région autonome et pas celui d'un État autonome... mais je parle de "second" Bourassa, de retour après sa défaite.

      Allaire représente un certain malaise sur la position en porte-à-faux du Québec dans l'Empire, comme Godbout, premier ministre dans les années 40, et Dion père, dont le raisonnement fédéraliste était une réelle comico-tragédie. Dion fils a choisi la malhonnêteté intellectuelle "pure" de la clique à Trudeau pour sortir de ce difficile dilemme.

      PGL pensait en fonction des gens. Lui et Parizeau sont les figures majeures d'un époque de 45 ans qui a débuté avec l'Éducation et la Caisse, et s'est terminée avec le vol effronté de la clique d'Ottawa en '95.

      Depuis, Bouchard, Dumont, Charest, Couillard, bientôt Legault... nous vivons une ère de petits hobereaux sans envergure.

    • Claude Bariteau - Abonné 29 juin 2018 10 h 58

      M. Trottier, mon père, un cheminot, présida une commission scolaire qui participa à la création l'école secondaire Gérard-Filion ouverte à Ville Jacques-Cartier en 1963, qui devint une polyvalente en 1968.

      Il n'était pas un libéral. Il voulait seulement que les enfants de la région puissent avoir accès à l'éducation secondaire dans passer par les collèges privés et classiques ou se rendre à Montréal.

      Je connais les nuances que vous apportez, mais elles ne changent pas les choses. Constitutionnaliste, il a cru qu'il pouvait changer le Québec en construisant sur un vide qu'il avait identifié. Lévesque et Parizeau ont procédé en démocrate pour construire, c'est-à-dire en cherchant l'appui des électeurs et des électrices du Québec. Trudeau n'a pas cheminé de la sorte. Si Gérin-Lajoie a pu réaliser ses projets en éducation, c'est qu'il s'agissait d'un dossier provincial.

      Aller plus loin consistait à sortir des champs de compétence de la province. C'est ce que cherchèrent Lévesque et Parizeau, ce qui en fait des figures analogues à celle de Papineau.

      M. Gérin-Lajoie, avec tout le mérite qui lui revient en tenacité et rigueur, ne fut pas de cette trempe. Il fut un réformateur comme l'ont été les membres du Parti patriote qui créèrent en 1832 les écoles publiques du Bas-Canada, qui furent en plan quand le Parti patriote proposa de changer aussi l'ordre politique. Ce n'est que 130 ans plus tard que des corrections furent apportés grâce à M. Gérin-Lajoie.

      Par contre, il n'osa pas déborder ce dossier, ce que firent Lévesque et Parizeau. En 1836-38, les patriotes furent renversés par les dirigeants briatnniques et leurs associés locuax à l'aide de l'armée. En 1982, les dirigeants canadiens firent de même après avoir eu recours à l'armée canadienne. D'année en année, M. Gérin-Lajoie vut son oeuvre s'effilocher parce qu'elle ne reposait pas sur du solide.

      C'est tout ce que j'ai écrit, vos nuances en moins.

  • André Joyal - Abonné 29 juin 2018 07 h 17

    Quand nous étions un État...

    Malgré les réserves qu'apporte plus haut, non sans pertinence Claude Bariteau, encore une fois, notre chroniqueur nous gratifie d'une excellente chronique. Je déplore que la pognée d'abonnés qui, parfois le dénigrent, ne se donneront même pas la peine de le lire. Oui, je suis arrivé à l'âge adulte dans un État en devenir. Hélas, quand je passerai l'arme à gauche, notre Québec sera devenu une province «ben ordinaire».