Spectacles en zone bétonnée

À Montréal, la place des Festivals, à peu près privée d’espaces verts, est devenue une étuve, la pleine chaleur conservée par le béton même à la nuit tombée. Au long des festivals qui ponctueront le calendrier estival, les gens s’y masseront encore au coude à coude. Faut aimer y rôtir à l’unisson.

Le grand spectacle de la Fête nationale, manifestement de qualité, avec mélange de genres et de styles musicaux célébrant la chanson québécoise d’hier à aujourd’hui, se tiendra donc sur cette place, épicentre du Quartier des spectacles. Si la pluie peut s’inviter, les gouttes n’arrêtent pas, dit-on, les braves. Le manque d’espace vital, parfois, si.

À la Fête nationale, qu’on aime toujours appeler la Saint-Jean, plusieurs Montréalais nous assurent filer à Québec, préférant la beauté du décor des plaines d’Abraham à la cohue cimentée du cœur de la métropole.

Envolés, les jours héroïques des célébrations des 23 et 24 juin des années 1970 sur le mont Royal, où Charlebois, Vigneault, Léveillée, Deschamps et Ferland électrisaient des foules de 300 000 personnes, sous volutes de cannabis, lampées de bière et élans libertaires. Avec spectacles étalés sur trois jours en 1976 et groupes relayés de musiciens phares, pluie, pas pluie, mais site transformé immuablement en dépotoir désherbé après usage. Des considérations écologiques — fallait-il laisser détruire le parc emblématique ? — entraînèrent un changement de décor en 1977. Nécessité fit loi.

Par la suite, j’aimais bien aller sentir le vent et écouter les artistes au parc Maisonneuve lors du grand show. Les arbres et le vent dans leurs feuilles, quelques buissons discrets, des dénivellations, conféraient un côté romantique propice à l’esprit de la fête.

Il m’a toujours semblé qu’un brin de poésie et d’air pur émanant des espaces verts perpétuait l’atmosphère de liberté de cette célébration annuelle, comme des autres rendez-vous d’été. Dès l’an prochain, le Festival de jazz va décentraliser certains de ses spectacles. Le climat du quartier général doit y être pour quelque chose.

En 2015, le grand spectacle, dit de la Saint-Jean, a donc déménagé ses flûtes du parc Maisonneuve à la place des Festivals, en grande partie pour des raisons financières : perte de financement et de commandites en des temps arides de compressions.

La bonne nouvelle pour le comité de la Fête nationale : moins de gazon à changer (les coûts dépassaient 45 000 $ par année) et l’élimination des génératrices dans la nouvelle zone bien électrifiée. La mauvaise : ce sacrifice d’un sentiment de proximité avec la nature, lac boueux y compris en temps de pluie, du charme du site, qui n’a pas de prix. La qualité de vie est faite d’une foule de petites choses précieuses et intangibles, dont la faculté de respirer sans ventilateur à main ni masque à gaz — on exagère à peine — n’est pas la moindre.

Où sont les arbres in situ ? On en a vu plusieurs s’y faire couper. La place Émilie-Gamelin, pas très loin, plus ombragée, moins balisée, garde la faveur des jeunes et des marginaux. Le génie de la lampe les a pris sous son aile.

Un secteur minéral

Rappelons qu’en haut de la place des Festivals, le stationnement à l’angle des rues De Bleury et Président-Kennedy sur l’îlot Eugène-Lapierre était destiné par l’ancienne administration Coderre à accueillir le Musée McCord, à l’étroit dans ses locaux rue Sherbrooke. Ce dernier avait déjà dépensé un quart de million en études de marché pour ce site.

Or, devant le four à 350 degrés qu’est devenue la place des Festivals, et la perte prochaine de la mini-forêt boréale des jardins Domtar plantée en face — bientôt site d’un complexe de 36 étages —, la mairesse Valérie Plante a décidé de transformer l’îlot en espace vert. On la comprend d’ailleurs de vouloir corriger le tir. « Le secteur est très minéral », m’affirme laconiquement Geneviève Jutras, directrice des communications de la mairesse. Tu parles !

On s’indigne pourtant de voir le Musée McCord, gardien du patrimoine et plaque tournante de l’histoire nationale et municipale, orphelin de location (à relocaliser tout proche au plus vite !) dans ce noyau dur où tant d’entreprises culturelles se juxtaposent. La précieuse institution muséale paie injustement pour une gestion bétonnée de la place des Festivals, inaugurée en 2009, conçue sous le règne de Gérald Tremblay, avalisée sous celui de Denis Coderre, selon une pure logique commerciale.

Le but évident des opérations consistait à maximiser le nombre de bâtiments et d’arènes au pouce carré, quitte à sacrifier le bien-être des humains agglutinés devant.

Et comment cet environnement étouffant, sans chlorophylle ni atmosphère un tant soit peu subtile, donnerait-il l’envie d’y savourer à plein un accord de guitare, une chanson, à moins de se sentir avant tout grisé par le contact étroit de la foule, qui ne favorise guère les empreintes profondes de l’art dans les esprits ?

Cette chronique s’interrompt pour cinq semaines. Bonnes vacances et à bientôt !

1 commentaire
  • Luc Le Blanc - Abonné 23 juin 2018 09 h 53

    On a même eu la bonne idée de choisir des pavés noirs!

    Cette Place des festivals est un cas d'école d'îlot de chaleur. On aurait difficilement pu faire pire. C'est drôle qu'après ça mon arrondissement exige que mon toit soit blanc...