Le Robin des Bois lettré du film d’Arcand

Au moins, il y a des bibliothèques dans les films de Denys Arcand. La chute de l’empire américain, en salle le 28 juin, a beau dépeindre les milieux les plus divers, dont une petite mafia à la gâchette facile, dès le début, bingo ! Un appartement rempli de livres. Acte de résistance, c’est sûr.

Chaque cinéphile a ses toquades, des trucs qui le turlupinent, là où d’autres regardent ailleurs. La quasi-absence des bibliothèques au cinéma québécois, miroir d’un désaveu culturel général, cause ma propre désolation. Comme si la vaste majorité des héros pure laine devaient être ignorants pour attirer le « vrai monde ». Et pourquoi les Québécois seraient-ils nés pour le petit pain qu’on leur attribue ?

Mon rêve n’est pas d’entendre des personnages issus de milieux de misère parler comme des universitaires. Mais exclure d’office les amoureux de la culture — ça se joue inconsciemment au scénario —, c’est participer au nivellement par le bas qui condamne une société à boire la tasse dans son étang.

La littérature ne rend pas nécessairement les gens meilleurs, faut dire. Du moins offre-t-elle aux esprits sensibles une échappée possible hors du matérialisme et de la médiocrité soufflant sur l’air du temps. D’où ce besoin de quelques modèles…

Il m’apparaît aujourd’hui plus méritoire, même pour Denys Arcand, de donner la vedette à un universitaire (ici docteur en philosophie) qu’au temps du Déclin de l’empire américain (1986) ou même des Invasions barbares (2003). L’anti-intellectualisme gagne tellement de terrain…

Pierre-Paul (Alexandre Landry), en rupture de ban, est coursier livreur, emploi mieux payé que celui de chargé de cours universitaire dans un monde aux valeurs cul par-dessus tête. Son profil a des traits de l’idiot de Dostoïevski, innocent au coeur pur et à la tête remplie de concepts insolubles dans sa société. Ce qui ne l’empêche pas de se comporter comme le premier venu en ramassant les sacs d’argent d’un hold-up qui tourne mal. Lui reste le loisir de jouer les Robin des Bois en distribuant aux sans-abri les fruits de son larcin.

Entre deux livraisons, diverses maladresses et plusieurs battements de coeur pour une courtisane répondant au doux nom d’Aspasie, notre homme cite Aristote et Racine, évoque la philosophie de Kant, de Marc-Aurèle, de Socrate et d’Épicure dans une oeuvre entre fable, polar, comédie et drame social. Oiseau au plumage à la fois hirsute et sophistiqué voletant sur notre Montréal contemporaine, son héros Pierre-Paul. On l’aime ainsi.

Valse des titres

Eh non ! La chute de l’empire américain n’est pas la suite du Déclin. Les invasions barbares avait constitué la suite en question. Cette fois, la parenté des titres n’engendre que confusion des esprits.

Le dernier film d’Arcand constitue plutôt la somme de tous ses précédents, ou presque. Le Québec de la religion, du savoir, de l’itinérance, du gangstérisme, de la corruption des élites, de l’incompétence des fonctionnaires avait déjà hanté ses oeuvres antérieures : de Gina à La maudite galette et à Réjeanne Padovani, en passant par Ledéclin de l’empire américain, Les invasions barbares et L’âge des ténèbres avec détour par Jésus de Montréal et Joyeux calvaire.

Les avis sont partagés quant à la valeur de cette Chute de l’empire américain. On peut déplorer un scénario fragile, avec des côtés appuyés façon « cours 101 de capitalisme sauvage ». Le mélange de genres n’est pas toujours au point, tout en cumulant plusieurs couches de sens et des fulgurances. Moins unifié que ses grandes oeuvres, loin du vide de son précédent Règne de la beauté, où l’on cherchait vainement sa griffe, revoici Arcand tout entier, style et regard posés sur sa société en marche. Son meilleur film à coup sûr depuis Les invasions barbares.

À saluer, une solide distribution : d’Alexandre Landry en intello idéaliste à l’animatrice Mariepier Morin en courtisane tombée dans les rets de l’amour, de Pierre Curzi en avocat véreux à Rémy Girard en motard pas si malhonnête que ça, en passant par Louis Morissette et Maxim Roy en flics moins allumés que le héros et plusieurs apparitions d’amis de la maison. Ajoutez des incursions loin du bassin ethnocentriste avec les malfrats noirs bien incarnés par Eddy King et Patrick Émmanuel Abellard.

Le premier titre de ce film était « Le triomphe de l’argent ». Erreur, là aussi. Il est vrai que le spectacle mondialisé de la crapulerie financière y occupe une place de choix. Le cinéaste du Confort et de l’indifférence et de L’âge des ténèbres n’a jamais versé dans l’optimisme. Quand même, quand même… Avec en exergue les valeurs de l’amour, du partage et de la compassion à travers cet étonnant appel d’air, l’argent n’y triomphe pas toujours, au bénéfice des ripoux à tout le moins.

Quant au héros à la bibliothèque, eh bien, son intelligence et ses références lui permettent de semer ceux qui le pourchassent, en utilisant le magot à bon escient. Comme quoi le savoir mène à tout. Morale ou anti-morale de cette histoire. C’est selon…
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que La chute de l'empire américain était en salle vendredi, a été modifiée.
6 commentaires
  • Rose Marquis - Abonnée 21 juin 2018 07 h 34

    Dernier film d'Arcand

    J'espère bien le voir, certains films québ.cois, parfois, ne se rendent pas dans ma petite ville abitibienne!

  • Solange Bolduc - Abonnée 21 juin 2018 09 h 39

    Critique du film qui met l'eau à la bouche !

    Tant qu'à la bibliothèque, je dois être une des seules qui en a une dans la famille, et j'y tiens à mes livres ! Je les consulte et relis assez souvent! en rajoute, et donne, parfois!

    Dans ma famille, la plupart ont leur Petit cathéchisme ou la Bible, quelques documents de piété ou paroissiaux, annonces publicitaires, parfois un journal de la région......Dommage ! La vraie culture, c'est l'anglais ou l'argent !

    Ils voteront tous, ou presque, pour la CAQ! Beau scénario!

  • Carmen Langlois - Abonnée 21 juin 2018 10 h 52

    Le ''pacte'' Denys Arcand - Yvon Deschamps

    Quelle chance j'ai eue de remporter 2 billets pour la Première de La chute de l'empire américain de Denys Arcand via un tirage radio du 98,5! Tout ce qu"écrit ici Odile Tremblay est exact à mon avis, humble bien entendu, sauf peut-être pour ''scénario fragile'', que je qualifierais plutôt de funambulisme contrôlé par un super pro. De même pour ''cours 101 du capitalisme sauvage'': selon moi c'est un compliment: L'intello subtil qui a le coeur d'exprimer en noir et blanc ce qui est loin d'ëtre connu par tout le monde, parmi lesquels beaucoup qui en souffrent, justement. Un vrai suspense: une surprise n'attend pas l'autre tant pour l'humour d'Arcand, le non-verbal des comédiens, (langage de l'image quoi) que dans l'action elle-même. Un grand film rough and tough traversé par l'humour, la lucidité et la bonté. Je le reverrai. Et cette soirée était au bénéfice de la Fondation Yvon Deschamps pour L'Ass. sportive et communautaire du Centre-Sud. Les bénévoles attendaient nos sous à la sortie. Peu s'arrêtaient pour donner. Faites le en ligne: sinon, aimer un tel film reste uniquement épicurien, ce qui serait le contraire du message d'Arcand. Fais de l'argent, c'est bien; mais n'oublie pas de trouver ce qui te rend heureux,

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 21 juin 2018 12 h 12

    "Au moins...

    il y a des bibliothèques dans les films de Denys Arcand".. («La Chute de l'empire américain». le film)

    Losqu'on en est rendu à faire un tel constat, c'est que la " boutade" du Ministre de l'éducation du PLQ, Yves Bolduc, en 2014 a laissé des traces encore plus marquantes aujourd'hui...Il disait, alors ,"qu'il ne voyait aucun problème à ce que les Commissions scolaires réduisent leurs budgets pour l'achat de livres..." (sic) Il est vrai que son "patron" l'a vite remis à sa place...mais c'est la spontanéité de Y. Bolduc, à dire ce qu'il a dit...qui fait de lui un bien triste sire!

    N'en demeure pas moins qu'aujourd'hui, les gens, les jeunes surtout, lisent de moins en moins...et parfois, pas du tout. Trop occupés, ils sont, à leurs "jouets" du jour...le cellulaire, facebook et autres médias aussi dévastateurs, pour la culture en génerale, que les niaiseries du Ministre Bolduc en 2014.

  • Yves Lever - Abonné 21 juin 2018 12 h 57

    Les lignes de force d'un artiste


    Dans l'entrée que j'ai consacrée à Denys Arcand pour «Le dictionnaire des intellectuel.les au Québec», publié par Les Presses de l'université de Montréal en 2017, j'ai souligné les lignes de force et la cohérence de toute l'œuvre d'Arcand, y compris «Le règne de la beauté» dont madame Tremblay sous-estime la pertinence. Quelques extraits:

    Tout au long de ses tournages, Arcand affirme avoir constaté chez le peuple une apathie qu’il va nommer «Le confort et l’indifférence», son film sur le référendum de 1980. Dès lors, en reprenant les titres des œuvres de fiction qui suivent, les Québécois sont collectivement entrés dans «Le déclin de l’empire américain» (1986) qui va provoquer «L’invasion des barbares» (2003) qui ne peut aboutir qu’à «L’âge des ténèbres» (2007). Plus ou moins pessimistes, ces quatre films s’enchaînent pour fournir un véritable catalogue sociologique des aberrations du Québec contemporain : désenchantement des idéologies, disparition du sacré, règne de l’hédonisme individualiste, mondialisation et néolibéralisme économique, banalisation de l’espace médias, aliénation des modes et vanité du vedettariat, faiblesses de l’institution universitaire, fonctionnarisme étouffant dans les services publics, corruption dans la vie politique, disparition du sens communautaire, effondrement des valeurs intégrantes, refuge des riches dans les paradis fiscaux, rupture entre les intellectuels … Dans une tentative pour pallier tout cela, Arcand imagine un « Office de la protection du citoyen » financé par l’État, où « des conseillers en plaintes humaines » viennent écouter les malheurs qui accablent toutes les catégories d’individus.

    Que reste-t-il pour donner un minimum de sens à la vie et fournir un peu de bonheur? L’amitié, parfois des amours brèves, et surtout la présence des arts que sont la musique et le théâtre. On peut alors poursuivre la quête du «Règne de la beauté» (2014), dont des moments ont parsemé la plupart des films.