Le démolisseur

Même s’il s’est écrasé devant Kim Jong-un et lui a offert un extraordinaire avantage dans la « négociation » qui s’ouvre sur l’hypothétique « dénucléarisation » de la péninsule coréenne, Donald Trump est en train de gagner une autre partie : celle, plus globale, qui consiste à encourager, un peu partout, le recul de la démocratie et la destruction de l’ordre géopolitique existant.

Ceux qui n’ont de cesse de dénoncer et de décrier, le regard dégoûté, « l’ordre libéral mondial », avec les États-Unis comme garants et arbitres aux pattes un peu grosses, aux principes parfois élastiques (voire carrément bafoués, ici et là), mais aux principes quand même… eh bien, ceux-là vont bientôt voir de quoi aura l’air un monde « post-libéral » et « post-américain ».

Il n’est pas sûr que ce sera réjouissant.


 

On considérera peut-être, rétrospectivement, le mois de juin 2018 comme le moment où tout bascula, du point de vue des relations internationales héritées de la défaite de l’Allemagne (1945) et de l’émergence de l’hégémonie états-unienne.

Les lieux géographiques de ce basculement se nomment La Malbaie et Singapour.

Sur les deux scènes, un même acteur principal, le « grand dynamiteur »… Il a l’air d’un enfant et ne comprend rien aux détails ; les gens bien élevés ont du mal à le prendre au sérieux. Mais ce qu’il fait est sérieux, terriblement sérieux. Sérieux à faire peur.

Les autocrates comme Kim Jong-un, Vladimir Poutine et Xi Jinping sont probablement ceux qui l’ont le mieux jaugé : peut-être à travers une consanguinité, une fraternité cachée… secrète ou implicite, consciente ou inconsciente.

On ne voulait pas y croire, pourtant c’est vrai et il faut s’y préparer : « l’épisode Trump » représente davantage, dans l’histoire de l’Occident et dans l’histoire du monde, qu’une parenthèse sans trop de conséquences… un mauvais moment à passer, en somme.

Cette hypothèse et cet espoir (qu’il ne s’agisse que d’une parenthèse) existent toujours… Mais il est plus juste de penser que Donald Trump a cristallisé et accéléré des tendances qui lui préexistaient. Tendances que son action, aussi échevelée, improvisée et furibonde soit-elle, inscrit dans une histoire partagée : celle de son pays et celle du reste du monde. Et que cette action laissera des traces profondes.

Au sommet de La Malbaie, le président des États-Unis a refusé explicitement, en dénonçant le communiqué final, d’associer son pays à un « ordre international fondé sur des règles communes ». Il a menacé d’une guerre commerciale ses alliés les plus proches. Il a insulté les leaders du G7, juste avant de faire l’éloge appuyé et répété de l’homme qui commande au plus grand goulag du XXIe siècle. Et il a annoncé son désir de retirer les troupes américaines de la Corée du Sud.

Très explicitement, le supposé « leader du monde libre » annonce ainsi qu’il est prêt à saccager les alliances, les relations commerciales et les institutions internationales qui sont à la base du monde, ou d’une bonne partie du monde, depuis 70 ans.


 

Si on peut ici parler de « doctrine », un officiel anonyme de la Maison-Blanche l’a qualifiée, il y a une semaine dans le magazine The Atlantic, de doctrine « We Are America, Bitch ! ». Pour résumer grossièrement, elle consiste en un « doigt d’honneur » adressé à un monde perçu globalement comme froid et injuste, marqué par « la guerre de tous contre tous ».

(Paradoxalement, il y a quelque chose de gauchiste dans la façon trumpienne de voir le commerce international comme étant forcément une arnaque ou une spoliation.)

Mépris agressif envers les intérêts de pays aux vues similaires ; indifférence radicale à la démocratie, aux droits et libertés ; fréquentation jouissive et complaisante des dictateurs… Tel est le nouveau monde que crée M. Trump.

On voyait traditionnellement, depuis au moins un siècle, les États-Unis comme une grande démocratie oscillant entre interventionnisme et isolationnisme.

On découvre aujourd’hui une troisième option : les États-Unis comme « État voyou », ni en retrait ni internationaliste, indifférent à la démocratie, encore puissant malgré son déclin… et libéré de toute loyauté.

Ces derniers mois – sur le commerce, la sécurité internationale, l’environnement, les règles de droit –, on a vu Donald Trump brûler à toute vitesse des ponts patiemment construits depuis trois quarts de siècle.

13 commentaires
  • Jean-Charles Vincent - Inscrit 18 juin 2018 04 h 36

    Dur

    Dur de commmencer ma journée avec une telle chronique distopique...malheureusement je crains que vous ayez raison! Une petite odeur de fin d'époque, comme la fin de la SDN il y bientôt 90 ans. Répétition de l'histoire? C'est un possible. Saurons-nous y faire face à temps??

    • Gaston Bourdages - Abonné 18 juin 2018 08 h 58

      Simple commentaire pour vous remercier monsieur Vincent à qui je suis redevable d'un enrichissement de ma personne. Je m'explique. J'ignorais le mot « distopique » ainsi que la signification des lettres SDN. J'ai « fouillé » et j'en suis plus riche. Merci. J'apprends aussi beaucoup en lisant les commentaires. Quant au contenu de la chronique de monsieur Brousseau, je trouve que monsieur Trump est, malheureusement, le fidèle ( sic ) représentant d'un pourcentage impossible pour moi de déterminer de membres de la société actuelle. En serions-nous rendus au point où un démolisseur soit et est devenu un modèle ? Si oui, j'en conclus à l'existence d'un profond malaise voire vide social.
      Gaston Bourdages,
      Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Claude Bariteau - Abonné 18 juin 2018 07 h 51

    Un démolisseur se démolit.

    Votre texte révèle clairement deux choses.

    Le Président Trump déconstruit le monde issue de Yalta. D'accord. C'est aussi ma lecture et celle de Mme Albright dans « Fascism, A Warning ».

    Ce président s'accoquine avec des despotes anti-démocraties. C'est effectivement ce qu'il fait.

    Deux questions se posent.

    La première : quels sont les intérêts qu'il promeut ? La seconde : qu'est-ce qui peut l'arrêter ?

    La réponse à la première m'apparaît évidente. En déconstruisant l'après Yalta et en s'accoquinant comme il le fait, il fait des percées stratégiques qui permettront aux multinationales américaines d'étendre encore plus leur hégémonie en se recentrant aux États-Unis et en ayant de nouveaux complices.

    La seconde est plus aléatoire, car elle implique un combat pour un ordre mondial différent de celui prôné par le Président Trump.

    Pour plusieurs analystes, le néo-libéralisme assujettit tout sur son passage et, parce qu’il procède ainsi, il serait le signe de la fin d’un ordre capitaliste qui s’irradie depuis siècles et dont la Chine et Shanghai sont les prochaines places fortes après New York et les États-Unis, Londres et le Royaume-Uni.

    La plupart de ces analystes voient dans la citoyenneté et le contrôle des citoyens et des citoyennes sur leurs représentants le seul frein au néo-libéralisme, un frein qui implique aussi des alliances entre États démocratiques qui entendent construire un monde différent de celui recherché par le Président Trump.

    Par définition, une telle démarche est ascendante alors que celle des multinationales et des alliés de Trump est descendante.

    Mme Albright invite les Américains au combat. Il est possible qu’ils réalisent une percée à l’automne. Rien n’est certain. Il est aussi possible que ce combat se manifeste ailleurs. On ne le saura que dans quelques années.

    Une seule certitude demeure : les citoyens et les citoyennes sont le tremplin et la démocratie leur combat.

    • Cyril Dionne - Abonné 18 juin 2018 09 h 31

      En réponse à votre 2e question M. Bariteau, personne.

      Au sujet du conseiller spécial Robert Mueller, Trump n'a pas l'autorité directe pour renvoyer Mueller, mais il a le pouvoir d'obliger quelqu'un d'autre à le faire pour lui.

      Trump pourrait faire l'objet d'une enquête pour obstruction à la justice mais cela met le procureur-général Rod Rosenstein dans une situation difficile, parce que Mueller se rapporte à lui, et il était un joueur important dans le renvoi du directeur du FBI James Comey. Il a écrit un mémo décrivant les raisons de renvoyer Comey, que Trump à plusieurs reprises a cité comme dans sa décision. Alors, Rosenstein devrait se récuser de l’affaire.

      Mueller peut-il inculper Trump? C'est une question constitutionnelle à savoir si un président en exercice peut être poursuivi en justice, et il n'y a pas de réponse claire. Cela ne s'est jamais produit auparavant, et aucun tribunal n'a définitivement statué sur la question. La Cour suprême a entendu des arguments à ce sujet en 1974 au sujet de Richard Nixon, mais n'a jamais résolu la question.

      Mais la plupart des juristes semblent être d’accords que les accusations Mueller pourraient porter peuvent être démises et annulées parce qu’elles sont anticonstitutionnelles. La commission d’enquête de Mueller n’a pas eu l’aval de la Maison-Blanche et elle aurait dû être ratifiée par les deux chambres du Congrès ce qui ne fut pas fait. Et c’est le Sénat qui décide si le président doit être démis de ses fonctions après une majorité de 67 votes sur 100. Les républicains ont présentement 51 sénateurs contre 47 démocrates et deux indépendants. Dans les élections prochaines de 2018 (Midterm Elections), ils sont en excellente position et pourrait ravir des sièges aux démocrates.

      En passant, Donald Trump n’est ni mondialiste, libre-échangiste ou néolibéraliste. Il ne conjugue pas avec l’establishment, les élites ou les politiciens de carrière. Il est Américain.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 juin 2018 07 h 30

      Votre lecture m'étonne. Pas que vous ne voyez pas Trump en mondialiste, unlibre-échangiste ou néolibéraliste, car, comme vous, je ne le pense pas. Par contre, il ne va jamais à l'encontre du capitalisme et compose avec le néo-libéralisme qu'il entend solidifier aux États-Unis en rebrassant les cartes sur la scène internationale. C'est ma lecture.

      Quant à votre réponse « personne » à ma question, je ne la partage pas.

      Dans les démocraties, quels que soient les biais qu'elles véhiculent, l'idée de base est que « personne » ne détient un pouvoir royal ou dictatorial puisque ce pouvoir n'appartient à personne. Étant ainsi, il appartient à tous les citoyens et toutes les citoyennes, donc aux États-Unis au peuple américain.

      C'est ce que je signale comme Mme Albright.

      Il est possible que les élections à mi-mandat ne changent rien. Si c'est le cas, il y a celle à la fin de mandat. On verra. Entre aujourd'hui et 2020, bien des choses se produiront et les Américains connaîtront mieux ce que ce président a fait.

      Le Président Trump n'a guère eu d'impact sur l'économie américaine depuis qu'il est en poste, car il a tiré avantage des politiques de son prédécesseur. Dans deux ans, ses politiques tarifaires donneront des résultats. S'il poursuit, il y aura probablement une récession. Ce n'est pas inimaginable et c'est probablement ce que le Président cherche afin de réaménager l'ordre international et replacer les États-Unis en son centre.

      Il s'agit d'un pari majeur. Si la « réindépendance » de ce pays est son objectif, il faut se rappeler que l'indépendance a conduit à la guerre de 1812, à la Guerre de sécession, aussi à la Première Guerre mondiale, au Crash de 1929, à la Deuxième Guerre mondiale et au redéploiement des États-Unis sous Obama. Le président actuel poursuit différemment sur cette lancée. Comme dans les situations antérieures, il devra composer et c'est là qu'il devra conjuguer avec le pouvoir des citoyens et citoyennes des États-Unis.

    • Cyril Dionne - Abonné 19 juin 2018 11 h 32

      Un mondialiste, un libre-échangiste ou un néolibéraliste n’est pas nécessairement un capitaliste. On parle ici du capitalisme rhénan et non pas du capitalisme mondial. Et j’ai répondu « personne » à votre question tant et aussi longtemps que les Américains supporteront Donald Trump et il devient de plus en plus populaire. Les démocrates s’entredéchirent présentement entre les factions de l’ère Clinton et celle de Bernie Sanders et d’Elizabeth Warren. Ils n’ont personne pour 2020. Personne.

      C’est le discours des mondialistes que d’affirmer que le parcours économique de Trump conduira à une récession, américaine. Ses politiques tarifaires vont faire travailler les Américains et non pas les Chinois, les Mexicains, les Européens ou même les Canadiens. Et les récessions sont normales et intemporelles dans tous les systèmes économiques.

      C’est un sophisme qui frise la démagogie que d’affirmer que l’indépendance américaine 2.0 conduira vers des guerres colonialistes et d’empires. Nous sommes en 2018 et le prospect de guerres mondiales est improbable puisqu’on parle ici de la fin de l’humanité. Trump n’a aucune idéologie à part de celle de l’isolationnisme.

      Un fait inusité, en Californie, les « bobos » de cet état sont pour les énergies vertes, la taxe du carbone et au diable les coûts. Avec des factures d’électricité qui sont les plus dispendieuses aux États-Unis, les gens de la classe moyenne et pauvre ne peuvent pas se payer de faire fonctionner leur climatiseur même si la température dépasse les 37 degrés Celsius. Mais les riches "boboesques" aux accents d'Hollywood vivent en bordure de l’océan où la température moyenne se chiffre dans les 20 degrés Celsius. Eux, ils n’ont pas besoin de faire fonctionner leur climatiseur. Idem pour l’eau ; ils des compteurs là-bas. Alors, vous savez que vous êtes dans un quartier riche lorsque vous voyez des pelouses vertes.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 juin 2018 13 h 09

      Il est difficile de tout dire en peu de mots.

      Je n'ai aucunement eu l'idée d'annoncer de nouvelles guerres. J'ai seulement voulu signaler que les Américains ne se sont pas isolés sans contact avec le monde.

      Après avoir attaqué à l'ouest les peuples amérindiens pour conquérir leur territoire après qu'ils y eurent accès après le traité de Paris de 1783, ils ont voulu agrandir leurs zones d'influence en Europe, ce qui a conduit à la Guerre de 1812. La suite, je la présente dans la même logique d'une présence sur la scène internationale.

      C'est tout ce que j'ai avancé pour signaler que l'isolationisme de Trump ne peut pas faire table-rase de la présence des États-Unis sur la scène internationale, ce que vous me semblez minimiser un peu trop en estimant que seuls les riches aux souliers cirés sont contre cet isolationisme. Il y a aussi nombre d'Américains de la classe moyenne et parmi les travailleurs qui vivront difficilement l'isolationnisme.

  • Colette Pagé - Inscrite 18 juin 2018 08 h 47

    Les pères fondateurs dans leur pire cauchemar n'ont pas imaginé l'élection de ce Président.

    La bonne nouvelle c'est que le 45ème n'est pas éternel. Qualifié de voyou par l'écrivain Philip Roth ce semeur de chaos qui a de la graine de dictateur est devenu la risée de l'Amérique. Il faut regarder la couverture du Time qui représente Trump en empereur se regardant dans un miroir. Et si le rejet de ses alliés naturels avait comme conséquence l'émergence de nouvelles alliances Canada-Mexique-Russie- Chine-Inde- Brésil pour ne nommer que ces pays laissant Make Américain Great mais seul et isolé. Et si la Chine retirait ses 100 milliards de prêts en bonds du Trésor américain. De quoi déstabilisiser et d'accélérer le déclin de l'Amérique de Trump.

    • Cyril Dionne - Abonné 18 juin 2018 18 h 31

      Et si la Chine perdait son 350 milliards de surplus par année de ses échanges commerciaux avec les États-Unis, pensez-vous que cela déstabiliserait cette dictature? On est toujours bouche bée devant ceux qui encourage le travail des enfants dans les usines chinoises pour fabriquer notamment, nos iPads et nos iPhones d’une multinationale, Apple, qui n’a aucune humanité. Pardieu, la Chine est une dictature, tient son peuple en esclavage et personne ne s’offusque de cette réalité. Bien oui, c’est toujours le gros méchant Trump. L'Amérique n'a pas besoin des autres pays qui ne sont que des parasites économiques.

      Oups, on va aller vérifier son dernier « Tweet » sur notre iPhone et on vous revient.

      En passant, les pères fondateurs avait plus de choses en commun avec Donald Trump que nos libre-échangistes néolibéralistes aux souliers cirés. C'était l'Amérique des Américains, par les Américains et pour les Américains.

      C’est « ben » pour dire.

  • Robert Morin - Inscrit 18 juin 2018 08 h 50

    Rien de personnel

    It's business, stupid !

  • Cyril Dionne - Abonné 18 juin 2018 09 h 14

    La nouvelle guerre d’indépendance américaine

    Ah ! Ben. Les Américains ne veulent plus être les arbitres du monde. Ils imaginent que tout le monde est majeur et vacciné et donc, qui dit liberté, dit aussi responsabilité. Il est temps que les autres nations quittent le domicile américain et s’occupe de leur propre affaire, défense et bien-être.

    Le protectionnisme sous-entend que les ententes commerciales d’antan où les Etats-Unis étaient grandement désavantagés n’existent plus. Alors, les accords de libre-échanges parasitiques ne sont plus viables. Il n’y aura plus de G7 et bien d’ALÉNA. Enfin, le commerce avec la Chine devra être réciproque ou bien les tarifs en vrac vont faire leurs apparitions.

    Les Américains ont toujours été isolationnistes tout comme les pères fondateurs. Ils n’ont jamais voulu d’empire américain. Durant les deux grandes guerres mondiales, la population ne voulait rien savoir des conflits européens. Ici, on ne parle pas de leurs élites aux souliers cirés des côtes Est et Ouest ou bien des gens d’Hollywood qui vivent dans leur propre bulle, mais bien de la grande majorité des Américains. Alors, il faudra s’y faire parce que c’est maintenant la réalité.