Le Vatican en vrai

C’est immanquable : chaque fois qu’un événement un peu important se produit au Vatican, la machine à rumeurs et à complots s’emballe. Généralement, les récits explicatifs que l’on tire de ces événements ne sont pas favorables aux acteurs principaux du lieu, dépeint comme un nid d’intrigants. Cela ne date pas d’hier. « Contrairement à une idée reçue, écrit l’historien français Christophe Dickès, l’anticléricalisme ou l’antipapisme possèdent des racines profondes, bien antérieures à la période contemporaine. »

C’est cette dernière, et les histoires parfois rocambolesques qui lui sont rattachées, qu’explore Dickès, spécialiste du catholicisme et de la papauté, dans Le Vatican. Vérités et légendes, avec l’intention « de répondre, autant que faire se peut, tout en faisant litière des légendes et des semi-vérités, à des questions régulièrement abordées dans le monde médiatique et dans les conversations que nous avons dans notre quotidien, en y apportant les réponses d’un historien ». Sérieux et documenté, tout en étant très accessible, cet ouvrage rappelle Les secrets du Vatican (Perrin, 2009), l’éclairant essai du journaliste Bernard Lecomte.

Les amateurs de complots seront déçus. Le Vatican a bien quelques secrets, notamment diplomatiques, comme tous les États du monde, mais « les archives secrètes du Vatican n’ont donc de secret que le nom » puisqu’elles sont ouvertes aux chercheurs, note l’historien. La richesse de l’Église, quant à elle, apparaît bien relative et serait « un mythe tenace en dépit des dénégations de plusieurs médias de référence, comme le magazine américain Fortune, qui a estimé que le pape ne pouvait pas entrer dans le club des 500 plus grandes fortunes de la planète » en septembre 2014. Des liens avec la mafia ? « Certes, admet Dickès, des hommes d’Église peu scrupuleux ont entretenu des relations avec plusieurs de ses membres, mais il ne serait pas conforme à la vérité que d’en rendre responsable la majorité de l’institution. » En 2014, en Calabre, le pape François excommuniait publiquement les membres de la ’Ndrangheta.


 

Se pencher sur les silences de Pie XII au moment de la Shoah est bien sûr un passage obligé dans un essai sur les ratés présumés du Vatican. Pacelli a-t-il été, comme certains l’ont dit, le « pape d’Hitler » ? A-t-il été à la hauteur des événements ? La réponse à la première question est évidente : Pacelli n’avait aucun atome crochu avec Hitler. En 1933, alors qu’il est secrétaire d’État du Vatican et que Pie XI, lui, voit en Hitler un allié contre le bolchevisme, le futur Pie XII accueille l’arrivée des nazis au pouvoir par ces mots : « C’est une chose terrible, c’est pire qu’une victoire de la gauche socialiste. » Pie XI, qui finira lui aussi par changer d’idée au sujet d’Hitler, dénonce le nazisme, en 1937, dans l’encyclique C’est avec une vive inquiétude.

Nommé pape en 1939, Pacelli, pendant la guerre, aurait soutenu les liens entre le Vatican et le réseau du résistant catholique allemand Claus von Stauffenberg, qui a tenté d’assassiner Hitler lors de la célèbre opération Walkyrie, et a caché des milliers de Juifs italiens. De nombreux historiens, cités par Dickès, le présentent comme un « homme d’action », « protecteur du peuple juif ».

Aurait-il pu faire plus et mieux ? Puissance essentiellement morale depuis la perte des États pontificaux en 1870, « le pouvoir du Saint-Siège se résume à deux outils, la parole et l’écrit », note Dickès. Or, à cet égard, Pie XII se fait bien discret devant Hitler. Quand on sait que chaque dénonciation des crimes nazis par l’Église était alors suivie par de violentes représailles contre les Juifs et les catholiques, comme en Hollande en 1942, peut-on blâmer le pape d’avoir choisi « la diplomatie secrète et l’action humanitaire » ?


 

Toujours nuancé, Dickès revient aussi sur la mort mystérieuse de Jean-Paul Ier, en 1978, en privilégiant la thèse d’une mort naturelle, sur la renonciation de Benoît XVI, en disant la croire libre et éclairée, sur le rôle fondamental de Jean-Paul II dans la chute du communisme, sur la place des femmes dans l’Église, qui s’améliore, mais lentement, et qui reste en butte au cléricalisme, et sur le scandale de la pédophilie dans l’Église, que Benoît XVI et François ont finalement attaqué de front.

L’historien met en perspective le dogme de l’infaillibilité papale, qui ne s’applique qu’en matière de foi ou de moeurs et n’a été revendiqué qu’exceptionnellement, relativise l’affirmation selon laquelle le pape, en conclave, serait choisi par l’Esprit saint — « il y a trop d’exemples de papes que l’Esprit saint n’aurait évidemment pas choisis », disait Benoît XVI en 1997 — et révèle même, dans un résumé d’une journée du pape, que François ne regarde jamais la télévision.

Le tour d’horizon, on le constate, s’avère riche et passionnant, même s’il évite tout sensationnalisme. Le Vatican qu’il dépeint n’est ni le paradis, imaginé par les naïfs, ni l’enfer, fantasmé par les complotistes. C’est une organisation pleinement humaine, parfois inspirée, parfois en proie à la faillibilité.

Le Vatican. Vérités et légendes

Christophe Dickès Perrin, 2018 Paris, 272 pages

1 commentaire
  • Daniel Bérubé - Abonné 18 juin 2018 15 h 06

    Effectivement,

    J'ai eu l'occasion de lire sur la chose durant la dernière année, et effectivement, c'était l'explication donné: au moment ou 3 hauts dirigeants dénoncaient les désirs réels d'Hitler de faire disparaître le peuple Juif, le pape dans les mêmes jours avait fait une homélie durant une messe de Noël si je me souviens bien, et où il n'avait été prononcé aucune fois les mots: Hitler, Allemagne, génocide...

    Et comme vous dites dans le texte, il lui fallait bien mesurer ses paroles, car une forme de "tolérance" avait été émise par Hitler face à l'église catholique et à son peuple, mais... le pape ne pouvait faire courir de tels risques au peuple et à l'église, qui auraient eu a subir les foudres des nazis.

    Il est malheureusement trop facile de critiquer sans réflexion approfondie sur la chose, à savoir: "nous" mettre à sa place, à la même époque, dans les même circonstances. Car pour bien juger de la chose, il ne faut pas l'analyser avec notre savoir d'aujourd'hui, mais avec le savoir de l'époque. Le jugement est chose facile pour plusieurs aujourd'hui...

    Félicitation pour votre texte Mr. Cornellier, et comme nous le montre ce dernier, nous aurons toujours a apprendre même de choses depuis longtemps passé...