Le choix du président

À l’époque des préparatifs référendaires de 1995, Jacques Parizeau avait apparemment affirmé dans une conversation privée, devant des ambassadeurs de la Communauté européenne, que le référendum était une cage à homard qui conduisait en quelque sorte l’électeur dans l’eau bouillante.

Il n’y a plus aujourd’hui l’ombre d’un référendum en vue. L’idée même de consulter la population est devenue quelque peu suspecte, du moins autrement que par l’entremise de sondages qui, à force de se répéter, conduisent à penser que même les élections se réduisent plus que jamais à de simples formalités techniques.

Nous en sommes arrivés à la dictature des sondages, lesquels constituent pourtant une bien curieuse invention qui se substitue au peu qui nous reste de démocratie politique. Depuis les sphères de la publicité, les sondages ont pénétré profondément nos vies au point que nous en sommes venus à négliger d’en remettre en question les fonctionnalités autant que les modalités d’application.

Celui qui répond à un sondage est obligé de choisir dans le cadre d’un sujet prédéterminé, même si celui-ci ne fait pas partie de ses préoccupations du moment. À l’heure du souper, a-t-on bien envie de livrer par téléphone son appréciation d’un nouveau jambon qui n’apparaît pourtant d’aucune façon dans l’horizon de notre soirée ?

Les sondages posent sans cesse des questions que les gens ne se posent pas forcément, notamment parce qu’ils n’ont pas le temps et que cela ne répond pas à leurs intérêts premiers. Leur diffusion par la suite a pour effet d’enrober la réalité de préoccupations prémâchées.

Dans le sondage en effet, ce sont souvent les préoccupations qu’articulent ceux qui les commandent qui se révèlent d’abord et avant tout. Un des effets pervers du sondage est de lisser, voire de biffer carrément, en les légitimant, des problèmes de savoir, de culture, de compétence, de conditions socio-économiques, de sentiment d’impuissance.

Si le citoyen a pu être perçu comme un homard et le référendum comme une cage, que dire alors de ces vastes filets à citoyens que tirent derrière eux les sondages ?

Le homard se déguste à la table de tous les présidents du globe, même à celle d’un simple représentant de salon, tel le député de Westmount, Jacques Chagnon. Mais est-ce bien ce qui se trouve dans l’assiette de pareils possédants qui illustre le mieux aujourd’hui le déficit démocratique ? Du homard, on fait désormais commerce comme on le fait de simples citoyens.

Ainsi lorsque le gouvernement fédéral en vient à fermer des zones de pêche au large de la Gaspésie, ce n’est pas seulement afin de protéger des baleines noires, explique mon collègue Alexandre Shields. Il s’agit de satisfaire le marché états-unien. Les fruits de la pêche doivent désormais se soumettre entre autres choses aux règles du Marine Mammal Protection Act de la législation américaine. Sinon, plus de commerce. Et qui aujourd’hui pourrait bien parvenir à vivre sans homards ? Pas le président de l’Assemblée nationale en tout cas.

Chez le poissonnier du coin, l’autre jour, un rare arrivage d’écrevisses, ces mini homards d’eau douce. « Elles viennent d’où, vos écrevisses ? » De Boston, finit-on par me dire. C’est-à-dire là où se joue désormais pour une bonne part le commerce du poisson. « Pourquoi en recevez-vous si peu, des écrevisses ? » Personne n’en achète. Pourtant, c’est bon ! Les Louisianais l’ont bien compris. D’ailleurs, les anciens ici en mangeaient aussi. Il suffisait de les cueillir dans les ruisseaux.

La vraie cage à homard est peut-être celle-là : croire qu’il n’existe toujours pour seul choix que celui de s’aligner sur la volonté de manger à la manière des plus gros. Nous sommes sans cesse invités à nous comporter comme ces bancs de capelans qui se précipitent tous dans la même direction, pour peu que des leurres les y invitent. Du homard ou du poulet. Le protectionnisme ou la mondialisation. Trump ou Trudeau. David ou Goliath. Noir ou blanc.

Hier encore, la mondialisation suscitait des réserves énormes à cause de ses effets sur les populations locales. Mais il suffit qu’un marsouin américain parle de protectionnisme n’importe comment pour que la mondialisation apparaisse désormais comme la seule option. Un Trudeau passe soudain pour un héros à la chanter, sans qu’il dise pourtant le poids que cet ordre économique fait peser sur ceux qu’il écrase.

Dans un entretien publié par Le Devoir du 13 juin, Pascal Lamy, ex-directeur général de l’OMC voudrait faire croire que, n’eût été Trump, la mondialisation n’aurait pas à nous préoccuper : « Ces histoires étaient réputées très ennuyeuses et réservées aux spécialistes. » Le même jour, dans le quotidien Le Monde, le même concède pourtant ceci : « Je n’ai jamais parlé de mondialisation heureuse. La mondialisation est efficiente parce que douloureuse. Plus pour les faibles que pour les forts. Il revient aux politiques sociales d’en tirer les conséquences. »

En d’autres termes, à l’heure du triomphe des sondages, le règne du commerce ne promet pas du homard pour tout le monde, mais un affaiblissement social constant qui se trouve facturé aux États. Ce n’est là qu’un des tristes aspects de cette cage dorée dans laquelle on nous a tous jetés.

13 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 18 juin 2018 01 h 10

    Le mirage de la mondialisation.

    Vous avez raison, monsieur Nadeau. On n’a pas le droit de réfléchir ou de contester le statu quo. On nous impose la mondialisation et le libre échange comme la panacée, sans laquelle on ne pourra pas s'en sortir. On nous impose le libre échange, qui représente une charte de droits pour les multinationales, comme un fait incontournable. On nous prive de notre démocratie et de notre souveraineté au nom du libre-échange. Et les inégalités montent malgré la prospérité que la mondialisation était censée nous apporter.

  • Marie Nobert - Abonnée 18 juin 2018 01 h 24

    Mais «z'encore»!?

    Pourquoi parler de Jacques Chagnon dans cette chronique?! Bref. Quand vous écrivez: «Un des effets pervers du sondage est de lisser, voire de biffer carrément, en les légitimant, des problèmes de savoir, de culture, de compétence, de conditions socio-économiques, de sentiment d’impuissance.» Là! vous marquez. Un «estoc» (ouille!) de première. Aussi bien parler au «peup'» de thermocline. Misère. Grosse fatigue.

    JHS Baril

    • Jean-François Trottier - Abonné 18 juin 2018 09 h 53

      M. Baril,
      Si vous ne parlez pas au "peup" de thermocline, alors qui le fera ?

      Si vous avez le sentiment que c'est une perte de temps, alors pourquoi être en faveur de la démocratie ?

      La question est que la démocratie et l'élitisme désabusé sont antinomiques.

      Pour ma part je ne crois pas que l'on devrait plafonner l'enseignement selon l'âge, mais seulement sur la logique : on ne peut apprendre l'algèbre tant qu'on n'a pas appris ce qu'est une puissance, et une puissance avant de comprendre la multipliication.

      Quant à la capacité d'absorption, elle est pour ainsi dire infinie chez les jeunes. Des crétins ont décrété qu'elle dépend de l'âge, confondant l'enseignement et Piaget. Ils font dans le scientisme, oui.

      C'est pareil chez les adultes, sauf que plusieurs d'entre eux ont oublié (ou jamais appris) le plaisir de faire un effort. Alors il faut expliquer un peu plus.

      Si vous ne voulez pas vous fatiguer, libre à vous. Mais n'en découragez pas les autres,

      z'encore.

  • François Séguin - Abonné 18 juin 2018 08 h 07

    Sondages

    Un sondeur a déjà écrit sur le mode de l’humour quelque chose comme : « Quand je rencontre un client potentiel, je lui dis: dites-moi la réponse que voulez obtenir et je vous construirai une question. »

    François Séguin
    Knowlton

  • Jacques Morissette - Abonné 18 juin 2018 08 h 52

    Est-ce que je crois aux sondages? Non, dans la plupart des cas.

    Dans le temps, j'ai suivi un cours de sondages et de statistiques. J'avais fait équipe avec deux jeunes femmes, l'une dont j'anticipais la carrière, peut-être, du genre obéissante potentielle, dans l’intérêt de son organisation, l'autre, je l'aurais plus vue secrétaire, qui semblait du genre apparemment passive. (Mieux les avoir connu, j'aurais peut-être pu constater aussi que je me trompais sur elles deux!)

    Quand nous avions des travaux, je m’étais offert d’avance pour les faire, en le leur soumettant le travail une fois terminé. Dès le début, je ne croyais pas aux sondages! Mais je savais, dans l’intérêt de l’équipe, que je faisais mieux de ne pas trop en parler ouvertement au prof, en raison de sa personnalité.

    Nous avions eu trois travaux de session à faire. J'avais décidé de couper la poire en deux. Je partais avec l'idée de quelqu'un qui veut faire plaisir au professeur, mais je me réservais une pleine page pour en critiquer le contenu, que j’incluais au tout début. Et, sans le dire, c’était aussi un genre de petit sondage personnel sur le terrain.

    Car, je soumettais tout le travail à l'approbation des deux collègues étudiantes. Avec pour résultat que celle qui me paraissait obéissante, demandait à la fin d’enlever cette page d’opinion personnelle et l'autre qui votait comme elle, à mon grand soulagement. Et moi, qui riais dans ma barbe. Après tout, j'espérais, comme elles deux, réussir notre session pour ce cours.

  • Michel Blondin - Abonné 18 juin 2018 08 h 55

    La SCIENCE QUI N'EN EST PLUS.

    Avec les méthodes nouvelles et la dépersonnalisation des populations cibles, les outils ne sont plus scientifiques mais comparatifs.
    Les sondages sont dans une impasse méthodologique qui dépasse la nouvelle.
    Bien sûr, il y a la compréhension de la langue, de ce qu'elle veut bien nous dire et son signifiant, mais encore, les sondages demeuraient un outil de cette science fragile.
    L'influence des sondages sur les journalistes et les médias qui ont souvent mandats de résumer la nouvelle sur des bases solides, il y a de quoi se questionner.
    Avec la nouvelle méthodologie, la marge d'erreur ne se calcul plus. Là, c'est grave!