L’université fait naufrage (2)

J’écrivais hier qu’un malaise est perceptible entre les murs des établissements d’études supérieures. Les étudiants craquent à une fréquence alarmante et, la plupart du temps, on offre pour seule réponse des stratégies de bien-être et de résilience. On tarde à voir le lien entre cette détresse et les transformations politiques et culturelles à l’oeuvre au sein des établissements d’enseignement postsecondaire.

J’en parlais à Benjamin Brunot, ex-professionnel des services aux étudiants et cofondateur de l’organisation étudiante Healthy Legal Minds. Il soulignait ceci : dès qu’on interroge les pratiques institutionnelles et leurs effets sur la santé mentale des étudiants, on brandit aussitôt un discours sur « l’excellence ». La barre doit rester haute. On se cramponne à l’idée tordue d’une vocation à l’élite, qui revient en gros à dire que, si les étudiants sont malheureux, c’est soit parce qu’ils se mettent eux-mêmes trop de pression, soit parce qu’ils ne sont pas à leur place.

Pas surprenant qu’en parallèle fleurisse une véritable industrie du « self-help » universitaire (livres, conférences, coaching) qui propose d’aider les étudiants à prendre en charge leur réussite. On appréhende au fond les études comme l’accomplissement d’un projet entrepreneurial : dans un monde où la compétition est féroce et où les possibilités sont limitées, la seule voie de salut est l’excellence, et chacun doit fourbir ses armes.

Mais quelle est cette « excellence » dont on nous parle ? Même ceux qui, en principe, l’incarnent dans l’espace universitaire sont secoués par la même crise.

Aux cycles supérieurs, la détresse est encore plus fréquente qu’au premier cycle de l’université. Au doctorat, près de la moitié des étudiants auraient des épisodes dépressifs. Normal de souffrir en rédigeant une thèse ou un mémoire, dit-on. Normal aussi d’être seul avec ses noeuds et ses angoisses. Fixez-vous les bons objectifs et vous garderez la tête hors de l’eau.

Or on ne peut saisir la détresse qui se vit dans les établissements « d’excellence » sans s’interroger sur les modalités de production de la connaissance. Celles-ci s’éloignent de plus en plus de l’idéal universitaire qui, au départ, pousse les étudiants à poursuivre une carrière universitaire. Un lecteur, à la maîtrise, m’écrit : « Je lisais Derrida et Weber sur l’université, j’étais idéaliste. Je voulais devenir professeur et chercheur, on me proposait de devenir technicien ou fonctionnaire. »

« Les chercheurs sont généralement motivés d’abord par cet idéalisme, une volonté de changer le monde », me dit Sara Mathieu-C, chercheuse et cofondatrice de Thèsez-vous, un organisme qui aide les étudiants aux cycles supérieurs à sortir de l’isolement. « Puis, ils se retrouvent dans un environnement académique hyperpolitique, axé avant tout sur la performance et la pression de produire, de diversifier son CV. »

Il faut produire du savoir plus vite qu’il est possible de penser — « publish or perish », dit l’adage —, enseigner, décrocher des bourses. Aménager la relation parfois difficile avec le directeur de recherche. Les abus de pouvoir sont fréquents et les supérieurs sont eux aussi soumis à la spirale d’accélération de la production universitaire. Et au bout du compte, les culs-de-sac professionnels sont fréquents. Que fait-on pour surmonter cette impasse ? On se tourne vers la filière entrepreneuriale. « Investissez votre projet de thèse dans une start-up ! » résume Sara. Ce qui, souligne-t-elle, reflète la place du discours entrepreneurial dans les programmes pédagogiques en général.

On touche ici au coeur de la dérive de l’université. On dit aux jeunes chercheurs de ne pas se décourager, de bâtir leur propre carrière, mais on fait l’impasse sur la question de la précarité. Et alors que les injonctions pour accélérer le rythme de la production scientifique s’intensifient, la qualité du savoir s’érode et ceux qui le produisent vacillent. Arrivé au plus haut niveau d’études, on travaille dans des conditions qui nuisent à l’avancement de la connaissance. C’est aussi le constat que « l’économie du savoir » est une fabrique de l’ignorance, qui méprise la fonction culturelle, sociale et démocratique de l’université.

Une élève de 5e secondaire m’écrit : « Je rêve de faire un doctorat. » Mais elle s’inquiète de la pression qu’on met sur les élèves, dès le plus jeune âge. On craque, dit-elle, la pression est immense pour se démarquer, être toujours au meilleur de soi-même. « Je sens qu’on ne va plus à l’école pour apprendre. On y va pour s’assurer que l’on rentre bien dans le moule de l’étudiant parfait. » La fabrique des petits soldats du savoir se porte bien, déduis-je. Aurait-on oublié que l’éducation doit en principe préparer l’avenir, pas épuiser les forces qui le réalisent ?

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