L’urgence de la poésie

« La poésie, c’est comme le radium, pour en obtenir un gramme, il faut des années d’effort », écrivait le grand poète soviétique Vladimir Maïakovski. « La poésie, déclare aujourd’hui le poète, éditeur et professeur Jean-François Poupart, est le plus haut degré de la parole humaine, l’art le plus humain qui soit. » Comment expliquer, alors, qu’elle ait si peu de lecteurs ?

Dans son Dictionnaire amoureux de la langue française (Plon, 2014), l’écrivain Jean-Loup Chiflet tente une explication. « Notre siècle consumériste et, en même temps, trop chargé d’intellectualité semble être sourd à ce langage qui va droit au cœur et à l’être. » La poésie, en effet, est exigeante. Elle ne donne qu’en prenant. Elle a besoin de l’attention du lecteur, de son engagement. Quand elle est véritable, elle ne peut être un divertissement. « Le poète, disait Pierre Reverdy, est un four à brûler le réel. » Aussi, on ne le fréquente pas en espérant s’en sortir indemne. La poésie perce, dérange, bouleverse. Elle parle aux aventuriers de l’âme. Ils sont plus rares que les touristes, de toute évidence.

Apprendre l’incertitude

Jean-François Poupart, lui, affirme que la poésie l’a fait vivre et qu’il lui doit tout. Dans Lire la poésie (Poètes de brousse, 2018), il entend donc « lui redonner sa juste part » afin d’en « propager la bonne parole ». La meilleure poésie, écrit-il, « délaisse le monde de la littérature et s’élève aussi haut que la musique ». L’une et l’autre — poésie et musique — « servent à entrer dans le cœur des femmes et des hommes, à façonner leur sensibilité et, ainsi, à changer le monde ». On serait fou de s’en priver.

Toutes les grandes civilisations, note l’essayiste, ont « considéré la poésie comme un art essentiel, fondateur, à l’instar d’une parole sacrée ». Pour illustrer la richesse existentielle de cet art, Poupart, en poète, a choisi de raconter l’effet de la présence de la poésie dans son propre parcours. Il évoque ainsi les poèmes de Prévert et de Desnos appris par cœur et récités devant la classe, au primaire, qui lui ont « fait réaliser tout le pouvoir des mots » et qui, à l’enfant timide qu’il était, ont donné « souverainement une place dans la société ». À l’adolescence, la poésie lui fut un refuge, avant de lui permettre de vivre, à l’âge adulte, une « expérience parfois religieuse ».

La poésie serait alors une arme contre la bêtise humaine, insubordonnée, sans concession, comme le dit René Char : « Je n’écrirai pas de poème d’acquiescement. » La poésie a toujours accompagné les révolutions, elle s’oppose à toutes formes d’assujettissement, et son pouvoir libérateur demeure vif. Lire la poésie est un acte de résistance.

Baudelaire, rappelle l’essayiste, écrivait que « tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours — de poésie jamais ». C’est donc à ses risques et périls que notre époque s’en passe. Poupart veut conjurer le sort. Il faut faire lire de la poésie aux enfants, écrit-il, parce qu’elle « éveille aux sentiments » et permet d’« approcher une partie de la psyché restée innommée jusqu’à maintenant ». Il faut faire lire de la poésie aux adolescents — Baudelaire, Nelligan, Chamberland — parce qu’elle est « l’art privilégié des esprits rebelles ». Il faut continuer, ensuite, d’en lire, la vie durant, pour « apprendre l’incertitude des sens, de l’utilité des choses, de l’importance des grands mouvements sociaux et politiques », pour mieux penser et vivre, quoi !

Critique à l’endroit du discours universitaire sur la poésie, qui rate souvent l’œuvre en voulant la déconstruire, et de la tentation de l’obscurcissement, qui guette trop de poètes maladroits — l’obscurité peut avoir des vertus, à condition de n’être pas gratuite —, Poupart conclut ce vif plaidoyer en donnant la parole au grand poète français Yves Bonnefoy (1923-2016), son maître.

La poésie, explique ce dernier, cherche à neutraliser en nous le conflit entre l’intuition de notre rapport direct au monde et le langage qui cherche à dire ce rapport sans y parvenir. « La poésie, dit Bonnefoy, est ce qui vous permet — dans votre rapport aux objets de votre affection, de votre environnement, dans ce qui compte, ce qui existe pour vous — de ressentir la transcendance sur la formule que l’on peut en donner. »

Le monde de Charron

Voilà l’esprit qui anime L’herbe pousse et les dieux meurent vite (Les herbes rouges, 2018), le pénétrant recueil de François Charron, un poète dont l’œuvre, notamment les poèmes en prose de La fragilité des choses (1987), a habité ma jeunesse. Je m’en étais éloigné depuis et je le retrouve, aujourd’hui, avec joie. « Tracé sur la paroi abrupte, / le poème parle sans cesse / d’humilier mes certitudes », écrit Charron, en ajoutant plus loin que « les êtres délaissés / boivent aux lèvres / de la profondeur sauvage ».

Immergé dans le monde tout en ressentant l’écart qui l’en sépare, le poète explore à la fois doucement et tragiquement l’expérience de vivre. « Je répète le mot “maintenant” et m’émerveille », note Charron. « Faut-il devenir étranger / pour entrer dans un poème ? » demande-t-il enfin. Oui, au moins un peu, évidemment.

2 commentaires
  • Denis Miron - Abonné 17 juin 2018 17 h 51

    Pourrait-on dire que cette absence de commentaire est d'une éloquence absolu, point d'interogation...

    • André Joyal - Abonné 17 juin 2018 21 h 06

      absoluE...En effet,vous avez peut-être raison: pas toujours évident la poésie. c'est pourquoi elle existe.