Les écarts culturels des présidents

L’autre jour, j’ai entrepris bravement la lecture du livre Le président a disparu de Bill Clinton et James Patterson. Après tout, me disais-je, un polar corédigé par un ancien président des États-Unis doit bien fournir quelques détails sur une fonction devenue guignolesque et toxique par les temps qui courent. Bien des critiques avaient lancé l’alarme rouge et je n’en attendais rien de bon, mais est-on préparé à affronter pareil nanar ?

Jamais, ai-je songé en parcourant la chose, Bill Clinton ne se serait lancé dans pareille aventure sous le règne de Barack Obama. La stature de ce président lui en aurait fait sentir le poids du ridicule, par effet de miroir. Jamais, non plus, ne se serait-il risqué dans ces eaux du suspense politico-intime si sa propre épouse avait dirigé la Maison-Blanche, par crainte de bafouer sa haute mission.

Hillary Clinton avait bien publié en 2017 Ça s’est passé comme ça, mais son bouquin nourri de souvenirs et d’impressions, quoique dépourvu d’autocritique, gardait le mérite de remonter le cours d’une campagne électorale suivie par tous avec des Oh ! et des Ah !. La publication de ces mémoires y puisait sa légitimité. Idem pour les livres autobiographiques d’Obama.

On aura beau évoquer l’appât du gain, reste que Bill Clinton n’a pas besoin d’argent et qu’il s’est sans doute permis cette petite escapade sous griserie de l’air du temps.

À croire que l’imparable Donald Trump a désacralisé la fonction, même chez ses prédécesseurs au Bureau ovale. La grossièreté, le narcissisme et la politique du tweet de l’actuel maître des lieux finissent par faire tache d’huile et par dédouaner ceux qui estimaient jusque-là que gouverner la plus importante démocratie (vraiment ?) du monde exigeait sérieux et décorum.

Du coup, on s’interroge, perplexes, devant le polar à saveur de navet : et s’il n’était pas si brillant, finalement, Bill Clinton ? Mal ficelé, truffé de lieux communs, sur un retour à l’axe du mal de W. Bush qui passe désormais par la Russie, avec des espionnes plus ou moins sexy, des hackers manipulés par le Kremlin, l’assassinat programmé d’un méchant terroriste à la dégaine de Ben Laden, il n’a pas été chercher loin ses intrigues, sous profil de président lambda, un peu perdu, limite bébête.

Mais laissons-lui le bénéfice de l’amateurisme en la matière… Une phrase du livre semble en résumer la teneur : « Parfois… les gens intelligents font des trucs idiots. »

De Netflix à Singapour

D’ailleurs, en apprenant le mois dernier que Barack et Michelle Obama avaient signé un contrat avec Netflix pour des émissions, séries et reportages à caractère encore indéterminé, nous sommes plusieurs à avoir tiqué. Désormais incontournable, la géante plateforme est moins contestée chez elle qu’à l’étranger, où son bulldozer menace la fragile industrie du cinéma d’auteur. Quand même, que diable cet estimable couple postprésidentiel, adoré des foules, va-t-il faire dans cette galère ?

Subsiste l’impression tenace que les Obama n’y auraient pas touché, par peur d’égratigner leur icône avec des productions quelconques, sans l’atmosphère de « free for all » qui prévaut aujourd’hui à la Maison-Blanche. Un faux pas est si vite arrivé… mais la prudence n’est plus de mise.

Le président actuel a abaissé le niveau de la fonction à un seuil inédit, ouvrant une brèche par où d’autres s’engouffrent. Certains s’y déshonorent au passage, comme Bill Clinton, sorti ratatiné de son contact avec le polar.

Ça prendra combien d’années aux États-Unis, même après le départ du Donald, pour se refaire une vertu et retrouver un minimum de respectabilité ? On n’ose l’imaginer.

La culture ne sort guère plus triomphante de ces accointances, instrumentalisée à gogo par les locataires successifs du trône américain, en exercice ou pas.

Tenez ! Voir cette semaine à Singapour le président Trump, qui n’en rate pas une, offrir pieusement au dictateur nord-coréen Kim Jong-un une fausse bande-annonce de style hollywoodien (en ligne), produite par la Maison-Blanche, à méditer avant leur sommet, laissait aussi songeur. Ça la fout mal à Hollywood d’avoir inspiré cette pesante mise en garde enrobée de sucre.

Les deux chefs d’État y figurent en superhéros du processus de paix, uniques dirigeants capables de changer le cours de l’histoire, dans une vidéo lénifiante de deux minutes et quart, à la gloire de leur alliance sacrée, à grand renfort de soleil levant. « Deux hommes, deux dirigeants, une destinée ! » Ouille !

Son vis-à-vis asiatique manie comme un as l’art de la propagande, mais il aura enfin trouvé un partenaire de sa trempe.

Présidents actuels, passés ou futurs, ne touchez plus, de grâce ! aux vidéos, aux polars, aux séries, à rien, a-t-on envie de leur lancer, en écartant leurs pattes du chemin. Ils ne sont pas toujours géniaux, mais vous achevez vraiment d’en décourager la fréquentation générale. En plus de ternir davantage, si faire se peut, l’image dégradée du siège de Washington par le malotru assis dessus.

1 commentaire
  • Cyril Dionne - Abonné 16 juin 2018 14 h 54

    Lorsque l’empathie est considérée comme une vertu publique obligée et Donald Trump comme une calamité sociétale

    Ah! Oui. Donald Trump a désacralisé la fonction alors que Bill Clinton, celui qui a été destitué comme président et le même qui recevait des faveurs sexuelles d’une stagiaire de l’âge de sa fille, et ceci, dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, est un exemple d’éthique plus que parfait. En parlant d’écarts culturels, Clinton, l’architecte du libre-échange et de la mondialisation néolibéraliste aux accents des paradis fiscaux, n’est certainement pas un exemple à suivre.

    On pourrait poursuivre avec George W. Bush qui a causé une guerre inutile en Irak avec un million de morts. En plus, en déstabilisant ce pays, le terrain a été fécond pour l’apparition de la pire incarnation terroriste du 21e siècle, les djihadistes de l’EI. Et que dire de la crise économique de 2008 dont il est l’architecte indirect de cette crise mondiale ?

    Il y a eu un certain Barack Obama qui utilisait des drones pour assassiner des gens partout sur la planète en multipliant les victimes collatérales. Pour cela, on lui a décerné le prix Nobel de la paix. En plus, il a participé activement à déstabiliser la Syrie en appuyant les opposants du régime qui étaient en fait, des terroristes. Et que dire de son implication avec la Libye ?

    Les Américains semblent préférer Trump à tous ceux qui l’ont précédé. Il ne fait pas dans la dentelle et a un style qui ne s’apparente pas avec la très Sainte rectitude politique et aux souliers cirés du 1%. Il reviendra pour un autre quatre ans en 2020. C’est l’Amérique des Américains, par les Américains et pour les Américains. Maintenant, attachez vos tuques.