Sous la voix de Marie

La pièce est le one woman show de la plus célèbre mère du monde, madone en son âge mûr. The Testament of Mary, de l’Irlandais Colm Toibin, fut tiré en partie de sa novella du même titre en lice pour le Booker Prize 2012.

Mais, c’est bien pour dire, sa Marie n’a rien de la figure aux teintes pastel léguée par l’Église pour l’édification de ses fidèles : charge émotive, sursauts d’humour, révolte, amertume aussi. Tiens donc !

Sacrilège ? Ça dépend pour qui. Point de vue original sur une femme habituellement muette.

Créée d’abord à Dublin, cette pièce avait été jouée à Broadway en 2013, avec Fiona Shaw, mais de fervents croyants s’étaient insurgés, entraînant la clôture du spectacle après deux semaines de roulement. « Tout catholique et Américain craignant Dieu est perturbé par une insensibilité aussi flagrante envers Dieu et sa Sainte Mère », publiait le site America Needs Fatima, pétition à l’appui.

De quoi rappeler les remous soulevés par des conservateurs religieux américains et français 30 ans plus tôt à la sortie de La dernière tentation du Christ de Scorsese, tiré du roman de Kazantzakis. Le film avait osé témoigner de l’humanité du Messie en lui prêtant doutes et désirs. Mal lui en prit.

Après la houle new-yorkaise, The Testament of Mary fut repris, de son côté, sans casse dans plusieurs villes américaines, à Londres, puis à Paris au Théâtre de l’Odéon en mai 2017, sous lecture de Dominique Blanc. Bel accueil en plus.

Marie-José Raymond m’a fait parvenir Le testament de Marie dans une nouvelle traduction française de Claude Fournier. Le duo, qui codirige le projet Éléphant, avait vu la pièce sur Broadway, ému, emballé, prenant avec le producteur François Flamand une option pour la traduire. Elle existe aujourd’hui en une trentaine de langues.

Le 17 juin à 16 h, Marie Tifo fera lecture du Testament de Marie, accompagnée par l’orgue-harmonium, à l’église anglicane de Saint-Paul-d’Abbotsford, en Montérégie, temple que le couple Raymond–Fournier a fait classer et dontil soutient la restauration avec l’appui d’un OSBL.

Ce texte, vibrant davantage que subversif, avec anachronismes et libertés multiples par rapport aux sources canoniques, est livré par la voix de Marie en exil, traquée par deux évangélistes. Ces derniers, avant de livrer des récits hagiographiques de la vie du Christ, sont en quête d’anecdotes piquantes mais conformes à leur vision des faits. « Ils s’imaginent que je ne vois pas leur agacement quand je leur sors une bêtise ou une banalité. Je me souviens de tout. Absolument tout », assure le personnage, doté d’une étonnante force de caractère. Voilà qui revêt, en notre ère de #MoiAussi, toute une charge symbolique…

L’icône égratignée

De fait, Marie, en plus de n’avoir pas connu, assure l’Église, les plaisirs de la chair, était demeurée jusque-là réduite à quelques réparties sans sel. Bénie soit entre toutes les femmes celle qui n’a jamais ni péché, ni pensé, ni parlé…

Cette vierge éternellement jeune et belle, figurée jusqu’à plus soif enceinte, maman au poupon ou Pietà éplorée, aura inspiré les plus grands artistes au fil des siècles. Les maîtres du pinceau et de la taille du marbre nourrirent le mythe de la madone irréprochable, à opposer aux femmes impures fourmillant ici-bas.

Raphaël, Leonard de Vinci, Michel-Ange, Botticelli, Brueghel l’Ancien, Dürer, Le Titien, Rembrandt, El Greco et consorts lui auront tiré le portrait, sur visage souvent mièvre sous l’auréole, avec ou sans séraphins voletant en arrière-plan. Les plus sublimes musiques épousèrent l’Ave Maria à sa gloire. Muse des muses, plus inspirante à force de transparence. Et si elle s’ouvrait la trappe, pour ainsi dire…

« Je ne me suis moqué de personne, précisait l’an dernier Colm Toibin sur les ondes de France 23. La Marie du Nouveau Testament ne parle pas. J’explorais l’idée qu’elle s’exprime à 80 ans, pour une seule fois. »

L’auteur irlandais l’a fait pester contre la résurrection de Lazare, devenu une sorte de zombie au sortir du tombeau. Elle tente d’arracher Jésus aux noces de Cana, mais le trouve avec elle plus distant que les étoiles. Et d’associer les disciples à une bande de désaxés, entraînant son fils loin des siens.

« Je veux revivre le temps où rien de ce qui nous est arrivé ne devait arriver. Rien. Pas de miracles, pas de voyages en pleine nuit, pas de fuite dans des refuges, pas ce que je dois affronter maintenant », lance-t-elle, en évoquant son périple vers sa crucifixion.

« Oui, j’ai été là presque jusqu’au bout. Je me suis enfuie avant la fin, mais s’il vous faut vraiment des témoins, j’en suis un, et laissez-moi vous dire, quand vous répétez qu’il a racheté le monde, laissez-moi vous dire que ça ne valait pas la peine… »

Or cette humanité du personnage de Marie, nourrie d’imagination comme le profil sous l’auréole, la rend touchante soudain, et beaucoup plus réelle que son icône. À croire que le mythe de la perfection féminine est vraiment moins soluble en ces temps présents…

1 commentaire
  • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 10 juin 2018 09 h 28

    Une caricature...

    Une caricature. Par contre, l'idée d'une pièce sur les réflexions de Marie plus âgée serait intéressante. Avis aux auteurs de qualités.