La femme noire

Samedi dernier, j’étais à la première édition du Salon international de la femme noire à Montréal, qui se donne une double mission : premièrement, célébrer la femme noire et son influence à travers le temps et les générations, et deuxièmement, insuffler une dose d’estime et de dépassement de soi dont toute femme noire a besoin afin d’accomplir ses ambitions. Plusieurs panels intéressants sur l’afro-féminisme, des dizaines de stands d’entrepreneures exposant leurs produits et services, des centaines de participantes. Un franc succès.

Mais est-ce vraiment nécessaire d’organiser un salon de la femme noire ? Absolument.

L’actualité récente est la scène de plusieurs incidents illustrant la difficulté de nos sociétés à pleinement reconnaître la dignité de la femme noire.

En 2018, alors qu’on se targue de valoriser l’égalité hommes-femmes, la joueuse de tennis Serena Williams doit encore subir le double affront du sexisme et du racisme. À Roland-Garros, on l’a vue arborer une magnifique combinaison longue, noire et moulante. Cet habit a pour fonction médicale de faciliter la circulation sanguine et d’éviter l’accumulation de caillots de sang. Mais de par sa ressemblance à un costume de superhéroïne, cet habit inspire aussi une dose de force aux femmes ayant vécu, tout comme Serena Williams, une grossesse difficile : « Pour toutes les mamans qui ont eu de la difficulté à se remettre de leur grossesse, voilà. Si je peux le faire, vous aussi. Je vous aime ! » a-t-elle écrit sur Twitter. Et pas n’importe quelle superhéroïne. Une guerrière de Wakanda, aux dires de Serena Williams elle-même, qui souhaite ainsi inspirer les femmes et filles noires.

C’est en tenant compte de ce contexte que les commentaires de Christophe Spahr, dans une chronique du journal Le Nouvelliste en Suisse, sont particulièrement révoltants. « Ce n’est ni insultant ni moqueur d’affirmer que l’Américaine n’a pas le physique adéquat pour se déhancher, sur un court, dans une combinaison aussi moulante qui met avant tout en évidence ses formes très généreuses », a-t-il affirmé. Nous avons là un énième exemple du contrôle que l’homme s’autorise à exercer sur le vêtement de la femme. Mais voilà également une dévalorisation du corps de la femme noire en ce qu’il ne correspond pas nécessairement aux codes de beauté de la société blanche. Enfin, M. Spahr insulte carrément un accoutrement qui se veut justement un symbole du pouvoir des femmes de descendance africaine.

Au Québec, le tollé qu’a suscité l’affaire Williams nous oblige à ramener à l’ordre du jour la controverse qu’a suscitée le tweet de la joueuse de tennis montréalaise Françoise Abanda, qui, le 16 mai dernier, a exprimé être victime de discrimination raciale : « Je n’aurai jamais le même traitement parce que je suis Noire. C’est la vérité ! » C’en fut assez pour susciter un lot de critiques.

Dans le cas de Françoise Abanda, il est difficile de faire la preuve tangible d’un cas de discrimination individuelle fondée sur la « race » comme motif. Pour lui donner tort, certains pourraient aussi argumenter que malgré tous ses succès, Françoise Abanda a encore des preuves à faire. Mais l’enjeu n’est pas là.

Ce que nomme Françoise Abanda, c’est l’effet d’un système dont la mécanique est intangible pour plusieurs, mais lourd pour les gens qui le subissent. Le fameux racisme systémique. En ce sens, oui, on peut penser qu’une athlète comme elle évoluant dans un sport comme le tennis subit des contrecoups difficiles à porter. Vous voulez une preuve concrète ? Serena Williams, quelques paragraphes plus haut.

Donc, célébrer la femme noire ? Je réponds oui sans détour. Remarquons qu’il existe déjà une multitude d’événements regroupant différents groupes partageant des intérêts similaires. Mais la solidarité des femmes noires est d’autant plus importante en raison des injustices qu’elles subissent. Ceci est vrai pour les femmes noires, mais aussi pour plusieurs groupes discriminés.

Il n’est pas question de vivre en autarcie. Seulement, les blessures quotidiennes de la discrimination, petites et grandes, engendrent, pour les gens qui partagent les mêmes blessures, le besoin de se soutenir entre semblables. Pour ces gens, la vie en société n’est pas systématiquement un danger, mais il faut constater qu’elle n’est pas toujours sécuritaire. Le plus récent exemple à ce sujet est la décision du gouvernement fédéral de ne prolonger que de six mois le mandat de la commission d’enquête sur les femmes et filles autochtones tuées et disparues, alors que les commissaires réclamaient une prolongation de deux ans. Ceci représente une tuile majeure sur la tête de toutes les femmes autochtones qui comptaient sur cette commission pour reconnaître leur dignité.

Si les groupes discriminés ressentent tant le besoin de se mobiliser, il y a lieu de nous demander quelles sont les failles de notre société qui provoquent ce besoin.

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