Manon du peuple

On peut avoir bien des réserves à l’égard de Québec solidaire (QS) et de sa députée vedette, Manon Massé. J’en ai. Ce parti et sa porte-parole féminine incarnent, en effet, une gauche tatillonne qui semble incapable de consentir à quelque compromis que ce soit, comme on l’a vu dans l’échec du projet de convergence avec le Parti québécois (PQ).

Massé, de plus, professe parfois un féminisme immodérément belliqueux, comme dans ce texte du 8 mars 2018, publié dans Le Devoir, qui accusait la « clique » masculine au pouvoir à Québec depuis trente ans d’être indifférente au sort des femmes. La semaine suivante, Jennifer Drouin, candidate du PQ qui se définit elle aussi comme « féministe et lesbienne », répondait à Massé que « tous les gains obtenus par les femmes, au Québec comme ailleurs dans le monde, ont été réalisés par l’alliance de féministes avec des hommes réformistes et progressistes », que l’union valait donc mieux que l’affrontement en cette matière et qu’il ne fallait pas confondre le Parti libéral du Québec et le PQ.

On peut donc, oui, avoir des réserves à l’égard de QS et de sa co-porte-parole, dont le souverainisme conditionnel flirte souvent avec un multiculturalisme fractionnel et moralisateur, mais il faut leur accorder un grand mérite : ils n’ont pas oublié, eux, les gens du bas de l’échelle, ceux qui luttent au quotidien pour vivre dans la dignité.

La classe de Manon

« Je viens défier ce qu’on attend d’une femme, même homosexuelle, qui fait de la politique, écrit Manon Massé dans Parler vrai (Écosociété, 2018). Je porte mon trousseau de clés à la ceinture, des blousons de cuir, quand la norme est au tailleur. Identité de genre, mais aussi de classe, la classe populaire, dans un monde qui tend à mettre tout le monde dans le même panier de la “classe moyenne”. »

Si on a beaucoup parlé, dans les médias, de la « différence » de la députée solidaire quant à son identité sexuelle, à son genre, on a moins insisté sur son identification aux classes populaires. Pourtant, sur le plan politique, la chose est tout aussi, sinon plus, importante.

Tous les partis politiques n’en ont, depuis des années, que pour la classe moyenne, comme si elle résumait la quasi-totalité de la population. Or, il y a aussi des pauvres, au Québec, des exclus du jeu social ordinaire. Parce qu’il n’a pas peur d’en parler, de leur parler et de parler pour eux, QS mérite des applaudissements. « Aujourd’hui, écrit Manon Massé en évoquant la cérémonie de son assermentation du 2 mai 2014, j’ai voulu faire entrer le monde ordinaire par la grande porte de l’Assemblée nationale : la maison du peuple. » Pagnol avait sa Manon des sources ; le Québec, aujourd’hui, a sa Manon du peuple.

Dans Parler vrai, cette dernière raconte avec sincérité et simplicité le parcours qui l’a menée à cet engagement politique. Ce témoignage lui permet d’aller au-delà de l’image folklorique que lui réservent les médias.

Le récit de son enfance heureuse de jeune fille sportive aux allures de tomboy — c’est elle qui le dit —, dans une famille catholique et modeste originaire de Windsor, émeut. À 18 ans, Manon tombe amoureuse et quitte sa famille, désormais installée à Boucherville, pour aller vivre à Montréal. Elle mettra des années avant de dire la « vérité » à ses parents, qui, après une première réaction de refus, accepteront la situation avec grâce.

De la théologie à la lutte

Son parti pris pour les plus faibles, Manon Massé l’a développé en s’engageant dans la pastorale scolaire et en étudiant en théologie. « C’est l’école de Madeleine Parent, de Michel et Simonne Monet-Chartrand, toutes formées à l’analyse critique à travers la foi », note-t-elle au passage, en pratiquant l’écriture inclusive. Un extrait de l’Évangile de Matthieu — « j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger » —, mon préféré, soit dit en passant, lui fait comprendre que sa place est dans la lutte avec les exclus. Comme animatrice communautaire dans le Centre-Sud de Montréal, elle découvre que les problèmes de logement et d’alimentation doivent être au coeur du combat pour la dignité. Sa rencontre avec Françoise David, en 1994, déterminera la suite des choses.

Écrit en collaboration avec Jérémie Bédard-Wien, responsable des communications de QS — l’anglicisme « implémentation » ne fait certainement pas partie du vocabulaire de Massé, qui se réclame du français populaire et, par deux fois, du « patrimoine » québécois —, ce livre, qui présente aussi plusieurs bonnes solutions en santé, en éducation et en environnement préconisées par QS, est celui d’une femme de gauche tenace, convaincue qu’« on a assez fait preuve de complaisance envers ceux et celles qui ont tout [et que] c’est au tour des derniers d’être les premiers ». Il y a là, malgré les réserves qui demeurent, quelque chose d’admirable et de nécessaire.

10 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 9 juin 2018 08 h 24

    Éloge

    du bla-bla parce que justement les «bonnes idées» sont nécessairement à prendre avec les «réserves» dans ce parti et particulièrement chez madame «Manon du peuple».

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 9 juin 2018 10 h 15

      «Manon du peuple» fait surtout penser à ces prêtres-ouvriers (dont l’abbé Guy Gilbert, âgé aujourd’hui de 82 ans) motard-loubard, cheveux longs et veste de cuir qui parcourait les rues afin de sauver les âmes!

      Le qsisme, c’est une quasi religion, on y entre comme on entre en communauté.

    • Christiane Gervais - Inscrite 10 juin 2018 13 h 05

      Ce n'est pas tant Manon du peuple, que Manon la populiste. Il n'y a bien que dans les médias et ceux chez qui la mauvaise foi est évidente pour croire le populisme est réservé à la droite.

      Je crois bien que de ses années d'étude en théologie elle aura retenu une certaine rhétorique que n'auraient pas renié les Jésuites.

      Livre que j'ai lu, de la couverture au propos, qui ne sont pas sans rappeler les "riches heures" de l'URSS.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 10 juin 2018 17 h 18

      Tout à fait Mme Gervais. Et cela me fait bien rire lorsque M. Cornellier affirme des Qsistes «ils n’ont pas oublié, eux, les gens du bas de l’échelle, ceux qui luttent au quotidien pour vivre dans la dignité.»
      Qu'on me permette de ne pas être d'accord en donnant l'exemple de la position ultralibérale de ces mêmes Qsistes qui reconnaissent le «travail du sexe»! Ici la dignité prend le bord complètement. On accorde aux prostitueurs (qui en plus ne représente qu'environ 10% seulement des hommes qui prostituent) le droit de se servir des femmes pour imposer leurs désirs et fantasmes. Ça fait vraiment peur cette vision de niveller par le bas. Si on considère que ces femmes sont souvent pauvres, ont été agressées dans l'enfance ou l'adolescence, ont été «entraînées» dans la prostitution vers l'âge de 13-14 ans, sont pour une bonne majorité racisées, autochtones, j'aime mieux ne pas imaginer l'ambition que QS a pour les gens en bas de l'échelle. Ça ne me dit rien de bon!

  • Bernard Terreault - Abonné 9 juin 2018 08 h 31

    'Manon des pauvres'

    Ce titre me paraît plus approprié. Il y a des pauvres dans notre société, et il faut les aider avec compassion, ce dont Manon Massé ne manque pas. Mais 90 sinon 95 pour cent du 'peuple' se débrouille asez bien. Le chômage étant à un creux historique, il n'y a que les handicapés, les malades, les dépressifs chroniques, les gens tombés dans la drogue qui sont incapables de se nourrir et se loger, envoyer leurs enfants à l'école publique, se payer une carte OPUS, sinon une bagnole. Quant aux deux déficiences majeures de notre société, l'accès à un médecin et la médiocrité relative de nos écoles, elle affecte aussi bien notre large classe moyenne. (J'en fais partie et je n'ai toujours pas de médecin pour remplacer le mien qui part à la retraite).

  • Jean-François Trottier - Abonné 9 juin 2018 10 h 37

    Disons-le, la "petite mère des peuples"

    M. Cornellier,

    Vous tombez dans le culte de la perssonnalité? Ah ben coudon!

    Et vous ne remarquez rien ? Par exemple, que Manon (tout comme Gabriel) passe beaucoup de temps à dire comment tout ce qui est du passé est pourri.
    Comment, ELLE(et G), elle(et G) est mieux.

    Pour être "du peuple", il faut donner la parole au peuple. Pas s'en croire l'incarnation comme tous les réformateurs "du peuple" depuis que le monde est monde.

    C'est ça, le culte de la personnalité que QS clame ne jamais faire,.. : on a choisi "porte-parole" pour ne pas faire de culte de la personnalité, dixit Khadir.
    Et "Solidarité" pour bien montrer qu'on est les seuls à avoir raison je suppose ?
    Utiliser les mots comme paravent du contraire est tiré directement de "1984". J'y puis rien, ce sont des faits.

    Je conviens que les journalistes ne sont pas tenus à la rigueur, sauf apparence. Mais êtes-vous obligé de faire étalage de votre mythologie personnelle ?

    La ou les identité(s) de Manon, on la(es) connaît et on s'en fout. C'est pas mes affaires. La madame "du peuple", elle, est raccoleuse comme dix.

    Une partie malheureusement trop grande de la politique est un mauvais théâtre. Manon "du peuple" en est une des mauvaises actrices.
    Et alors ? Ce n'est pas si grave. Couillard est cabotin, Lisée laisse dépasser son jupon, et Legault n'est pas très fort dans son rôle muet.

    Ça n'oblige personne à en faire une "portrait des merveilles".

    La principale action de Manon "du peuple"est de permettre à la droite de rester en place le plus longtemps possible.
    Elle fait de la politique du pire sa stratégie, de concert avec le Comité de Coordination du Parti.

    Vous faites comme vous voulez, hein, mais je doute que votre crédibilité en reste intacte, même si actuellement vous savez que vous allez faire le "buzz".

  • Donna Larivière - Inscrit 9 juin 2018 13 h 48

    Manon du peuple des plus démunis

    Manon du Peuple, Manon du Peuple autochtone. Manon est une femme très engagée avec un grand coeur. Elle lutte pour les plus démuni(e)s de notre société incluant les femmes autochtones. Elle lutte pour les familles en bas de la classe moyenne. J’en sais parce que mon monde est entouré de famille, surtout de femmes qui vivent la pauvreté, de l’injustice des services, etc. En tant que femme autochtone doublement discriminée, j’ai confiances en QS et rassurée qu’il y a enfin une voix forte pour nous représenter à l’Assemblée nationale, NOUS, le petit peuple le plus démunés. Je remercie le Créateur de mettre une personne de coeur et âme sur notre chemin.

    • Jean-François Trottier - Abonné 9 juin 2018 18 h 32

      NOUS, LE peuple... Je me demande où est la différence entre LE peuple, NOUS, et ceux qui parlent de NOS valeurs.

      L'inclusion de QS est un autre terme utilisé comme paravent et pour accuser les autres de... ce que fait QS précisément : y a les bons, y a les méchants, et les méchants c'est les AUTRES. La différence est que QS a le doigt vindicatif pointé et le drapeau bien levé. Pas joli joli mais ça pogne.

      Le "peuple"est de la même eau. Quand on essaie d'en parler aux gens de QS, on est trop "identitaire" à leurs yeux.
      La condamnation tombe comme un couperet.
      Mais Manon, elle, c'est correct. Elle parle du "peuple", elle vient du "peuple", elle est le "peuple". Elle a le droit.

      Je me contente d'être social-démocrate, vieux, très pauvre, Métis, et écoeuré des Messies qui crient fort au nom des autres pour faire encore pire. Si vous manquiez d'étiquetttes, ce sont les miennes.

      J'ai vu les cocos passer autrefois. Aujourd'hui j'en vois d'autres, tout aussi fashion et hautement moraux qu'avant.
      Même vocabulaire, même argumentation, et mêmes otages, les pauvres. Le "peuple".

      En attendant c'est QS qui permet au PLQ d'être majoritaire, et il va en faire autant avec la CAQ. Tout pour la Cause!
      Le "peuple", on verra. Quand on aura gagné. Peut-être.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 10 juin 2018 20 h 35

      Mme Larivière, les femmes autochtones sont parmi les femmes les plus représentées dans la prostitution et Manon Massé qui fraie avec le lobby proprostitution depuis des années a été parmi celles et ceux qui ont voté pour reconnaître «le travail du sexe»: rien pour les sortir de la pauvreté. Vraiment pas! Cette
      Pour sortir les femmes de la prostitution, il faut demander l'argent qui avait été promis lors de l'acceptation de la loi C-36 afin de les aider à avoir un meilleur avenir!

  • Jean-Charles Morin - Abonné 10 juin 2018 16 h 58

    Un mandat de qui au juste?

    Je ne crois pas que le "peuple" ait donné à quiconque le droit de parler en son nom. Manon devrait en prendre note...