Rome montre la voie

L’Italie est aujourd’hui au cœur des déchirements de l’Europe et du monde occidental.

Pendant que Donald Trump abolit la morale en politique, isole les États-Unis, crache sur ses alliés et dynamite le commerce mondial, pendant qu’un G7 de plus en plus insignifiant et fractionné se réunit au Québec, ce sont les événements en cours à Rome qui résument le mieux les tendances funestes qui traversent une bonne partie de l’Occident.

L’arrivée au pouvoir des populistes — la Ligue xénophobe et anti-européenne de Matteo Salvini ; le Mouvement 5 étoiles (M5S) écologiste et anti-austérité de Luigi di Maio — représente, dans la troisième économie d’Europe, la possibilité sérieuse d’une sortie de route.

 

Par sa combinaison d’hostilité à l’austérité, à l’immigration, à l’Europe, par ses sympathies prorusses, le gouvernement investi vendredi à Rome marque une énorme rupture potentielle pour l’Italie, pour l’Europe, pour le monde.

Les Italiens viennent de donner le pouvoir à un premier ministre, Giuseppe Conte, qui sera contrôlé, voire dominé, par les deux chefs de partis qui l’ont placé là, qui auront eux-mêmes des ministères-clés. Autour de la table, ces deux-là donneront le ton, même si on a par ailleurs nommé quelques ministres « euro-compatibles » pour donner le change.

Dans ce duo Salvini-Di Maio, il y en a un qui, de plus en plus, domine l’autre… et ce n’est pas celui qu’on pense, si on se base sur les chiffres de la dernière élection, début mars : le M5S avait alors obtenu 32 % des voix, et la Ligue 17 %.

Pourquoi les accents anti-migrants, anti-Bruxelles et anti-impôts de la Ligue l’emportent-ils aujourd’hui sur le discours du M5S, plus porté sur la démocratie directe, l’environnement ou la redistribution sociale ? Parce que, depuis le 4 mars, Matteo Salvini s’est révélé un génie de la communication, fort en gueule aux manières de brute… ce que n’est pas Luigi di Maio.

Depuis trois mois, la Ligue a monté en flèche dans les sondages — surtout lorsque tel politicien allemand a osé dire : « Lorsque les marchés financiers les auront bien avertis, les Italiens sauront comment voter… »

Un tel discours, dans la bouche d’un Teuton arrogant (il ne s’agit pas de Mme Merkel), c’est du pain bénit pour Salvini. Fin mai, les sondages le donnaient presque à égalité avec le M5S. L’addition de ces deux partis, 50 % au soir du 4 mars, s’envole maintenant dans les 55, voire 60 % des suffrages. Voilà où en est aujourd’hui l’Italie.

 

L’allusion aux marchés financiers est une allusion aux taux d’intérêts sur la dette italienne, qui montent jusqu’à dépasser de 3 % les taux allemands. Une vraie crise financière en Italie, ce serait la Grèce… en 10 fois pire. L’Italie est un pays plus riche, plus diversifié, plus industrialisé que la Grèce périphérique et touristique. Mais elle n’en demeure pas moins très vulnérable financièrement.

Des centaines de milliards d’euros ont été mobilisés — FMI, BCE, etc. — ces dernières années pour la Grèce (avec un résultat certes discutable)… Mais pour l’Italie, si le pire arrivait, il en faudrait 10 fois plus : cet argent par billions (milliers de milliards), il serait tout simplement introuvable.

Et il y a la tragique question des migrants, encore ramenée dans l’actualité par le drame des Tunisiens partis de Sfax vers l’Italie : au moins 48 personnes se sont noyées dans la soirée de samedi.

On a tendance à oublier que les Italiens du Sud, qui sont sur la ligne de front en Sicile, en Calabre, à Lampedusa, ont montré beaucoup de générosité dans l’accueil aux réfugiés au cours des dernières années. Mais l’Italie a été ignorée, délaissée par le reste de l’Europe — Suède et Allemagne exclues — où l’on s’est accroché au principe selon lequel les pays du front sont responsables des migrants qui arrivent.

D’où cet abandon, ce ressentiment qui fait aujourd’hui le lit de la ligne dure : « La Tunisie, a dit dimanche Matteo Salvini, est un pays démocratique, mais qui n’exporte pas des gentlemans. Il exporte plutôt ses fripouilles. » Mais pour les migrants du sud, a-t-il ajouté, menaçant, « l’heure des aubaines et des gueuletons gratuits est terminée ».

Crise financière à l’horizon. Crise des migrants sans solution. Crise de la représentation politique. Tout est là. L’Italie est un pays à suivre… bien plus que le G7.

11 commentaires
  • Serge Ménard - Abonné 4 juin 2018 06 h 42

    C'est le début...

    ... de la fin pour tous les mondialistes incluant l'UE!
    "Pendant que Donald Trump abolit la morale en politique, isole les États-Unis, crache sur ses alliés et dynamite le commerce mondial"
    Plus démagogique que ça...
    Macron s'est fait répondre de façon claire qu'il n'y a pas de guerre commerciale lorsque la balance commerciale des USA est déficitaire de 800G$/an! Trump veut un rééquilibrage et il l'aura. À noter que les allemands restent silencieux de peur de taxation de leurs voitures!
    Même le NYT et WP, des ennemis jurés de Trump, manquent de mots pour qualifier la performance éblouissante de l'économie américaine sous Trump.
    La politique extérieure de Trump commence à porter ses fruits; Corée du Nord et l'Iran se feront mettre à leur place sous peu et ça commencera par le retrait des troupes iraniennes en Syrie.

    • Serge Lamarche - Abonné 4 juin 2018 14 h 28

      On croirait que Trump est un génie, à vous lire.

    • Patrick Tremblay - Abonné 4 juin 2018 16 h 00

      Le dynamisme de l"économie américaine actuelle est beaucoup plus l'affaire de l'ancienne administration que de celle-ci, on verra les effets de cette administration dans 3 ou 4 ans peut-ëtre.

  • Michel Lebel - Abonné 4 juin 2018 07 h 14

    Danger!

    Pas bien joli ce qui s'annonce: une Europe divisée marinant dans le populisme et la xénophobie. Les Pères de l''Europe doivent bien retourner dans leur tombe! Espérons que le pire n'arrivera pas. Macron et Merkel doivent absolumemt faire front commun devant la bêtise qui monte.

    Michel Lebel

    • Nadia Alexan - Abonnée 4 juin 2018 10 h 18

      C'est l'abandon de la Commission européenne qui a engendré la xénophobie et le populisme chez les Italiens qui étaient obligés de soutenir, toutes seules, le fardeau des réfugiés . «On a tendance à oublier que les Italiens du Sud, qui sont sur la ligne de front en Sicile, en Calabre, à Lampedusa, ont montré beaucoup de générosité dans l’accueil aux réfugiés au cours des dernières années. Mais l’Italie a été ignorée, délaissée par le reste de l’Europe — Suède et Allemagne exclues — où l’on s’est accroché au principe selon lequel les pays du front sont responsables des migrants qui arrivent.»

  • Marguerite Paradis - Abonnée 4 juin 2018 08 h 07

    POURQUOI?

    Encore une autre fois, on n'explique pas pourquoi les citoyen.ne.s votent comme ils votent?
    Je trouve cela méprisant pour l'intelligence des électeurs et électrices.

    • Michel Lebel - Abonné 4 juin 2018 09 h 42

      @ Marguerite Paradis,

      Il appartient aux leaders européens d'être à la hauteur, de viser grand, de ne pas suivre un certain courant ambiant. D'aller même à contre-courant. Expliquer, faire preuve de pédagogie, d'imagination. Oui! Aller au front contre le populisme, le nihilisme. Pour ce, il faut de fortes convictions et du courage.

      M.L.

    • Marguerite Paradis - Abonnée 4 juin 2018 14 h 22

      Merci monsieur Lebel, mais cela n'explique toujours pas pourquoi les électrices et les électeurs votent comme ils et elles votent?
      Est-ce que l'intelligence est nécessairement et seulement tout en haut de la chaîne alimentaire?

    • Michel Lebel - Abonné 4 juin 2018 16 h 13

      @ Marguerite Paradis,

      Le pourquoi de tel ou tel choix électoral est une chose plutôt complexe: raison, sentiment, suivisme, ignorance, etc. Mais on peut aussi dire qu'en ce temps fortement médiatique, bien des personnes se disent déçus de la politique, n'y croient même plus et ne s'y intéressent donc pas. Le temps aussi est au nihilisme (plus rien ne vaut) et au pessimisme.
      Bien des personnes, au contraire, attendent peut-être trop de la politique et des politiciens; ils constatent que les choses s'améliorent trop lentement. Regardons ce qui se passe au plan international: ce n'est pas bien encourageant, c'est le moins qu'on puisse dire. L'humanité progresse vraiment lentement. Chacun a à faire sa part, selon moi, sur ce sujet, sans attendre de solution magique réglant tout!

      M.L.

  • Diane Éthier - Abonnée 4 juin 2018 15 h 04

    L'opposition à la mondialisation n'est pas de la xénophobie

    Il est de bon ton dans les media ocidentaux de dénoncer comme populistes, xénophobes et racistes les partis et les citoyens qui critiquent la mondialisation et l'ouverture sans limite des frontières, notamment à l'immigration illlégale. De là des campagnes très critiques envers les Britanniques qui ont voté pour le Brexit, les Allemands qui ont récusé la politique d'accueil des demandeurs d'aisle de Mme Merkel en Allemagne et aujourd'hui le vote des italiens en faveur de la Ligue du nord et du Mouvement 5 étoiles. Cette position, qui est celle d'une soi-disante gauche pro-capitaliste, anarchisante et anti-nationliste est en fait de droite. Il est normal et légitime que les peuples veulent préserver leur souverainté, défendre leurs frontières et leurs cultures. Le Haut Commissariat aux réfugiés de l'ONU est lui-même contre l'immigration illégale. La véritable solution est l'aide aux pays en guerre ou pauvres afin que ces derniers puissent offrir des conditions de vie décentes à leurs citoyens et leur permettre ainsi de demeurer dans leurs pays. Diane Ethier.

  • Gilbert Troutet - Abonné 4 juin 2018 17 h 00

    L'Europe est responsable de ses propres maux

    Nadia Alexan a raison de rappeler, dans un commentaire précédent, que les Italiens du Sud ont montré beaucoup de générosité dans l’accueil aux réfugiés au cours des dernières années. Mais que l’Italie a été ignorée, délaissée par le reste de l’Europe — Suède et Allemagne exclues — où l’on s’est accroché au principe selon lequel les pays du front sont responsables des migrants qui arrivent.

    M. Brousseau pourrait rappeler que la Grèce, qu'on accusait de tous les maux, était pendant ce temps le 1er acheteur d'armes en Europe. Et qui les lui vendait ? Comme par hasard l'Allemagne, la France, les États-Unis... Mais rien de cela dans nos médias, y compris Le Devoir.

    De plus, si les migrants affluent en Europe, c'est peut-être aussi parce que 1) l'OTAN a détruit la Libye sous ses bombes, un pays qui était parmi les mieux développés d'Afrique, par où passent maintenant les migrants aux mains des passeurs 2) les occidentaux continuent de pratiquer en Afrique une politique coloniale, pillant les ressources (comme au Congo) et plaçant au pouvoir des dictateurs à leur solde (comme en Cöte d'Ivoire).