Collier de perles

Elle est entrée dans ma vie comme une torera prête à donner l’estocade à toutes les chimères infertiles qui me tiraillaient vers des horizons sans signification.

Jeune femme dans la vingtaine, j’étais à la recherche de modèles féminins dans le cadre universitaire. Sur le point d’abandonner les sciences humaines, taxées d’un 3P au carré — peu payantes, peu précises et peu prometteuses à long terme —, j’aurais trébuché du côté de la science exacte si sa boussole parfaitement alignée de femme de savoir, de tête et de conviction n’était pas venue à mon secours.

Arrivée en 1981 au Département de philosophie à l’Université d’Ottawa, Danièle Letocha était la seule femme à détenir ce poste pendant 14 ans et, lorsqu’elle rentrait parfois dans un amphithéâtre, les étudiants lui disaient : « Vous vous trompez de salle. Il n’y a pas de femmes en philosophie. »

Vers la fin de sa carrière universitaire, j’ai assisté à son cours « Philosophie de la culture », et voilà que les dés étaient jetés : je voulais penser, agir et être comme elle ! Après le défilé de l’arsenal des savoirs cartésiens et absolus, cette femme rigoureuse nous étalait, avec droiture et passion, la vision du monde des penseurs de la lignée de Fernand Dumont ou de Margaret Mead, pour ensuite nous familiariser avec la vision du monde des cultures archaïques, pour qui le fondement ontologique se trouvait du côté de la temporalité circulaire.

Chacun de ses cours était comme une perle de plus sur le collier que je n’ai plus jamais enlevé puisqu’il constitue mon unique certitude : la transcendance du langage et de la culture dans le vaste continent de lumière éclairé par la raison rhétorique.

Le soleil irradiant

C’est dans ses cours que j’ai eu l’occasion de fréquenter les oeuvres des grands penseurs et créateurs dont le passage sur Terre se brode génération après génération.

C’est comme ça que j’ai connu l’oeuvre d’Anne-Marie Alonzo, poète et femme de lettres irremplaçable disparue en 2005, qui était « follement amoureuse de la littérature » sachant mieux que quiconque assumer son amour des mots, duquel émanaient une sensualité et un érotisme peu communs.

Si j’ai longtemps admiré son style, je me suis souvent demandé qui était le moteur premier de sa démarche, son influence indéniable, la première perle de son collier. Dans un livre-hommage qui vient de paraître, intitulé Avec Monique Bosco (Éditions Médiaspaul, 2018), je découvre avec stupéfaction que Monique Bosco, professeure de littérature à l’Université de Montréal, avait influencé toute une génération d’écrivains et de penseurs des deux côtés de l’Atlantique, dont Anne-Marie Alonzo elle-même, devenue docteure en lettres sous sa tutelle.

Qui était cette Monique Bosco pour que son soleil de connaissance irradie encore aujourd’hui toute une génération de femmes qui ne cesse de se souvenir de la rigueur de sa pensée et de la tendresse de son amitié ?

Juive d’origine autrichienne née en 1927 et arrivée au Québec en 1948, elle devient professeure de lettres en 1963 jusqu’à sa retraite. Profondément marquée par le siècle de tourmentes européennes, elle avait fait le choix volontaire de tourner la page et de ne jamais retourner dans son pays natal.

Tout miser sur le Nouveau Monde : « Un autre monde, le Nouveau Monde, et on laisse derrière soi l’Europe aux anciens parapets et on se jure de ne plus revenir, de tout oublier. » « On ne peut pas écrire n’importe quoi, avait-elle l’habitude de dire à ses étudiants. Il faut réfléchir sur la condition humaine à la fois sur la place publique, mais aussi dans les livres, toujours avec des mots responsables et justes. »

Lamento pour les muets

Aux vérités absolues fabriquées de toutes pièces, propres peut-être à une vision masculine de la vie, elle préférait le lamento et le miserere, parce qu’il faut parler pour ceux qui n’ont pas de voix, quitte à parfois prendre de grands risques : ensemble, avec Judith Jasmin, elle avait été arrêtée à New York pour s’être opposée à la discrimination raciale.

Si on ne peut pas écrire n’importe quoi, c’est parce qu’on ne peut pas faire n’importe quoi non plus : dire et agir de façon cohérente allaient pour elle ensemble. Les mots pour porter et pour bercer les souffrances des autres (et les siennes) qu’on n’a pas pu éviter. Elle écrit dans Babel-opéra : « David et Goliath sont confondus. »

Les déportés d’hier, désespérés, ont choisi de devenir les occupants aujourd’hui. Dénoncer toutes injustices passées et présentes, mais toujours dans le souci et à partir de cette raison rhétorique d’où peut émaner le sens précisément parce que nous lui en donnons un.

Il existe des modèles qui irradient même après leur court passage, comme ces étoiles mortes depuis longtemps mais dont l’oeil perçoit encore la lumière. C’est peut-être ça, l’immortalité à laquelle aspirait Achille : survivre dans la mémoire des hommes longtemps après sa mort grâce à une vie et à une plume exemplaires.