Les tourbillons du 7e art

Le Gala Québec Cinéma sera diffusé en direct ce dimanche sur les ondes de la SRC à 20 h, avec couronnement des méritants de 2017. Belle occasion de se pencher sur les grandeurs et misères de notre septième art, à l’heure où les nouvelles technologies chamboulent le paysage.

Ironie séquentielle, cette semaine : des représentants de Netflix venaient rencontrer des producteurs québécois du grand et du petit écran. But de l’exercice : amadouer le milieu inquiet devant les menaces du bulldozer américain sur son industrie ; lequel entend financer des projets nationaux à la suite de l’accord controversé avec le Canada.

Chez nous, plusieurs joueurs rêvent de cette manne. Ils ont pédalé afin de lancer leurs lignes devant des émissaires qui se sont annoncés à la onzième heure, en bons gros nababs couverts de fric. Côté production en cinéma, les ententes Netflix impliqueraient des changements de plateforme. Tout bouge vite et les écrans se multiplient, avec ou sans le matamore américain.

Côté gala, on peut bien se demander, entre les films de Robin Aubert, de Simon Lavoie, de Darren Curtis, de Sophie Dupuis, de Robert Morin ou de Luc Picard, lequel repartira avec l’Iris du meilleur long métrage québécois et miser sur ceci ou cela dans une catégorie ou l’autre, ça demeure un vrai privilège que d’avoir vu sur grand écran les oeuvres en lice. Peu de spectateurs s’en sont prévalus.

Justement, depuis vendredi et jusqu’au 10 juin, une version élargie du Sprint Gala de Québec Cinéma offre aux cinéphiles l’accès à plusieurs films de la course, ainsi qu’aux lauréats après coup à travers douze plateformes de diffusion. Vidéotron, Super Écran Go, Bell Télé Fibe sur demande, et autres ICI Tou.tv Extra, etc., sans compter des sites de distributeurs, relayés pour mettre les cinéphiles au parfum de leur propre cinéma. Tant mieux !

On a eu beau évoquer une cuvée faste pour les films québécois, avec part de marché de 11,2 % aux guichets en 2017 succédant au maigre 5,1 % du cru précédent, reste que trois suites de films dits « de gars » firent le plein au cours de la période : De père en flic 2, Bon cop, bad cop 2 et Junior majeur. Les productions commerciales ont mangé trois gros pains sur la tête des oeuvres d’auteur moins courues, sinon boudées par le public. D’où ce besoin collectif du rattrapage catastrophe sur un écran ou l’autre.

Mais pourquoi financer des films qui seront vus par trois pelés et un tondu dans nos cinémas ? demandent les sceptiques. Hep ! Pas si simple !

Au bout du fil, Ségolène Roederer, directrice de Québec Cinéma, estime qu’il faut cesser d’opposer les films d’auteur aux productions populaires. Et de me citer Patrick Huard, porte-parole des derniers Rendez-vous du cinéma québécois, qui lançait : « Arrêtons de dire : “Il y a les big et les petits.” Face au cinéma américain, on est tous des nains. » Il y a du vrai là-dessous.

La vie des films et leur portée

Ségolène Roederer aimerait qu’on ne mesure plus la rentabilité d’un film aux seules recettes aux guichets. « Tous n’ont pas le potentiel d’attirer le grand nombre. Ça ne les empêche pas de pouvoir changer la vie de quelqu’un dans un public ciblé, plaide la directrice de Québec Cinéma. On met nos plus petits films dans des salles qui mesurent leur succès à l’aune des critères états-uniens. Quant à l’exploitation en salle, elle dure parfois trois semaines ou moins, alors que la vie d’un film roule sur trois ans à travers plusieurs plateformes avant son atterrissage télé. À Radio-Canada, il peut rejoindre 200 000 spectateurs. »

Sauf que tous les films québécois ne sont pas diffusés au petit écran et la diffusion sur plateformes privées suit ses voies aléatoires. Des modèles demeurent à inventer.

Retour chez nous en salle, où le jeune public se montre plus friand de superproductions hollywoodiennes que des films québécois. Difficile de les y sensibiliser, après un long passage à vide de l’éducation cinéphilique. La politique culturelle ne pourra tout rattraper, tant l’art et l’éducation se voient déconsidérés au Québec. À croire qu’un souffle vital s’est échappé. Et comment le remettre en bouteille ?

Notre cinéma témoigne de cette disette, avec profusion de personnages sans bibliothèque ni vie culturelle. Miroir d’une société aliénée ? Il y a de ça.

Étrangement, alors que nos séries télé s’éclatent à travers les genres et que le théâtre québécois s’ouvre au monde à grand renfort de références, plusieurs scénarios de films roulent sur des voies éculées. Trop de profils d’antihéros perdants au langage déficient s’y bousculent, collés à des défaites mal digérées.

On vote pour l’audace, l’originalité, la curiosité intellectuelle. Ingrédients qui se fraient un chemin à travers notre septième art (plusieurs finalistes aux Iris en témoignent, dont Les affamés de Robin Aubert). Mais à la vitesse où se transforment les habitudes de consommation cinéphiles, on aimerait voir jaillir un feu en panne parfois d’être allumé.