Un oléoduc coûteux

Ce n’est pas la première fois qu’un gouvernement Trudeau à Ottawa sera intervenu dans l’industrie pétrolière canadienne en prétextant l’intérêt national. Mais contrairement au Programme énergétique national de Pierre Trudeau dans les années 1980, la décision du gouvernement du premier ministre Justin Trudeau de nationaliser l’oléoduc Trans Mountain et de veiller à ce que son expansion se réalise constitue une trahison envers sa base électorale.

Quel sera le prix politique de ce choix ?

À tout le moins, cette décision définira le premier mandat de M. Trudeau et pourrait le priver d’un deuxième. Mais devant l’image d’immobilisme économique que l’impasse autour de l’expansion du pipeline envoyait aux investisseurs, le gouvernement fédéral se devait de montrer qu’il était capable de faire bouger les choses. Bien plus qu’une élection en dépendait.

À tous ceux qui disent que le Canada devrait miser sur un autre modèle de développement économique que celui qui consiste à exploiter davantage ses ressources non renouvelables, le gouvernement Trudeau vient de livrer sa réponse.

Ce n’est pas demain la veille que les solutions alternatives à l’expansion des sables bitumineux pourront s’y substituer en créant la richesse que cette industrie crée non seulement en Alberta, mais pour le pays tout entier.

Contrairement à toute autre province, y compris le Québec, les recettes fiscales fédérales provenant de l’Alberta dépassent de très, très loin ce qu’Ottawa y dépense.

Les industries bancaires et manufacturières, bien que situées en Ontario, tirent aussi profit de l’exploitation des sables bitumineux. Les travailleurs des provinces atlantiques qui trouvent des emplois en Alberta envoient des milliards chaque année à leur famille restée dans l’est du pays.

Pour le ministre fédéral des Finances, Bill Morneau, l’abandon du projet d’expansion de Trans Mountain par Kinder Morgan risquait d’être catastrophique en minant la confiance des investisseurs et en privant l’Alberta d’un prix plus élevé pour son pétrole, qui subit actuellement un escompte en raison de sa dépendance au marché américain.

L’agrandissement du pipeline Trans Mountain vise à ouvrir de nouveaux marchés, surtout en Asie, pour le pétrole canadien.

Alors que les sondages démontrent que l’opinion publique canadienne est généralement favorable à cette expansion, beaucoup de ceux qui ont voté pour M. Trudeau en 2015 considèrent que ce projet est incompatible avec les objectifs canadiens en matière de réduction des gaz à effet de serre.

M. Trudeau aura fort à faire pour les convaincre qu’il n’a pas cédé au lobby pétrolier et qu’il entend toujours respecter sa signature de l’Accord de Paris.

La décision d’Ottawa d’assumer tout le risque et toute la responsabilité pour l’expansion du pipeline pourrait aussi donner un nouveau souffle au NPD de Jagmeet Singh presque partout au pays, sauf en Alberta, où le gouvernement néodémocrate de Rachel Notley est un farouche défenseur des pipelines. Mais dans la région de Vancouver, où les libéraux ont fait des gains importants en 2015, le NPD pourra espérer reprendre le terrain perdu aux dernières élections.

Au Québec, la décision de M. Trudeau d’imposer la volonté fédérale dans l’intérêt national met toute la classe politique mal à l’aise. Mais il est trop tôt pour savoir si la nationalisation de Trans Mountain occupera une place importante dans la campagne fédérale au Québec en 2019. Si oui, ce n’est pas uniquement les libéraux qui risquent d’en payer le prix.

Les conservateurs d’Andrew Scheer ont beau critiquer la nationalisation de Trans Mountain, ils appuient sans réserve son expansion et la préséance fédérale en ce domaine.

En 1982, le Programme énergétique national de Pierre Trudeau visait à protéger des provinces consommatrices de pétrole des chocs des prix à une époque où les pays membres de l’OPEP contrôlaient le marché mondial encore plus qu’ils ne le font aujourd’hui. Trudeau père privilégiait les intérêts des provinces de l’est aux dépens de ceux de l’Alberta.

Sa décision fut populaire auprès de sa base en Ontario, mais ce n’était pas assez pour sauver son gouvernement. Il a pris sa retraite en 1984 et les libéraux ont subi la pire défaite de leur histoire sous John Turner.

Cette fois-ci, Justin Trudeau met les intérêts de l’Alberta devant les revendications de sa propre base électorale en sachant que faire le contraire pourrait déclencher une crise de confiance dans l’économie canadienne et nuire à la santé des finances fédérales.

D’une manière où d’une autre, il risquait de sortir perdant de cette saga Trans Mountain. Mais c’est ça, gouverner.

21 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 30 mai 2018 01 h 41

    Un comportement machiavélique qui ne sert que les intérêts mercantiles.

    Monsieur Trudeau a trahi non seulement sa base électorale, mais aussi sa promesse de faire du Canada un leader mondial contre les gaz à effets de serre. Ce projet n'est pas compatible ni avec les objectifs canadiens en matière de réduction des gaz à effet de serre ni avec l'Accord de Paris. Monsieur Trudeau a choisi de gaspiller l'argent des contribuables dans une industrie polluante qui risque d'augmenter le réchauffement climatique et les effets de serre. L'histoire ne sera pas tendre envers ce comportement machiavélique qui ne sert que les intérêts mercantiles.

  • William Dufort - Abonné 30 mai 2018 05 h 00

    "M. Trudeau aura fort à faire pour les convaincre qu’il n’a pas cédé au lobby pétrolier et qu’il entend toujours respecter sa signature de l’Accord de Paris."

    En effet, il aura fort à faire. Il devra aussi composer avec sa promesse brisée de réformer le mode de scrutin, promesse phare. Puis il y son comportement juvénile sur la scène internationale. Bref, c'est un politicien traditionnel prêt à dire n'importe quoi pour êtte élu sans se sentir la moidre obligation de donner suite après son élection.

    Mais il est beau gosse. Et il est chanceux comme pas un. Au Québec, il est seul sur la patinoire. Le Bloc est en déroute, le PCC est dirigé par un zélote de la droite religieuse et le NPD n'a plus Jack Layton ni Thomas Mulcair à sa tête. Mon seul regret, c'est qu'il me sera impossible de lui retirer mon vote à la prochaine élection.

    Où sont les Rhninocéros lorsqu'on a tant besion d'eux?

  • Yvon Beaudoin - Abonné 30 mai 2018 05 h 24

    Quel hypocrite ce M. Yacabushi

    Encore une fois, le federal délie les cordons de la bourse pour abreuver l'ouest. Quand Bombardier a demandé l'aide, le federal s'est traîne les pieds et a juste entrouvert la porte pour aider un programme qui consiste à construire un avion à ... Toronto. L'Alberta crie à l'aide, oups, c'est l'intérêt et l'honneur national qui est en jeu selon M. Yacabushi. Quel hypocrite ce Monsieur de Calgary...

    • Serge Lamarche - Abonné 30 mai 2018 14 h 12

      C'est tout bonnement incroyable que le pétrole ait autant de pouvoir alors que la haute technologie se faisait aider à moitié. Il est clair maintenant que c'est le profit brut et brutal qui compte. Le pétrole, c'est encore l'or noir et comme l'or, ça rend fou.

    • Raymond Labelle - Abonné 30 mai 2018 14 h 56

      Le Canada est le pays occidental qui, de loin, appuie le moins son industrie aéronautique, que ça soit directement, ou indirectement par l'octroi de contrats militaires (Bombardier est dans l'aviation civile seulement). Les pays occidentaux (autres que le Canada) appuient cette industrie de façon importante parce qu'elle est structurante et fait appel à de la haute technologie. M. Yakabuski a-t-il parlé de cela dans ses chroniques du Globe and Mail? Peut-être. Peut-être pas.

      Il y a l'industrie automobile de l'Ontario, qui été très subventionnée, même si elle est de propriété étrangère, les contrats de chantiers navals de Lévis non-accordés, pourtant l'un des meilleurs au monde, l'industrie pétrolière bénéficie de subventions et de congés fiscaux. Par exemple. Cet argent ne porte pas le nom de "péréquation" - on ne peut pas laisser sous-entendre que leurs bénéficiaires se font accorder la charité - comme on prononce le mot "péréquation" quand le Québec ose se plaindre de quelque chose.

    • Raymond Labelle - Abonné 30 mai 2018 16 h 39

      Je ne dis pas que de subventionner l'industrie automobile de l'Ontario était une mauvaise décision.

      On demande au moins à ceux qui appuient les subventions aux compagnies pétrolières directes et indirectes, comme ce coûteux achat, ou des déductions fiscales, ou les subventions à l'industrie automobile, par exemple, de reconnaître que cet argent vient de la même source que la péréquation, et que les sommes ne sont pas nécessairement moins importantes. Et d'arrêter de lancer le mot "péréquation" à toute critique qui vient du Québec.

  • Pierre Desautels - Abonné 30 mai 2018 07 h 09

    Des milliards.


    "Les travailleurs des provinces atlantiques qui trouvent des emplois en Alberta envoient des milliards chaque année à leur famille restée dans l’est du pays."

    Des millions, peut-être, mais des milliards, c'est un peu fort le café.

  • Jean Filion - Inscrit 30 mai 2018 08 h 45

    Qui peut se permettre de parler ?

    Les personnes qui ne se servent pas de pétrole peuvent bien parler. Que voulez-vous (comme aurait dit Jean Chrétien) pas dans ma cour, et ils se servent de leur voiture.

    • Raymond Labelle - Abonné 30 mai 2018 11 h 06

      Ce pétrole est destiné à l'exportation. C'est l'idée du pipeline.

    • Gabriel Danis - Abonné 30 mai 2018 11 h 15

      C'est un peu court. L'idée est de commencer une transition en investissant dans de nouvelles formes d'énergie, dans la recherche et développement, de nouvelles formes de transport.
      Mettons que 4,5 milliards de dollars constituerait un bon début pour amorcer cette transition plutôt que d'acheter un oléoduc à une compagnie américaine qui crée très peu d'emplois au Canada et n'y paie pratiquement pas d'impôt...

    • Gabriel Danis - Abonné 30 mai 2018 12 h 11

      Et l'oléoduc existe déjà. Le projet est de l'aggrandir pour tripler sa capacité. Tous les scientifiques nous le répètent :
      une grande majorité du pétrole des sables bitimineux, la façon la plus dommageable de produire du pétrole, doit rester sous terre.
      Pendant ce temps, la Chine et l'Allemagne se partagent 90 % du marché mondial du solaire, accaparent tranquillement des avancées technologiques qui feront en sorte qu'ils seront des économies performantes demain alors qu'on serait restés au 20e siècle.
      Encore une fois, l'idée n'est pas de faire disparaitre le pétrole demain matin mais au moins, n'investissons pas collectivement dans une croissance de notre production et investissons dans des secteurs prometteurs qui nous donnera un avantage comparatif...

    • Serge Lamarche - Abonné 30 mai 2018 14 h 15

      Le Canada pourrait être complètement auto-suffisant en pétrole. Mais non, il faut payer plus cher pour pouvoir en exporter.