Sorties: Les momies de Montréal

Peu connu, le musée Redpath de l'université McGill abrite pourtant des pensionnaires fascinants : un dinosaure albertain (l'Albertosaurus rex, pas Preston Manning), des os de dodo (l'oiseau mythique exterminé au XVIIIe siècle, pas Dodominique Michel)... et surtout un trio de momies (originaires de tombeaux égyptiens, pas du Sénat canadien).

En fait, leur home devrait s'appeler musée Sifto-P'tite Vache au lieu de Redpath. Car c'est dans le sel et le bicarbonate de soude, et non dans le sucre, que les cadavres soigneusement éviscérés d'Égyptiens friqués tuaient le temps pendant sept semaines pour en ressortir momifiés. Si elles pouvaient parler, que d'histoires salées elles nous raconteraient sur les vices d'Aménophis, d'Amosis ou d'Amonbofis !

Sauf qu'elles ne sont pas bavardes, « nos » momies. Seule l'une d'elles a craché le morceau. C'était en 1995, à l'hôpital Saint-Luc : un scanner dernier cri a révélé son sexe (mâle et ratatiné), son âge (entre 30 et 35 ans) et une dentition épouvantable. On l'a même baptisé pour l'occasion Red-II (pour Redpath).

« Il est sans doute décédé à cause de ses abcès buccaux. C'était commun, à son époque. » Barbara Lawson connaît fort bien Red-II, originaire de Thèbes (où vécut aussi Toutankhamon), peut-être même mieux que personne. C'est d'ailleurs elle qui l'accompagnait lors de son séjour hospitalier abondamment médiatisé, et c'est aussi elle qui me l'a présenté.

Ethnologue spécialisée dans l'étude des peuplades du Pacifique Sud, Barbara est devenue nounou de momies multimillénaires par hasard. « Il n'y a pas beaucoup d'égyptologues au Québec. » Par contre, il y a trop d'humoristes, mais on entrera dans ce débat une autre fois.

Têtes d'enterrement

Fondé en 1882 pour accueillir la fabuleuse collection personnelle de sir William Dawson, célèbre recteur de McGill, géologue de formation, homme de sciences réputé et farouche adversaire de Darwin et de sa théorie de l'évolution, le musée Redpath est l'un de ces rares endroits magiques car momifiés, figés dans le temps. Le machin lui-même, superbe, de style greek revival, un look très en vogue à la fin du XIXe siècle, en impose.

À l'intérieur, c'est atmosphère, atmosphère... La gueule sympathique du roi des animaux accueille le quidam qui, damn ! doit refouler son envie de faire un gros mimi au gros minet car c'est interdit (et sûrement full mites), bien qu'ici il n'y ait ni gardien, ni tourniquet, ni frais d'entrée. Et, généralement, pas un chat.

Un certain va-et-vient est assuré par des étudiants, qui rêvent qu'ils ont fini leurs études, et des professeurs, qui rêvent qu'ils les commencent. Barbara Lawson avait un rêve mais ne le caresse plus : il est en cours de réalisation. La galerie d'ethnologie a enfin l'espace pour exhiber ses charmes envoûtants et couvre tout le troisième étage. Des pièces de monnaie de la Rome antique au costume de samouraï, d'une étrange statue dénichée en Angola et piquée de dizaines de clous aux crânes plus ou moins développés de nos nombreux prédécesseurs (Australopithecus afarensis, Homo erectus, docus mailloux).

Avis aux fans des têtes humaines jadis réduites à la grosseur d'une orange par les Indiens jivaros d'Amérique du Sud : le musée en possède une dizaine dans ses pièces fortes et en exposera une bientôt. Mais Barbara, pourquoi une seule ? « Une seule suffit. En voir dix, ça donnerait quoi de plus ? » Il faudra d'abord s'assurer, à l'aide de tests d'ADN, qu'il s'agit bien d'une bouille d'Homo sapiens et non de celle d'un drôle de ouistiti. Car ça ne prenait pas une tête à Papineau pour que les Jivaros comprennent, devant la demande de « souvenirs », que les explorateurs risquaient de n'y voir que du feu.

Elle est comme ça, Barbara : oui, il faut montrer les choses telles qu'elles sont, mais en expliquant bien le contexte et surtout sans forcer la dose. « Ce sont des morts, après tout. Il faut les respecter. » C'est pour cette raison que, des trois momies, une seule, Red-II, ne repose pas à l'abri des voyeurs dans son cercueil original, égaré au fil des siècles et qu'il n'avait plus quand il a immigré sur le campus.

Pour loger cette momie SDF âgée de 3000 ans, on lui a construit une boîte de verre, ce qui nous laisse tout le loisir de l'examiner à quelques pouces de son petit pif, de détailler son visage hiératique et ses cheveux d'allure synthétique mais pourtant bien authentiques.

Star de la collection égyptienne du Redpath, la deuxième en importance au Canada, Red-II bénéficie d'une attention que lui envient peut-être ses deux voisines. Surtout celle de droite, qui n'a pas de nom mais qui, de son vivant et selon les rayons X et sa momification top niveau, jouissait d'un statut social bien plus élevé.

À l'aide de l'unique gadget moderne qu'a pu se payer le Redpath, qui tire le diable par la queue, on peut scanner avec le doigt le corps de Red-II et découvrir nous aussi ce qui a étonné tant les médecins de l'hôpital Saint-Luc que les égyptologues du monde entier : un plombage. « Il ne s'agit pas vraiment d'un plombage car c'est un morceau de bois qu'il a dans une de ses dents cariées. À ma connaissance, c'est la seule momie à avoir reçu un tel traitement. »

Red-II pourrait en révéler davantage sur sa vie, son ethnie, voire son job à la cour du pharaon (oubliez les bâtisseurs de pyramides, bien trop fourbus pour penser bandelettes seyantes et éternité achetée à fort prix). Il devrait passer d'autres tests. Pas question. « En 1995, à la suite des résultats du scanner, j'ai pensé le faire dater au Carbone 14 au British Museum. Mais pour cela, il faudrait l'abîmer un peu. J'ai changé d'idée. » R.I.P., Red-II.
- Musée Redpath, Université McGill, 859, rue Sherbrooke Ouest, (514) 398-4086, www.mcgill.ca/redpath. Un petit don est toujours welcome.

jyg90@hotmail.com

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