Laboratoire italien

Ce qui est nouveau dans la formation d’un gouvernement « antisystème » en Italie, lancée hier avec la nomination d’un premier ministre soutenu par la Ligue (ex-Ligue du Nord) et par le Mouvement 5 étoiles (M5S), ce n’est pas de voir des « populistes nationalistes » arriver au pouvoir.

On a déjà vu ça quelques fois en Europe du Nord, avec des participations minoritaires de formations de la même famille que le Front national en France.

En Autriche depuis décembre, le Parti de la liberté (FPÖ), qui est un lointain descendant du nazisme, détient des ministères importants. La Hongrie et la Pologne sont dirigées depuis quelques années par des partis nationalistes de droite, qui n’étaient pas extrémistes lors de leur prise de pouvoir, mais dont les positions, depuis, ont évolué dans cette direction (la « démocratie non libérale »).

Et puis à l’autre bout du spectre — appelons-le « populisme de gauche » —, il y a eu la prise du pouvoir, début 2015 à Athènes, par le parti Syriza… qui, lui, s’est considérablement « recentré » après avoir promis dans un premier temps d’« abolir l’austérité ».

 

Ce qui est nouveau dans cet attelage M5S-Ligue qui débarque à Rome, c’est qu’historiquement, ces deux formations se sont constituées d’emblée en « forces antisystème ». Des forces au demeurant différentes.

D’un côté, des « écolo-spontanéistes » issus des réseaux sociaux, socialistes en économie et vomissant les « élites ». De l’autre, de véritables xénophobes, anti-Europe, par ailleurs néolibéraux en économie.

Le nouveau, c’est que ces deux-là prennent aujourd’hui le pouvoir dans un pays qui est tout sauf marginal. L’Italie est la troisième économie de l’Union européenne, un des six pays fondateurs de la CEE en 1957, et l’une des sociétés où, jusqu’au début du XXIe siècle, la sympathie envers l’idée européenne était restée la plus forte.

C’est dire qu’il y a, dans cette prise du pouvoir à Rome, deux ans après le vote pour le Brexit, un dynamitage potentiel de l’ordre établi. Non seulement pour l’Italie, mais pour l’Europe politique dans son ensemble.

On ne sait s’ils dureront longtemps, ni si Giuseppe Conte, premier ministre désigné hier (qui n’est ni Matteo Salvini, secrétaire général de la Ligue, ni Luigi Di Maio, leader du M5S), saura se dégager de leur emprise, et exister par lui-même sans devoir prendre ses ordres chaque matin.

S’ils diffèrent dans leurs programmes, Ligue et M5S se rejoignent par leur colère, leur pulsion de « table rase » face aux institutions et aux personnages existants. « Va te faire foutre ! » : tel était le premier slogan du Mouvement 5 étoiles, lors de sa fondation par Beppe Grillo en 2009.

Ligue et M5S représentent parfaitement, en 2018, les émotions puissantes — ressentiment, anxiété, suspicion — sur lesquelles surfent les nouvelles formations populistes : en témoigne par exemple la violence verbale d’un Matteo Salvini, lorsqu’il a répondu aux autorités de Bruxelles et de la Banque centrale européenne qui venaient d’exprimer leurs inquiétudes sur la viabilité du Contratto per il cambiamento.

Ce programme commun, dévoilé vendredi, « tourne le dos à l’austérité et aux diktats de Bruxelles ». Il prône le rétablissement de la souveraineté italienne, demande un rapprochement avec la Russie. Il promet « la plus grande fermeté » contre la corruption, contre toutes les formes de délinquance et contre l’immigration. Salvini y a fait ajouter « le droit à l’autodéfense » (sic) contre la violence…

Le texte prévoit une simplification radicale des impôts (réduits à 15 ou 20 % pour tout le monde)… mais une augmentation simultanée de l’intervention de l’État, des aides sociales et des retraites !

 

Cette coalition pourrait certes se quereller et exploser. Les électeurs de la Ligue (du Nord), avides de réductions d’impôts, pourraient se heurter aux électeurs du M5S (plus concentrés au Sud) qui espèrent au contraire une augmentation des dépenses publiques.

Si le nouveau gouvernement choisit de faire les deux — ce que semble dire le Contratto, qui est plus une juxtaposition et une addition de promesses contradictoires qu’une synthèse —, l’Italie fera face à une crise financière.

Et s’il se comporte de manière « responsable », il risque alors de susciter une nouvelle vague antiélitiste, antipolitique… ou pire encore.

Car la réponse à l’échec annoncé du populisme, ça peut aussi être une fuite en avant.

1 commentaire
  • Claude Bariteau - Abonné 22 mai 2018 06 h 24

    L'Italie des signes de l'usure ?

    L'Italie, comme les pays cités, ne semble pas à l'aise dans son condo dans l’édifice UE.

    Il y a plus de vingt ans qu’il a été construit après la Chute du Mur de Berlin pour faire contrepoids aux changements suscités avec la Guerre froide et à ceux qu’annonçaient l’irradiation du capitalisme vers le néolibéralisme et l’érection d’économie-mondes régionales.

    L’UE fut une voie d’entrée dans ce nouveau monde avec des plans pour conserver des acquis sociaux en les restructurant pour l’ensemble des unités, mais surtout en instituant une économique concurrentielle favorable à des entreprises propres à l’UE.

    Avec le temps, il y eut des fissures et de nouveaux propriétaires. Il a fallu colmater, agrandir et protéger l’édifice et ses occupants devant des squatters et des propriétaires qui rouspètent.

    Ce n’est pas surprenant qu’il y ait des divergences à la hausse depuis le Brexit. Rien n’est immuable dans des projets de ce type.

    Les cas cités m’apparaissent les premiers signes de celles qui s’exprimeront dans les prochaines années, car elles seront plus fortes avec l'accentuation d'une double tension : l’une engendrée par un néo-libéralisme qui entend se nourrir de l’affadissement des protections sociales ; l’autre la détérioration annoncée en nette progression de l’environnement.

    Ce qui se passera dans dix ou vingt pourrait être l’implosion de l’UE et la mise en chantier d’ensembles répondant à d’autres préoccupations. Déjà, quelques pays réagissent à ces tensions et même un nouvel ensemble, le PTPGP (Partenariat transpacifique global et progressiste) entend naviguer dans cette direction.

    Aussi mieux vaut imaginer un monde sur des bases qui ont pour objectif de soutenir des édifices dont la priorité est la vie sur terre plutôt que la course à sa destruction. Le levier pour le fonder ne peut être que la conscience collective qui passe par un pouvoir des citoyens et des citoyennes des pays existants.