Quand les théologiens s’encanaillent

On savait déjà que le théologien François Nault aimait la paresse, pourtant considérée par l’Église comme un des sept péchés capitaux. Il s’en était confessé, en 2016, dans L’Évangile de la paresse (Médiaspaul). Après tout, disait-il, Jésus n’invite-t-il pas ses disciples à « prendre exemple sur les oiseaux, eux qui ne sèment pas, qui ne moissonnent pas, qui ne travaillent pas » ? L’essai était joyeusement peinard.

Le théologien, cette année, pousse l’audace un cran plus loin, en proposant L’Évangile de la luxure (Edilivre, 2018, 128 pages). Jésus n’a-t-il pas déclaré à quelques vieux prêtres de son temps que les prostituées les devanceraient dans le Royaume de Dieu ? Pourquoi se priver, alors, surtout quand on sait que le pape François, en 2016, dans La joie de l’amour, affirmait que « la sexualité est un don merveilleux fait par Dieu à ses créatures » et que « l’érotisme est une manifestation spécialement humaine de la sexualité », quand le respect, l’amour et la liberté sont au rendez-vous ?

Nault, on le devine, n’entend pas se livrer à une apologie du sexe débridé. Son projet consiste plutôt à rappeler, à l’encontre d’un certain puritanisme chrétien, que « la chair est bonne ». Comment pourrait-il, de toute façon, en aller autrement dans une religion de l’incarnation dont le Dieu s’est fait homme, après avoir créé ce dernier à son image ? « C’est l’humain total — mâle et femelle — qui est image de Dieu, souligne Nault. Nulle place alors pour le mépris du corps, de la chair, de la sexualité. Nulle place pour le mépris tout court. »

Légèreté et profondeur

La sensualité, laisse entendre le théologien, anime les Évangiles. Jésus ne se contente pas de parler et de prier ; il touche, littéralement, ceux qu’il rencontre et se laisse toucher par eux, pour les faire vivre, les libérer. Il touche la main pour guérir une fièvre, les yeux pour donner la vue, la langue pour redonner la parole, un lépreux pour le purifier ; il laisse la foule en quête de guérison toucher son corps et ses vêtements, il permet à une femme pécheresse de lui laver les pieds, pour faire comprendre aux pharisiens, qui s’en scandalisent, que le péché ne résume pas notre identité quand le don, la grâce et le pardon viennent le transcender.

Dans cet essai rédigé en fragments, Nault se plaît à osciller entre la légèreté et la profondeur. Notant que soeur Emmanuelle confiait, dans ses Confessions d’une religieuse (Flammarion, 2008), la forte présence de l’aiguillon de la sexualité en elle et témoignait de ses expériences masturbatoires, il propose un rapprochement entre la religieuse et l’héroïne érotique du même nom, popularisée par le roman d’Emmanuelle Arsan, porteuse d’une conception optimiste de la sexualité, qui tranche avec celle d’un Kundera, ajoute-t-il, incapable « de voir la bonté et la beauté du corps ».

Nault, qui ne manque pas de reconnaître que sa religion, c’est la femme, puisque « la transcendance divine en elle s’affirme, et se dévoile », s’amuse aussi à évoquer la vie sexuelle de quelques théologiens célèbres — Daniélou, Tillich, Barth, Rahner et Teilhard de Chardin —, en guise de preuve de « la puissance de l’éros ».

Et soudain, moment fort du livre, surgit la femme adultère, que les scribes et les pharisiens veulent lapider. Voilà un test pour Jésus. S’il s’oppose à la mise à mort, il conteste la loi de Moïse. S’il laisse faire, il renie son propre message. Il se penche pour écrire sur le sol. Dans tous les Évangiles, c’est la seule fois où il écrit. Or, on ne sait pas ce qu’il écrit. On connaît cependant la suite. « Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre », dit-il.

Dans une brillante et délicate exégèse de la péricope, Nault montre que, ce faisant, « Jésus veut transformer le regard inquisiteur des scribes et des pharisiens en un regard introspectif ». Le résultat est qu’il libère ainsi la femme de son péché — il ne la condamne pas —, mais aussi ses accusateurs de l’obéissance aveugle à la Loi, qui perd son sens si elle oublie la règle de l’amour. Saint Augustin, rappelle le théologien, n’aimait pas trop ce récit parce qu’il « craignait que l’attitude de Jésus pousse les chrétiens à l’adultère… »

À la manière de Jésus, François Nault, dans cet essai capiteux, formule une invitation à changer notre regard, à imaginer une douce luxure évangélique.

Bible et libido

La théologienne Lise Baroni et Michel Dansereau, son mari psychanalyste, adhèrent à ce programme. Dans Un Dieu érotique (Fides, 2017, 296 pages), une émouvante correspondance amoureuse, les deux tourtereaux catholiques, respectivement septuagénaire et nonagénaire, souhaitent combler « le fossé que l’on a creusé entre la foi et la sexualité » et faire la démonstration, écrit Baroni, « qu’il y a une incontestable valorisation de la sexualité dans la Bible et que rien ne justifie que l’on méprise la jouissance, le désir amoureux et la rencontre sexuelle ».

Plus ouvertement lascif que sa compagne, le psychanalyste multiplie les petites provocations — « les pieds de Jésus représentent son pénis » dans la scène de la femme pécheresse, écrit-il — et propose un convaincant rapprochement entre le concept freudien de libido et l’amour chanté par saint Paul dans la fameuse première lettre aux Corinthiens.

Malheureusement, « l’Église officielle a mal à sa libido et ne comprend plus rien ou peu de choses à la sexualité », déplore Dansereau. Magnifique célébration de l’amour et de l’érotisme dans toute leur complexité, ce surprenant essai a, lui, un charme fou.

3 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 22 mai 2018 16 h 22

    Humour + ou - déplacé

    « « Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre », dit-il.»
    Une pierre est lancée, atteint la personne au visage ..
    Jésus dit : « Maman, je t'avait dit de ne pas te mêler de cela !»

  • Claude Lamontagne - Abonné 22 mai 2018 21 h 15

    Pas de religion véritable sans lucidité et spiritualité !

    Les idéologies religieuses pervertissent assez facilement les réalités humaines de base qui découlent de l'instinct de conservation et de l'instinct de reproduction. Il est facile de jouer à la vertu ou encore de proposer la vertu sans la pratiquer soi-même... Toutes les religions nous en fournissent des exemples.
    Toutefois, le catholicisme en prescrivant le célibat à ses prêtres, religieux et religieuses fait fausse route. La déviance devient quasi inévitable et les conséquences, plutôt catastrophiques et à répétition. Il est temps de revenir sur terre et de laisser véritablement le libre choix à ceux et celles qui veulent se dévouer à l'accompagnement spirituel des uns et des autres. Une religion sans spiritualité profonde devient inévitablement une idéologie destructrice de la nature humaine et un passeport quasi assuré à la déviance sous toutes ses formes.
    Claude Lamontagne

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 23 mai 2018 13 h 35

    S’encanailler en soutane...

    Ce n’est pas d’aujourd’hui M. Cornellier que les ecclésiastiques s’encanaillaient dans le vice, le voyeurisme, la pédophilie, la luxure, les mensonges, les trahisons, les intimidations et les manœuvres politiques perverses...

    Un seul exemple. Le Québec ne faisant pas exception, le médecin, journaliste (pour le Pays) essayiste anticlérical et neveu de Louis Joseph Papineau, Louis-Antoine Dessaulles écrivit (sous l’anonymat) un «Petit bréviaire des vices de notre clergé» (Archives nationales du Canada, cote MG 24-B59).

    Pas moins d’une centaine d’ecclésiastiques, plus ou moins détraqués, furent répertoriés par Louis-Antoine Dessaulles, membre de l’Institut canadien de Montréal. Rien de moins. De quoi réfléchir sur la libido cléricale d’hier et d’aujourd’hui!