L’expansion du béton

C’est peu dire que d’affirmer qu’au centre-ville de Montréal les arbres deviennent aussi rares que les enfants. En revanche, le béton s’y trouve en pleine expansion. Tout est en construction.

En 2002, la compagnie Domtar avait inauguré un petit parc devant son immeuble. Il profitait aux passants et surtout aux enfants de ses employés, logés là dans une jolie garderie privée. Dès 2003, ces bambins privilégiés eurent droit à un joli espace de jeu sécurisé, à l’ombre de quelques feuillus, gracieuseté encore une fois de Domtar. Sous ces arbres chétifs, la joliesse du lieu parvenait presque à faire oublier un instant les milliers d’hectares de forêt coupés pour nourrir l’appétit de ce Grandgousier du papier.

Au moment de l’inauguration de ce jardin, le président et chef de la direction de Domtar avait affirmé que cet espace était un reflet de l’engagement de son entreprise envers « une société durable », au profit de « notre environnement, de nos employés et de nos communautés ». Le jardin a reçu des prix. Quelques années sont passées. Le petit parc vient d’être vendu. Un promoteur immobilier en a pris possession pour 14 millions. Une tour de 36 étages va pousser. Ce seront donc quelques feuillus de moins contre un gratte-ciel de plus. Des arbres coupés, du béton coulé. La garderie sera déplacée. Notre système, on le sait, assure d’abord la souveraineté des entreprises devant les intérêts des citoyens de la nation. Pleurer, à quoi bon ?

Un comité de citoyens a fait valoir en vain l’intérêt collectif dans le maintien de cet espace privé. Pour édifier son parc, Domtar avait d’ailleurs acheté de la Ville un terrain public. Pourquoi la ville se soucierait-elle d’édifier ce que le privé peut fort bien réaliser, à tout le moins si on ne voit pas plus loin que le bout de son nez ?

À un jet de pierre tout au plus, de l’autre côté de la rue, on trouve une autre garderie. Elle est installée dans un de ces grands immeubles du commerce. Pour les petits qui s’y trouvent, la situation ne changera pas avec la disparition du parc. Celui-ci leur était déjà interdit, du moins dans sa portion vouée aux jeux. Car dans ce projet privé comme dans d’autres, la mise en commun d’infrastructures n’a jamais été à l’ordre du jour. Si bien que ces gamins d’à côté demeureront confinés dans leur minuscule carré bétonné situé entre deux projets immobiliers.

Remplir sans cesse un tonneau sans fond : tel est l’esprit du système. Il s’agit, autrement dit, de veiller à tout prix à la croissance des rendements. En 2017, pour les trois derniers mois de l’année seulement, Domtar réalisait un chiffre d’affaires de 1,3 milliard de dollars. Bénéfice : 40 millions. Quelle est la finalité de cela ? Faire encore plus, quitte à ce que tout le monde se retrouve avec moins.

Au nom des injonctions de l’entreprise privée en faveur de sa seule liberté, même les garderies sont devenues des usines à fric, comme s’il était normal de produire son beurre sur le dos des enfants. Lorsqu’un économiste caquiste tel que Youri Chassin affirme, au moment de s’engager dans la sphère publique, qu’il ne croit pas « au mythe d’un État au service du bien commun », il dit en fait qu’il n’entend pas remettre en cause le poids écrasant qu’exercent les grandes entreprises dans ce système.

À Montréal, jamais aucune administration ne s’est occupée de prendre des mesures pour préserver des espaces verts autour d’édifices comme celui de Domtar. Il en résulte une poussée ascensionnelle du béton jamais vue jusqu’ici dans l’histoire de cette cité.

Devant ces problèmes structurels patents hérités du passé, l’éclairage se déporte pourtant toujours du seul côté du présent. Ainsi est-il fait reproche à la mairesse de Montréal d’abdiquer son autorité, comme si elle pouvait faire autrement pour l’instant devant ce laisser-faire accordé de longue date aux entreprises, au nom de la souveraineté de leur rapacité.

Est-ce donc à la municipalité seulement d’assumer les débordements constants de ceux qui se sont donné pour mission de jouir sans entrave de l’argent ?

La reconquête de l’espace public n’est pas bien engagée. Pour faire contrepoids à la disparition de ce parc, Montréal entend transformer en espace vert un stationnement adjacent bordé de petits pommiers japonais. Or ces pommiers, la Ville avait accepté d’en couper, il y a quelques années, pour que le promoteur d’une nouvelle tour d’habitations y fasse sa promotion…

La vraie nature des enjeux que pose la question de la destruction des espaces verts au centre-ville est de trouver à d’abord réparer l’amour du bien commun.

Devant le laisser-faire qui préside pour l’instant à l’organisation de l’espace public, on se croirait plongé au beau milieu d’une scène de Crime et châtiment où Dostoïevski écrit ceci : « La science m’ordonne d’aimer ma propre personne par-dessus tout, car tout repose ici-bas sur l’intérêt personnel. […] L’économie politique ajoute que, plus il s’élève de fortunes privées dans une société, […] plus elle est solidement assise sur ses bases et heureusement organisée. » En travaillant pour soi seul, on voudrait ainsi faire croire qu’entre deux coups de hache portée à la tête de la société, on travaille pour le bien commun. Les affaires publiques sont salies, disait Dostoïevski. Voilà bien le véritable gâchis.

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