Un peu de hauteur

Le directeur, Brian Myles, brandissant l’exemplaire du journal qui a failli ne jamais voir le jour. Il est entouré par «l’équipe de feu» du «Devoir», en camping dans un local de crise à l’UQAM. Retour sur les bancs d’école pour plusieurs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le directeur, Brian Myles, brandissant l’exemplaire du journal qui a failli ne jamais voir le jour. Il est entouré par «l’équipe de feu» du «Devoir», en camping dans un local de crise à l’UQAM. Retour sur les bancs d’école pour plusieurs.

Il y a des leçons à tirer des épreuves et de merveilleux souvenirs imprimés par l’adrénaline et l’urgence. On ne connaît bien quelqu’un qu’après avoir marché dix kilomètres dans ses gougounes ou partagé une pizza Domino’s en bouclant les dernières pages d’un journal dans un local de fortune baptisé « cellule de crise ». Rien de tel pour souder les troupes.

Les offres d’héberger notre journal après l’incendie qui a bien failli anéantir ses locaux lundi dernier surgissaient d’un élan de solidarité, tant des amis, des entreprises, des lecteurs que de notre communauté, émouvant les plus endurcis et donnant à réfléchir.

 

Tous nos concurrents devenaient des alliés dans un monde marchand où chaque lecteur compte et où le mot « philanthropie » est devenu un modèle d’affaires récent. Il n’y a que Facebook qui ne nous a pas offert une place au sein de son giron prospère, le temps de nous repoudrer le nez.

Le directeur du Devoir, Brian Myles, m’a énuméré toutes les enseignes de l’industrie des médias imprimés, Québecor, La Presse +, The Globe and Mail, The Gazette, Huffington Post, La Presse canadienne, la FPJQ, et j’en passe. « Mon téléphone ressemblait à un sapin de Noël et à une machine à boules lundi soir. Le premier ministre Philippe Couillard m’a appelé mardi matin pour nous offrir un message de solidarité et nous dire de ne pas hésiter si nous avions des besoins particuliers. » Un gentleman, quoi. Sans le savoir, nous répondons probablement aux critères d’un programme pour espèces non protégées sans domicile fixe surdiplômées.

La grande chose de la démocratie, c’est la solidarité. La solidarité est au-delà de la fraternité ; la fraternité n’est qu’une idée humaine, la solidarité est une idée universelle ; universelle, c’est-à-dire divine.

Lorsqu’on se demande si la démocratie a besoin des médias, même de ceux qui l’écorchent, la réponse surgit elle-même des cendres et Le Devoir pourra désormais adopter le phénix comme mascotte.

Étonnant comme l’être humain est capable de grandeur alors qu’au jour le jour, il s’entredéchire dans la pénombre des réseaux sociaux, se déchiquette dans des guerres d’ego absurdes, s’abaisse dans la fange intestine plutôt que de s’élever dans la noblesse des idéaux porteurs. Parlant de noblesse, le journaliste du Journal de Montréal Michael Nguyen, venu livrer des crêpes jeudi matin, a donné du coeur au ventre à toute la rédaction.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Livraison spéciale et initiative personnelle d'un journaliste du «Journal de Montréal»: une pile de crêpes à la rédaction. Étonnement et reconnaissance.

J’ai vécu trois ou quatre drames dans ma vie, dont un incendie qui m’a jetée à la rue (et à la porte de mon bureau de travailleuse autonome) durant trois mois. J’ai appris dans l’adversité ce que les groupes populaires connaissent depuis toujours, la valeur inestimable de la solidarité, alors que je suis issue d’une génération X réputée individualiste.

L’aversion à la perte

Je suis toujours étonnée par la force de l’élan du coeur dans les crises et autres catastrophes. Cela ne dure qu’un temps, l’oubli s’installe ensuite. Nous sommes prompts à reprendre nos luttes fratricides et à nous entretuer, du moins symboliquement.

J’ai déjà grondé un politicien connu qui venait de se désabonner à cause d’un édito. PKP est abonné au Devoir et nous lit même quand Michel David lui fait du rentre-dedans. Et depuis lundi (jusqu’à jeudi soir), 655 dons totalisant 53 000 $ ont été envoyés aux Amis du Devoir.

Mon économiste de mari appelle cela « l’aversion à la perte » ; j’en ai déjà parlé ici. Dans son cours d’économie comportementale, c’est l’un des concepts gagnants. On le doit au Prix Nobel d’économie 2002, Daniel Kahneman. En gros, cet économiste-psychologue a démontré que la gratification liée au gain est moins importante que l’aversion à la perte pour un montant égal. Nous sommes conditionnés à tout tenir pour acquis, mais dès qu’on menace de nous en priver, nous réagissons de façon virulente.

La Liberté et l'Égalité sont des utopies de la rareté; l'Éternité et la Fraternité sont des utopies de l'abondance

 

De la même manière, j’ai eu l’occasion d’échanger avec quantité de gens atteints d’une maladie grave qui m’ont souligné à quel point leur vie revêtait un éclat nouveau. C’est presque devenu cliché d’en faire mention ; chaque aube devient précieuse, chaque crépuscule pourrait être le dernier. Ce moment n’a plus rien d’anodin et notre entourage nous apprécie davantage en regard de notre mortalité désormais officielle. Nous devrions tous avoir une date de péremption sur le front.

Nous sommes des écervelés transgénérationnels qui n’apprennent pas grand-chose en chemin. « J’ai vécu comme une immortelle », m’a confié la semaine dernière une sexagénaire, cancéreuse incurable. « La santé rend arrogant », a ajouté une autre humble battante. Faut-il vraiment avoir un pied dans la tombe pour comprendre ce que disait Aragon : le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard. Notre vie n’est-elle « qu’un étrange et douloureux divorce » ?

Générosité culturelle

Une philosophe et expat belge me soulignait cette semaine à quel point ces élans de générosité altruistes entre rivaux demeurent étonnants pour une native des vieux pays. Elle y voit un trait culturel forgé par les rudes hivers et les corvées. Allez savoir ! C’est peut-être notre vieux fond judéo-chrétien qui sert à expliquer jusqu’aux gestes les plus altiers, au sens suranné du terme.

Nous nous révélons davantage dans la suie de l’apocalypse que dans la soie des certitudes. Et les éléments qui se déchaînent ont toujours fourni à l’homme un rappel salvateur quant à sa place de poussière à l’échelle infinie de l’univers.

« La fraternité, c’est ce sentiment émouvant de proximité avec les autres humains. C’est le moment où la conscience de nos ressemblances submerge la conscience de nos différences, les fait apparaître minimes, dérisoires, inutiles, absurdes », écrit le psychiatre-pop Christophe André dans La vie intérieure. Il souligne à quel point les humains se coudent-à-coudent lorsqu’ils sont émus ensemble, dans la joie ou dans la peine (deuils, attentats, catastrophes naturelles).

Ranger de côté les intérêts personnels ou les inimitiés pour épouser le collectif, c’est ce qui fait la force de l’être humain depuis la naissance de la civilisation. Et, idéalement, cela transcenderait toute partisanerie en fredonnant Quand les hommes vivront d’amour de Raymond Lévesque ou We Can Work It Out des Beatles. Si je me rappelle bien, ça dit ceci : « Essaie de le voir à ma façon. Il n’y a que le temps qui nous dira si j’ai raison ou si j’ai tort. Mais si tu restes sur tes positions, il se peut que nous nous séparions très vite. »

Et commenceront les beaux jours, mais nous, nous serons morts mon frère… ou quelque chose du genre.

Du ben bon monde

Le documentaire La maison des Syriens est long comme quatre saisons à attendre un couple de Syriens et son bébé, parrainés par un comité de bénévoles du village de Saint-Ubalde, dans Portneuf. La région était déjà réputée pour ses patates, mais désormais elle le sera pour son grand coeur.

La maison ancestrale est située au coeur du village et a été généreusement prêtée par Margot, l’un des personnages du film. Des pantoufles en Phentex à l’entrée jusqu’à l’épicerie dans les armoires, aux vêtements dans les tiroirs, on a pensé à tout, et le 438, rue Saint-Paul transpire l’amour des détails et de l’attente faite espérance. Chaque objet, chaque meuble provient d’un don.

C’est le Québec rural que j’aime, tout d’un bloc et sans flafla, la main sur le coeur et l’autre chassant les objections identitaires de son revers. Le film de Nadine Beaudet et Christian Mathieu Fournier s’étire en lenteur entre réunions et assemblées. La finale, l’arrivée tant espérée d’Evlin, Hani et Lamitta, ne suffit pas à nous tenir en haleine. Par contre, ce témoignage de solidarité et de pure générosité envers des étrangers perdurera dans les esprits. On le souhaite de tout coeur.

Versé une petite larme en lisant le texte de l’auteure Geneviève Lefebvre publié dans le magazine Espaces. Elle nous parle du Grand Défi Pierre Lavoie vu de l’intérieur. Une fille, quatre gars, beaucoup d’intimité, cinq vélos, 1000 kilomètres. Mais c’est surtout un texte sur la solidarité dans l’épreuve physique. Toujours émouvante, cette petite poussée dans le dos qui permet de te surpasser.

Aimé deux albums pour enfants qui traitent d’autisme et de timidité de façon tout à fait touchante et intimiste. Arthur, le petit zèbre autiste dans Les rayures d’Arthur, et Simone, la timide, dans Simone joue à l’opossum nous montrent leur vulnérabilité et s’en ouvrent à d’autres. Entraide, encouragements et regard posé sur les différences sont au coeur du propos commenté à la fin par la psychologue Dre Nadia. Charmant.

Grignoté le livre La vie intérieure du psychiatre Christophe André. Issues d’une émission à France Culture, une quarantaine de courtes réflexions philosophiques (accompagnées d’un CD de 40 exercices) qui se lisent facilement sur une foule de sujets tels que l’envie, la fragilité, le pardon, la compassion, la tendresse, la mort. Sur l’interdépendance, ce mot qui semble revenir dans le zeitgeist avec la disparition croissante des espèces, je retiens ceci : « Seul on va plus vite. Ensemble, on va plus loin. »



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