Groleau pour la vie

Avons-nous tort d’accorder la priorité à la raison sur tout le reste ? Dans L’inconsolable et autres impromptus (PUF, 2018), le philosophe André Comte-Sponville, méditant sur l’oeuvre de Beethoven, semble le laisser entendre. « La pensée ne fait pas de miracle, écrit-il. On peut bien lire Spinoza ou Kant toute la journée. À quoi bon, si c’est pour se protéger de la vie, de l’émotion, du douloureux secret d’être soi ? L’art va plus vite ou plus profond. Il ne donne à penser qu’en donnant à ressentir, à aimer, à admirer. »

L’écoute du grand compositeur allemand inspire une réflexion semblable à Éric-Emmanuel Schmitt. « Car l’entendement auquel se limitent les purs rationalistes ne forme qu’une des couches du cerveau, pas la plus superficielle mais pas la plus constitutive. Sous les idées, les théories, les hypothèses, il y a quelque chose de mouvant qui soutient et porte le reste : les sentiments », note l’écrivain-philosophe dans Mes maîtres de bonheur (Le livre de poche, 2017).

Ces affirmations ont quelque chose de renversant. Voilà deux docteurs en philosophie qui, subjugués par la musique de Beethoven, viennent nous dire que les émotions importent plus que la raison. Ces penseurs, en vieillissant, deviendraient-ils trop sentimentaux ? Se réfugieraient-ils dans la vie affective afin d’échapper à l’exigeante quête de rationalité qu’on attend des philosophes ?

Les deux connaissances

Dans L’oubli de la vie (Liber, 2018, 192 pages), un essai absolument remarquable, le Québécois Étienne Groleau, lui aussi docteur en philosophie, leur donne pourtant raison. Il existe, écrit-il, « deux types de connaissance, la connaissance rationnelle et la connaissance affective, et c’est la seconde qui fonde et rend possible la première ».

C’est la logique même qui vient montrer que la raison ne peut qu’être seconde. « Pour chercher, explique Groleau, il faut déjà désirer quelque chose. Avant la recherche de la vérité, il y a le désir de vérité. Et cette chose désirée, donc un certain bien, est posée en absolu par-delà la raison qui, elle, ne peut chercher que ce qu’on lui demande. L’on doit reconnaître que la raison n’est qu’un outil, ce n’est pas elle qui fixe les buts. »

Or, et c’est là la thèse de Groleau, le monde moderne a renversé cette logique et a mis la raison au poste de commande, ce qui explique le désarroi contemporain. La modernité, explique le philosophe, se caractérise par le souci scientifique de la vérité et, par conséquent, par le règne de l’objectivité. Cet élan a bien sûr mené à de grandes réussites sur le plan des connaissances et des techniques, mais ce fut au prix d’un rejet de l’affectivité. Il ne s’agissait plus de se demander ce qui était bien, mais seulement ce qui était vrai, dans le sens scientifique du terme.

La science, toutefois, par sa nature même, en objectivant le monde, le neutralise, puisque « rien dans la nature apparente n’indique l’existence du bien » ou la valeur éthique des choses, même pas celle de l’humain. Une telle pensée ne peut que déboucher sur le relativisme (comment établir qu’une réalité vaut plus qu’une autre ?), voire sur le nihilisme, qui s’exprime dans le règne désenchanté des critères mesurables (efficacité, rentabilité, utilité), au mépris de ce qui fait la valeur de l’expérience humaine. L’oubli de la vie, c’est ça.

L’éthique du coeur

Comme Pascal, qui affirmait que « le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point », Groleau veut réhabiliter l’affectivité, qui constitue la vérité de l’être humain, « ce qui rend l’existence digne d’être vécue ». Il ne s’agit pas de rejeter la raison, mais de la refonder sur l’affectivité. La vraie sagesse, continue le philosophe, ne se trouve ni dans l’une ni dans l’autre, étant donné que « la raison seule est sans fondement [et que] l’affectivité seule est aveugle », mais dans le logos, qui est dialogue entre l’une et l’autre.

Groleau postule, avec Hume et Rousseau, que l’affectivité serait universelle et tournée vers le bien. Pour préserver cet élan éthique, il convient, cependant, d’offrir un milieu propice à son développement puisque, comme l’écrit Thomas De Koninck en préface, notre « moi intime » est aussi le résultat de notre conversation avec autrui.

Constatant alors que la raison n’est pas à même de fixer les finalités ou d’accorder de la valeur aux choses, [l’homme moderne] a cru devoir nier toute valeur et sa propre dignité, ce qui l’a poussé à se détourner du réel pour s’enfuir dans une abstraction déshumanisée. Plutôt que de conduire à l’affirmation de soi, à l’indépendance de l’humanité, la modernité mène donc, finalement, à un oubli de soi et produit un modèle éthique vide.

Dans des pages d’une rare profondeur, Groleau livre alors un brillant plaidoyer pour une éducation humaniste, axée sur la culture et sur la formation générale — arts, littérature, musique —, qui « n’est donc pas le complément accessoire d’une formation spécifique, mais son fondement ». Plus que la médecine, précise-t-il, « les soins infirmiers représentent l’un des plus beaux exemples de réussite d’alliance entre la connaissance rationnelle et l’affectivité ».

Dans l’Encyclopédie de l’Agora, le philosophe Jacques Dufresne a parlé de l’essai de Groleau comme d’un « ouvrage québécois de portée universelle ». Il a eu raison.

12 commentaires
  • Jacques de Guise - Abonné 19 mai 2018 01 h 31

    Le gros lot de la vie : l'expérience affective

    L'affectivté est un mode d'appréhension de la réalité et à l'intérieur de celle-ci le sentiment joue un rôle majeur. C'est l'affectivité qui nous met en rapport avec nous-même, autrui ou tout autre objet. L'affectivité n'est pas juste un état, elle est un pouvoir de saisir. Le sentiment permet de toucher à l'existence. Ainsi, le sentiment permet de saisir le "Je tombe" et non la loi de la chute des corps. Il permet de ressentir le "J'ai mal" du malade et non le tableau clinique du médecin. Autrement dit, si la raison peut établir de lois et calculer des probabilités, le sentiment nous révèle l'existence de la chose ou de nous-même. Le sentiment permet de s'éprouver et d'éprouver le monde. La rationalité permet la distanciation et l'explication. L'affectivité permet d'éprouver la densité d'un moment, d'y être plongé totalement et d'en faire l'expérience dans sa chair.

    Rationaliser continuellement le sentiment nous éloigne de ce qu'il est vraiment : cette capacité de saisie de soi, d'autrui et du monde.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 20 mai 2018 09 h 40

      « si la raison peut établir de lois et calculer des probabilités, le sentiment nous révèle l'existence de la chose ou de nous-même »

      Vous reprenez la fausse opposition sur laquelle repose le texte de monsieur Cornellier... en accordant au sentiment un privilège dans lequel le méchant rationaliste ne verrait que sentimentalisme. Futile débat. Comme le rappelle excellemment monsieur Cadrin. Entre ce que la raison «permet» et ce que la passion «révèle», «la chose» n'est pas l'arbitre, mais la volonté, qui ne détermine jamais qu'elle même, conjointement avec les passions et la raison et non le meilleur accès à ce qui est.

    • Jacques de Guise - Abonné 20 mai 2018 11 h 11

      À M. R. Maltais Desjardins

      Ça prend ben un ancien prof de philo, pogné dans ces catégories réifiées et abstraites, pour venir me dire que mes propos ainsi que ceux de M. Cornellier reposent sur une fausse opposition. Tout ce que je dis, comme mon titre l’indique, c’est que, pour moi, l’expérience affective est la plus riche.

      Alors que vous et M. Cadrin nagés en pleine réification, comme si la raison, les sentiments, la volonté pouvaient se différencier dans l’expérience humaine. Ils sont indissociables. Ça prend des méchants désincarnés qui n’habitent plus leurs corps depuis un bon bout de temps pour continuer à prendre leurs catégories analytiques pour la réalité. J’abhorre du plus profond de mon être ce mode de pensée. Dans le contexte actuel, il est extrêmement nuisible, car il ajoute à la confusion au lieu de se consacrer au déblayage théorique. Cette discipline profite encore de son passé glorieux, car aujourd’hui elle embrouille plus qu’elle n’émancipe!!

    • Jacques de Guise - Abonné 20 mai 2018 11 h 11

      À M. R. Maltais Desjardins

      Ça prend ben un ancien prof de philo, pogné dans ces catégories réifiées et abstraites, pour venir me dire que mes propos ainsi que ceux de M. Cornellier reposent sur une fausse opposition. Tout ce que je dis, comme mon titre l’indique, c’est que, pour moi, l’expérience affective est la plus riche.

      Alors que vous et M. Cadrin nagés en pleine réification, comme si la raison, les sentiments, la volonté pouvaient se différencier dans l’expérience humaine. Ils sont indissociables. Ça prend des méchants désincarnés qui n’habitent plus leurs corps depuis un bon bout de temps pour continuer à prendre leurs catégories analytiques pour la réalité. J’abhorre du plus profond de mon être ce mode de pensée. Dans le contexte actuel, il est extrêmement nuisible, car il ajoute à la confusion au lieu de se consacrer au déblayage théorique. Cette discipline profite encore de son passé glorieux, car aujourd’hui elle embrouille plus qu’elle n’émancipe!!

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 20 mai 2018 16 h 43

      Il est bien dommage que votre sentiment vous révèle à vous-même au point que cette généreuse découverte vous incline à tenir des propos aussi discourtois à l'endroit de ceux qui ne partagent pas votre point de vue. Je vous laisserai donc à l'intime et intense expérience de votre irritation.

    • Jacques de Guise - Abonné 20 mai 2018 17 h 36

      Pour quelqu'un qui tient les propos qu'il tient, je trouve que vous avez la discourtoisie facile. Probablement que la facilité est votre expérience affective de prédilection!!!! Allez-y, réintégrez votre corps et vautrez-vous!!!

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 20 mai 2018 19 h 17

      Traitez-vous en tous cas avec toute l'indulgence que vous me refusez, monsieur. Portez-vous bien.

    • Raymond Labelle - Abonné 20 mai 2018 21 h 43

      Je ne dirais pas que le texte de M. Cornellier ou celui de M. Groleau, en supposant que M. Cornellier le rapporte bien, oppose raison et affectivité. Il affirme plutôt que les deux éléments se complètent. Que le choix d'être raisonnable est lui-même fondé sur l'affectif puisqu'il exige effort et investissement et donc, motivation. Que la raison seule peut peut-être aider à avoir une éthique cohérente mais que le choix éthique fondamental, celui avec lequel on voudrait être cohérent, ne peut reposer sur la raison seule. Et que l'affectivité seule est aveugle.

      La raison ne se fonde pas sur elle-même, en effet. La source de son énergie est autre chose que la raison elle-même. Le choix même de l'objet sur lequel on oriente la raison ne repose pas sur la raison seule - ça prend une curiosité, un intérêt, une volonté (par exemple).

      Si la raison ne peut se fonder sur elle-même (soit), sur quoi se fonde-t-elle? Nécessairement l'affectivité?

      L'exercice de la raison implique l'effort d'abandonner les biais cognitifs qui, souvent, viennent aussi de l'affectivité.

  • Paul Cadrin - Abonné 19 mai 2018 10 h 49

    Priorité à la raison?

    Votre compte rendu du livre d'Étienne Groleau me laisse sur mon appétit. Oui, nous avons tort d'accorder la priorité à la raison, depuis le milieu du dix-huitième siècle, siècle dit "des Lumières" au cours duquel on a éteint ce qui étaient les phares de la pensée occidentale depuis la fin du quinzième siècle. Et ces phares ètaient, non pas seulement la raison et les émotions, mais la raison, les émotions (qu'on appelait les passions) et la volonté. La trilogie logos, ethos, pathos ou, en termes plus modernes, le vrai, le beau et le bien. Groleau semble fusionner passions et volonté, ce qui aurait certainement été considéré comme une grave erreur à l'époque classique. C'est dans la volonté que sont fusionnées les données de la raison et celles des émotions. Sans la volonté, on a soit un intellect qui tourne sur lui-même, soit des émotions débridées, dans les deux cas sans aboutir à l'action. C'est à la fois intéressant et étonnant que les auteurs que vous citez fassent référence à Beethoven, qui est précisément un des premiers grands compositeurs à avoir vécu et souffert du vide du système de la pensée classique et, par conséquent, à devoir réinventer dans sa musique des structures formelles qu'on associe maladroitement aux seules émotions, à défaut d'un cadre de référence plus adéquat. C'est aussi pourquoi on a tant de difficulté à vraiment comprendre la musique de J.S. Bach, qui est l'apothéose de la pensée classique, clairement et systématiquement articulée autour des trois piliers, le vrai, le beau, et le bien.

  • Gaëtan Lepage - Abonné 20 mai 2018 09 h 35

    2 sortes de connaissances: vraiment?

    On est encore ici dans dialectique du corps et de l’âme, le socle des grandes religions. La connaissance est la connaissance et elle se construit et s’accumule à partir de nos sens et de nos cerveaux qui sont tous deux parties de notre corps. Et trop de raisonnement peut devenir ratiocination!

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 20 mai 2018 12 h 43

    Avant la recherche de la vérité

    il y a le désir de vérité ou le désir de connaitre,de savoir,de s'informer.
    Par exemple le non-désir de connaitre notre histoire résulte dans l'ignirance
    et ce qui s'en suit : sans passé iln'y a pas d'avenir ni le gout de l'avenir.
    Je suis donc d'accord avec Cornellier et Groleau. Aussi avec Pascal et autres
    philosophes nommés.

  • Gaston Bourdages - Abonné 20 mai 2018 14 h 31

    « La connaissance affective qui, à mon humble avis....

    ....se trouve à partir de la si simple question du « COMMENT JE ME SENS ? » Oui, comment est-ce que je me suis senti, comment est-ce que je me sens face à telle ou telle situation ? » Si j'osais écrire que l'émtion est un genre de sous-roduit du sentiment ? Le sentiment, le ressenti vient en premier lieu et l'émotion de suivre. Pleurer est une émotion dont l'origine peut être soit la joie soit la peine, la tristesse.. Joie, peine et tristesse sont avant tout des sentiments trouvés après que je me sois demandé « comment est-ce que je me sens ? » Si vaste monde que celui des sentiments ! Je l'ai appris à la très, très dure. J'avais à le faire. Les psy avec lesquels j'ai eu les privilèges de travailler....des bijoux d'êtres humains. Que j'aimerais donc pouvoir leur rendre publics hommages ! Parlant de bijou, merci monsieur Cornellier de nous offri cet extrait du travail de monsieur Groleau. Oui, un vrai bijou. J'éprouve une peur bleue devand la déshumanisation ambiante. Que dame dignité en arrache par les temps qui courent ! Mes respects.
    Gaston Bourdages
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.