Le chant des sirènes

Quand Andrew Scheer a coiffé Maxime Bernier au fil d’arrivée dans la course à la succession de Stephen Harper, rares étaient ceux qui accordaient à cet ennuyeux député de la non moins ennuyeuse Saskatchewan la moindre chance de raviver la flamme conservatrice au Québec.

Un an plus tard, le personnage n’est pas plus excitant, mais force est de reconnaître qu’il a su tirer profit des circonstances pour faire de son parti une alternative à tout le moins envisageable.

Même s’il ne sera pas lui-même candidat à l’élection générale de 2019, l’entrée en scène de Michel Gauthier constitue un signal très clair pour les électeurs du Bloc québécois désorientés par crise des derniers mois. De toute évidence, il ne croit pas au nouveau parti « Québec debout » lancé par les sept députés qui ont claqué la porte.

L’ancien chef du Bloc a présenté son cheminement comme « une espèce de synthèse des cheminements que beaucoup de citoyens du Québec ont faits depuis vingt ans ». Certains diront plutôt que le Parti conservateur est un moindre mal, tout comme l’est la CAQ aux yeux de ceux qui veulent surtout se débarrasser des libéraux.

M. Gauthier a cependant raison sur un point : à partir du moment où le référendum semble reporté aux calendes grecques, le Parti conservateur apparaît comme celui dont la conception du fédéralisme a traditionnellement été la plus respectueuse de la spécificité du Québec.

Il est vrai que l’accord du lac Meech a constitué la plus spectaculaire tentative de l’inscrire dans la constitution. Bien avant Brian Mulroney, Robert Stanfield — un homme aussi charismatique que le chef actuel — avait cependant fait sienne la conception d’un pays formé de deux nations. Il est venu à deux sièges près de conduire son parti à la victoire en 1972. L’histoire du Canada aurait pu être bien différente.

  

Les propositions de M. Scheer sont bien loin d’une telle reconnaissance. Il serait nettement préférable de transférer des points d’impôt au Québec plutôt que de rédiger une déclaration unique qui ne changerait rien au partage des revenus.

On ne connaît pas non plus les pouvoirs additionnels en matière de culture et d’immigration qu’un gouvernement conservateur serait disposé à accorder au Québec, ni les limites qu’il accepterait de fixer au pouvoir de dépenser dont Ottawa se prévaut pour empiéter sur ses champs de compétence.

Stephen Harper avait fait miroiter lui aussi de grands changements dans l’espoir de faire une percée au Québec. On n’a jamais vu la couleur des nouveaux pouvoirs qu’il avait laissé entrevoir, notamment en matière de langue. Le siège promis à l’UNESCO était finalement une place au sein de la délégation canadienne et la motion qu’il a fait adopter par la Chambre des Communes pour reconnaître que « les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni » avait une valeur strictement symbolique.

Il n’en demeure pas moins que les propositions de M. Scheer rejoignent en bonne partie les demandes formulées par la CAQ dans son « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec ».

 

L’élection partielle du 18 juin dans la circonscription de Chicoutimi-Le Fjord permettra d’évaluer la capacité du Parti conservateur de récupérer le vote bloquiste. M. Gauthier a indiqué qu’il irait appuyer l’ancien entraîneur des Saguenéens, Richard Martel, qui défendra ses couleurs.

Une victoire faciliterait certainement le recrutement de candidats à la prochaine élection générale, qu’il s’agisse du maire de Trois-Rivières, Yves Lévesque, qui vient également de signer sa carte de membre du PC, ou encore de l’ancien maire de Rouyn-Noranda, Mario Provencher.

La partie n’est pas gagnée d’avance dans Chicoutimi- Le Fjord. En 2015, la candidate conservatrice, Caroline Ste-Marie, avait fini quatrième avec 16 % des voix. Malgré l’effondrement du Bloc et l’effacement du NDP sous la gouverne de Jagmeeth Singh, on est loin des belles années de Brian Mulroney, alors que les conservateurs avaient balayé le Québec à deux reprises.

Ils bénéficiaient aussi bien de l’appui des libéraux de Robert Bourassa que de celui du PQ. L’an prochain, ils pourront sans doute compter sur l’appui de la CAQ, mais son organisation est très inégale d’une région à l’autre.

Bien entendu, même si son premier mandat constitue une déception pour plusieurs, Justin Trudeau demeure infiniment plus populaire au Québec que John Turner l’était à l’époque.

Même si la souveraineté n’apparaît plus sur le radar, rien n’assure que les Québécois succomberont pour autant aux sirènes conservatrices. Après des décennies de querelles fédérales-provinciales, la plus ou moins grande souplesse du fédéralisme de l’un ou l’autre en laisse plusieurs indifférents.

Tous les efforts de M. Scheer pourraient être ruinés d’un coup s’il était soupçonné d’encourager en sous-main ceux qui voudraient interdire l’avortement. On aurait bien aimé savoir ce qu’il a dit exactement à son député manitobain qui a lancé en pleine Chambre des communes que l’avortement n’est pas un droit.

30 commentaires
  • Joane Hurens - Inscrit 15 mai 2018 00 h 48

    Quand on n’a plus de mémoire

    ... on passe du Bloc au Parti conservateur. Qui se souvient de l’ignorance érigée en système des Conservateurs, des contrats de la Marine hors du Québec alors que le chantier de Lévis était fin prêt pour construire des navires à moindre coût, du fiasco lamentable du système de paye pour les fonctionnaires fédéraux ...
    C’est vrai, Jonquière possède un grand centre fiscal fédéral avec des centaines de Bleuets qui y travaillent. Ne vous en faites pas, avec une seule Agence du Revenu gérée par Québec, Gauthier va s’en occuper.

    Avec le jugement et la probité qui le caractérisent maintenant, c’est toute la région qui peut s’endormir au ronron conservateur.

    Tellement dégoûtée. Ce n’est pas juste un vire-capot de plus, c’est une vraie trahison.

    • Gilles Théberge - Abonné 15 mai 2018 11 h 04

      On a quand même un vrai problème.

      J’hais Trudeau ce petit immature pour m’en confesser.

      Je ne crois plus au Bloc et il n’est pas question que je vote pour le Bloc ou pour Québec debout, qu’est-ce que c’est que cette patente...?

      Qu’est-ce qui me reste...?

    • Raymond Labelle - Abonné 15 mai 2018 14 h 27

      "Qu’est-ce qui me reste...?"

      Le NPD?

    • Joane Hurens - Inscrit 15 mai 2018 19 h 46

      Je suis comme vous assez embêtée. Je n’ai jamais voté libéral. Mais le ou les partis qui s’engageraient à bloquer Énergie Est attireraient mon attention et sans doute ma sympathie.

  • Yolande Chagnon - Inscrite 15 mai 2018 01 h 05

    VENDRE SON DROIT D'AINESSE POUR UN PLAT DE LENTILLES !

    Ce que propose Andrew Scheer et ses bleus du Québec, c'est un «beau risque, part 2».

    Or nous avons déjà joué dans la «part 1» avec les conservateurs de 1984; je reconnais d'emblée que Brian Mulroney a manifestement mis tous les efforts qu'il pouvait mettre pour faire entrer le Québec dans «l'honneur et l'enthousiasme» dans le Canada de 1982.

    La formule est de Lucien Bouchard, celui-là même qui, 6 ans plus tard a tiré la conclusion que le Canada était irréformable et qui a fondé le Bloc québécois, un parti «dont le succès se mesurerait à la brièveté de son existence».

    Le 30 octobre 1995, les Québécois (avec une participation des inscrits à hauteur de 94%) ont scellé le sort de la souveraineté; ce référendum avait lieu 15 ans après le premier NON.

    Depuis ce temps, les leaders souverainistes ont cessé de parler de souveraineté sauf lors des conseils généraux ou nationaux ou encore des congrès de leurs partis politiques.

    Jean-François Lisée a dépassé la limite de ce qui était envisageable dans le patinage de fantaisie souverainiste: promettre de «sortir les libéraux et de réaliser l'indépendance dans cet ordre». Donc un hypothétique référendum dans un tout aussi hypothétique deuxième mandat.

    On se rend compte aujourd'hui que si le seul objectif de la prochaine élection est de «sortir les rouges», la CAQ peut très bien y arriver seule.

    J'ai prôné (presque dans le désert) que le PQ devait jouer la prochaine élection sur son option: défaite assurée, mais la première possibilité depuis le 30 octobre 1995 de compter les souverainistes et de voir s'il vaut la peine de continuer.

    Tout ce qu'Andrew Scheer peut offrir, ce sont des arrangements administratifs comme un seul rapport d'impôt où les fonctionnaires québécois ne feraient qu'appliquer les lois fédérales.

    Michel Gauthier n'est pas un traitre, mais un apprenti fossoyeur qui veut mettre à la ferraille le véhicule qu'il a lui-même dirigé.

    Et si c'était finalement Martine Ouellet qui avait raiso

    • Gilles Bousquet - Abonné 16 mai 2018 06 h 54

      Oui, Martine Ouellet avait raison au début et maintenant aussi. Les députés du PQ et les 7 mutins du Bloc ne voulaient pas l'avoir comme cheffe, parce qu'ils la trouvaient trop...INDÉPENDANTISTE ouverte, ce qu'ils considéraient et considèrent encore comme nuisible à leurs réélections. La carrière avant l'indépendance du Québec.

      Quand on veut vendre son produit, faut le placer de l'avant, avec ses avantages, pour en parler favorablement, pas dur à comprendre, normalement.

  • Clermont Domingue - Abonné 15 mai 2018 04 h 54

    Le temps

    Le droit de naïtre crée le futur,Le droit de mourir met fin au présent,L'avortement,c'est le passé pour l'enfant à naïtre.On peut ëtre suicidaire. Est-ce un droit?
    Murs aux frontières ou avortements;on n'entre pas:interdit pour l'un et refus du partage pour l'autre,
    Les partis politiques meurent,Des peuples meurent.Certains meurent centenaires,d'autre meurent avant de naïtre.
    Ne cherchez pas l'égalité dans la distribution du temps!

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 15 mai 2018 09 h 35

      Monsieur Domingue,votre poème me touche et souhaite qu'il rejoigne les citoyens ouverts.
      "Des peuples meurent.Certains meurent centenaires,d'autres meurent avant de naitre."
      Les citoyens ne sont pas "tannés"de mourir meme avant le temps.

  • Patrick Boulanger - Abonné 15 mai 2018 05 h 46

    « Il serait nettement préférable de transférer des points d’impôt au Québec plutôt que de rédiger une déclaration unique qui ne changerait rien au partage des revenus » (Michel David).?

    J'aime bien cette idée. Toutefois, on peut se questionner à savoir à quoi ils vont servir si cela se concrétise. À mon avis, la CAQ, le PLQ et peut-être le PQ pourraient être tenté de les récupérer pour... baisser les impôts du Québec.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 mai 2018 06 h 00

    Le mirage du grenouillage politique

    Au Canada, les véritables pouvoirs économiques sont détenus à Ottawa alors que les gouvernements provinciaux sont relégués au rang d’intendants régionaux dont le gouvernement central oriente les politiques grâce à son pouvoir de dépenser.

    C’est en 2001 que le fédéral a décidé de la délocalisation de la construction navale canadienne du Québec vers deux provinces anglophones. 60 milliards$ iront donc ailleurs qu’au Québec. Et nous financeront en partie cette délocalisation par nos taxes.

    À partir de 2022, le Canada doublera à 15 milliards$ _par année_ le montant consacré à l’achat de matériel militaire américain alors que le danger de guerre mondiale est nul (contrairement à la psychose entretenue par les gazouillis présidentiels). Ce qui obligera le parti au pouvoir (peu importe lequel) à sabrer dans filet de protection sociale (puisqu’entretemps on aura diminué la charge fiscale des entreprises).

    Et pendant que le fédéral maintient le contrat de vente de chars d’assaut ontarien à l’Arabie saoudite, il fait dérailler le contrat de vente d’hélicoptères _civils_ québécois aux Philippines, représentant des retombées économiques de 2 à 5 milliard$ pour le Québec et ce, dans l’indifférence totale.

    Et pendant qu’il multiple investissements réels et les subventions (les dons) à l’industrie automobile ontarienne, le fédéral ne sécurisera que la production d’avions d’affaires en Ontario par Bombardier, obligeant ce constructeur à abandonner l’espoir de devenir un grand constructeur d’avions civils concurrents de Boeing et d’Airbus.

    Et à chaque nouveau traité de libre-échange, des secteurs de l’économie québécois servent de monnaie d’échange à l’accès du Canada à de nouveaux marchés.

    Bref, on pourra bien focusser sur les miettes symboliques que tel ou tel parti politique fédéral pourra donner au Québec, cela n’est qu’un miroir aux alouettes qui nous distrait de l'essentiel : la lente dépossession économique du peuple francoQuébécois.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 15 mai 2018 13 h 07

      @ JPM Que voilà une analyse brève mais combien vraie...Malheureusement, nous ne serons que 5 ou 10
      à vous lire et à opiner de la tête devant notre écran. Est-ce que votre propos sera sur les médias sociaux ?
      C'est là, parait-il, qu'il faut être !?

      Alors même que je vous lis, je regarde à TV5 monde..."Le monde en français" ...où l'un des invités, du plateau TV,( l'un des fossoyeurs de notre nation québécoise et l'un des politiciens les plus critiqués pour son dérapage politique et financier et, responsable des années "sales" 2003 à 2013)... est nul autre que John James Charest...vêtu des "habits" de " leaders pour la paix"....Faut le faire! Misère...Mais qui diable a tiré les ficelles et lui a donné ainsi cette visibilité incongrue, déplacée, inconvenante.? La mondialisation néo-libérale à outrance...
      Les médias ont une large part de responsabilité...dans ce domaine. Trop de ces supposés leaders, parfois corrompus, ont très souvent accès aux "unes" des journaux écrits ou parlés...

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 15 mai 2018 14 h 04

      À Nicole D. Sévigny :

      Merci pour votre commentaire.

      J’en profite pour corriger une erreur : les dépenses militaires doubleront à 30 millards$ (ou 15 milliards$ de plus).

      J’ai publié sur mon bloge le texte ‘La façade ministérielle du gouvernement fédéral’ dans lequel je soutiens que la ‘machine’ de l’État canadien’ est composée d’une fonction publique à 92% unilingue anglaise qui agit derrière une interface politique élue.

      Peu importe que cette interface soit conservatrice ou libérale, les politiques racistes de l’État canadien à l’égard des Autochtones et les politiques discriminatoires à l’égard du peuple francoQuébécois persistent.

      Parce que ceux qui mènent le pays sont de grands mandarins brillants qui croient qu’il est imprudent d’investir au Québec puisque notre province pourrait un jour faire l’indépendance.

      Le problème est qu’entretemps, on paie 18,9% des taxes et impôts du fédéral; nous sommes pénalisés pour une indépendance que nous ne faisons pas sans profiter de ses avantages. Bref, on est mieux de la faire puisque toute manière, on en paie le prix.

      Pensez que les employés du chantier maritime Davie auraient des emplois à perpétuité si le Québec était indépendant puisque nous aurions alors besoin d’une défense maritime. Au sein du Canada, on paie pour une marine construite ailleurs.

      Mais qui leur tient ce discours ? Qui distribue des tacts aux employés de la Davie ? L’indépendance ne se fait pas à l’Assemblée nationale : elle se fait dans la rue.

      Privés de revenus, nos quotidiens reproduisent des communiqués de presse et leurs commentateurs les plus brillants se laissent distraire par un grenouillage politique insignifiant.

      Comment le peuple francoQuébécois pourrait-il se réveiller dans un pareil contexte ?