Dangers mortels

La dénonciation par le président Trump du traité nucléaire avec l’Iran menace d’étendre la guerre au Moyen-Orient. Elle menace aussi de démolir l’Europe.

Commençons par le Moyen-Orient. On a eu un aperçu du danger avec cet échange de tirs, la semaine dernière, entre Israël et l’un de ses ennemis jurés : la République islamique d’Iran, présente dans la Syrie voisine où, avec la Russie et par une incursion massive, elle a sauvé la mise, depuis 2014, à la dictature assiégée de Bachar al-Assad.

Échange asymétrique comme d’habitude, la supériorité militaire d’Israël ne manquant jamais une occasion de se manifester, avec une « loi du talion » multipliée par cent. De timides tirs de roquettes provenant de forces pro-iraniennes en Syrie avaient visé les hauteurs du Golan, territoire occupé et annexé par Israël. Tirs précédés, au cours des mois (et des jours) précédents, par plusieurs raids israéliens en Syrie, ponctuels et de portée limitée.

Mais cette fois, l’État juif a répliqué par une salve sans commune mesure avec ce qui avait précédé : on a parlé de cinquante cibles iraniennes détruites en Syrie, de dizaines de morts parmi les combattants iraniens (ou leurs alliés locaux).

Encore une fois — c’est la fierté d’Israël —, les dommages se sont retrouvés tous d’un seul côté : les bases iraniennes en Syrie, avec des populations syriennes environnantes une fois de plus terrorisées, prises en otage par des forces qui les dépassent.

Difficile de dire si cette passe d’armes constitue le lever de rideau d’une future guerre directe entre Israël et l’Iran — ce qui serait une catastrophe supplémentaire dans une région qui n’en manque pas — ou une sorte d’avertissement, de « mesure » de forces ennemies qui se jaugent, mais qui pour l’essentiel se retiennent toujours.

Évidente est la contribution à cet épisode du président — soutien inconditionnel de l’État d’Israël, et qui a repris pour lui, mot pour mot, sa démonologie face à l’Iran. La séquence violente de la semaine dernière, sur 48 heures, commence mardi avec le discours de Donald Trump — déclaration de guerre symbolique à Téhéran — puis se termine jeudi avec les furieux bombardements israéliens en Syrie. Tout est lié.


 

Autre front crucial, plus politique celui-là, que vient chambouler le « tournant iranien » de Trump : l’Europe.

La menace est grave, peut-être mortelle, pour la crédibilité et les capacités de l’Union européenne. Une Union déjà ébranlée par les asymétries économiques révélées par la crise de la Grèce et de l’euro, par l’insurrection nationaliste en cours dans plusieurs pays, où les partis traditionnels tendent à s’effondrer (France, Italie et maintenant Espagne). Sans oublier l’État autoritaire qui montre son nez (Hongrie, Pologne) et le Brexit qui se poursuit cahin-caha.

Au lendemain du discours de Trump, la question se pose de l’avenir des relations diplomatiques et économiques entre l’Iran et le Vieux Continent. L’Europe poursuivra-t-elle le timide dégel consécutif à l’accord de 2015, avec une reprise des investissements (français et allemands) à Téhéran dans l’automobile, l’aviation, le pétrole ?

Emmanuel Macron et Angela Merkel ont bien voulu rassurer les « modérés » en Iran (le président Rohani, qui joue sa survie politique) en leur offrant des garanties sur le respect, par les Européens, des termes de l’accord signé en juillet 2015.

Mais on peut sérieusement se demander, devant les menaces du gorille américain contre quiconque oserait encore faire affaire avec les Iraniens, quelle résistance peuvent bien lui opposer les Européens.

L’arrogante injonction du nouvel ambassadeur états-unien à Berlin, qui à peine arrivé déclare, dans la foulée de Donald Trump, que « les compagnies allemandes faisant des affaires en Iran devraient cesser immédiatement leurs opérations », donne le ton. Elle peut laisser augurer une terrible guerre commerciale, à côté de laquelle les tarifs douaniers annoncés sur l’acier et l’aluminium apparaîtraient comme de la menue monnaie.

Malheureusement, les Américains ont le pouvoir de torpiller l’accord sur le nucléaire iranien et d’intimider les Européens qui voudraient s’y tenir. Pour résister — et pour répliquer, coup pour coup, aux attaques américaines —, il faudrait qu’Angela Merkel aille au bout de son idée selon laquelle les relations transatlantiques vivent aujourd’hui un changement radical, voire une rupture.

Il faudrait aussi que les Européens et leurs élites fassent montre d’une détermination, d’une cohésion et d’une foi en eux-mêmes qu’on ne leur connaît pas.

7 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 mai 2018 06 h 06

    L’Europe doit se tenir debout

    Il est temps que l’Europe oblige ses compagnies à ne conclure leurs contrats qu’en euros et non en dollars américains puisque dans ce dernier cas, cela donne une base extraterritoriale aux sanctions des tribunaux commerciaux américains.

    Si les États-Unis sont encore la première puissance économique mondiale, les membres du marché commun européen représentent, collectivement, la première force économique du globe. Il est temps que l’être inculte qu’est Trump l’apprenne.

  • Gilles Bonin - Abonné 14 mai 2018 08 h 27

    Dans tout cela

    on note encore une fois la grande faiblesse européenne: le défaut d'une Europe politique efficace, surtout à cause du «min-gorille» allemand - et trop souvent dans la ligne des USA. Même erratique et en déclin, le «gorille» américain est encore l'illustration du «bullier» qu'il a toujours été d'ailleurs, Trump ou pas Trump au pouvoir. Malheureusement l'Europe n'est pas une puissance mondiale sauf sur les marges. À l'exception de la guêpe russe, le grand maître mondial est la Chine qui va profiter du nid à vipères moyen-oriental qui tourne autours des sempiternelles querelles meurtrières religieuses et du conflit sans fin entre Israêl et les palestiniens.

    On glosse un peu trop, surtout du côté de Trump, avec le «processus de paix» coréen... dont le maître d'oeuves est ... oh! surprise, la Chine; c'est elle qui décidera du genre de «paix» coréen qu'il y aura, surtout que les USA vont vouloir se débarrasser de ce point chaud pour rapatrier les troupes et les budgets vers... quoi? sinon un conflit direct avec l'Iran qui risque d'être son véritable chant du cygne - et le nôtre par ricochet.

  • Georges LeBel - Abonné 14 mai 2018 10 h 09

    israël

    Mais pas même une pensée pour les 37 palestiniens désarmés abattus de sang froid aujourd'hui seulement par l'armée d'occupation... S'habituerait-on à la barbarie quotidienne ? Georges leBel

    • Gilbert Troutet - Abonné 14 mai 2018 11 h 45

      En effet, M. LeBel, il semble qu'israël puisse tout se permettre. Disons-le franchement : il s'agit de terrorisme d'État, un État où être juif vous confère des droits que les autres n'ont pas. Autrement dit, une forme d'apartheid, qui justifie toutes les violences. Et nos gouvernements ne lèvent pas le petit doigt.

  • Pierre Fortin - Abonné 14 mai 2018 11 h 10

    Il faut d'abord à l'Europe une ferme volonté politique

    « [...] devant les menaces du gorille américain contre quiconque oserait encore faire affaire avec les Iraniens, quelle résistance peuvent bien lui opposer les Européens », demandez-vous ?

    Les Européens n'ont d'autres choix que de répondre par des lois symétriques à la hauteur du défi. Pierre Lellouche, ancien Secrétaire d'État des Affaires européennes sous Nicolas Sarkozy et auteur d’un rapport sur l’extraterritorialité du droit américain, est bien conscient du problème : « Si l'Europe accepte cette décision sans réagir, elle aura montré spectaculairement qu'elle n'existe pas et qu'elle n'existera plus sur les questions politiques majeures du monde ».

    Il faut selon lui créer un rapport de force conséquent : « Quand les Européens taxent Apple, je peux vous dire que les Américains font attention! Quand j'ai mis dans la loi Sapin II une clause qui permet de poursuivre les filiales d'entreprises américaines situées en France pour des actes de corruption commis à l'autre bout du monde, ça, ils l'ont parfaitement noté. Mais il appartient d'établir cette crédibilité.

    « Les lois de blocage interdisent aux sociétés européennes ou aux sociétés du pays concerné de se soumettre au droit d'un pays étranger- en l'occurrence au droit américain - sous peine de sanctions fortes. Donc ces lois existent, elles existent même dans les codes juridiques français, nous avons des lois de blocage depuis 1968. »

    Pour établir sa crédibilité, il faut savoir affirmer ses intentions. La suite des événements nous montrera si les Européens préféreront se coucher comme ils l'ont fait jusqu'ici et accepter de nouvelles sanctions (près de 40 milliards de dollars déjà) ou relever la tête comme le leur demande leurs populations.

  • Serge Lamarche - Abonné 14 mai 2018 15 h 34

    Israël, la menace constante

    Le narratif d'Israël et des États-Unis concordent. Ils sont les victimes et les sauveurs de l'humanité. Un peu comme les allemands, finalement.

    • Micheline Gagnon - Abonnée 15 mai 2018 07 h 11

      Ne pas confondre, le seul but de Trump est de récompenser ses électeurs évangélistes. Il s'agit ici de réaliser des prophéties bibliques annonçant le retour du sauveur et la fin du monde. Ainsi, on peut lire dans le New-York Times: «A Dallas evangelical pastor who once said that Jewish people are going to hell and a megachurch televangelist who claimed that Hitler was part of God’s plan to return Jews to Israel both played prominent roles on Monday in the opening ceremony of the new American Embassy in Jerusalem.» https://www.nytimes.com/2018/05/14/world/middleeast/robert-jeffress-embassy-jerusalem-us.html