Les hommes de madame Oates

Il y a quelques mois, je parlais d’un « automne JCO » : trois livres en français de ce monstre sacré des lettres américaines. Eh bien, ça continue… À peine le temps de souffler que voici un quatuor de nouvelles totalisant 250 pages (Amours mortelles, 2018, Philippe Rey, traduit de l’américain par Christine Auché). Dans cette manne de proportions bibliques que madame Oates continue de faire pleuvoir sur la Littérature, et dont le flirt avec le gothique est un trait récurrent, la dernière fournée offre un pain plus noir que jamais, sur et amer, marqué de plusieurs croix.

On peut remarquer, sans pour autant verser dans un appui tacite aux thèses défendues par les groupuscules masculinistes de la tendance suprémaciste, que l’image du mâle blanc occidental, qui n’a pas le bonheur d’être queer et qu’affligent des pulsions hétérosexuelles d’une suspecte normalité, est devenue un fardeau, la preuve de quelque crime encore à commettre, faisant de lui la cible idéale de toutes les vindictes, de toutes les montées de lait, un coupable a priori.

Une analyse le moindrement poussée du profil socio-psychologique des personnages masculins d’Amours mortelles ne serait, en tout cas, vraiment rien pour remonter le moral du queutard nord-américain ordinaire. Dans la première nouvelle, un grand ponte des arts de la scène californien accule sa quatrième femme, qui lui concède une trentaine d’années — « cette différence d’âge ressemblait à une fissure dans le sol, qui n’aurait représenté un danger que si on essayait de sauter par-dessus » —, au suicide.

Dans la seconde, le garçon un peu plus vieux dont est tombée amoureuse la narratrice de 16 ans s’avérera être un psychopathe qui, des années auparavant, a assassiné sa jeune soeur à coups d’aviron pendant une promenade en barque.

Dans la troisième, un adolescent, membre d’une fraternité étudiante, règle le cas de ses deux parents à coups de hache, à la Raskolnikov, de nuit, avec préméditation, dans leur chambre de la grosse maison de banlieue familiale.

Dans la quatrième enfin, une jeune femme abusée sexuellement par son grand-père au cours de son enfance ourdit malgré elle sa vengeance en lui donnant rendez-vous dans un cimetière, occasion que saisitson soupirant, pour corriger et bastonner à mort le vieux pervers.

Dans ces quatre fictions, à l’exception des quelques personnages secondaires au sujet desquels on ne sait presque rien (exemple : le paternel expédié à coups de cognée par fiston), impossible de trouver un seul protagoniste mâle qui ne soit pas un agresseur libidineux en position d’autorité (le ponte culturel, le grand-père) ou un être habité d’une violence primaire dont les pulsions sadiques et homicides n’attendent qu’une occasion d’éclater (le petit copain, le fils, l’amant).

Dans un des essais réunis sous le titre La foi d’un écrivain, réédité en format poche l’automne dernier (Philippe Rey, 2018, traduit de l’américain par Claude Deban), Joyce Carol Oates, écrivant sur son enfance, notait ceci à propos de ses anciens petits camarades d’école : « Ces garçons apprenaient de leurs pères à chasser et tuer des animaux, et ils “taquinaient” (le mot ‘harcèlement’ n’avait pas encore cours) sans pitié les enfants plus jeunes. Certaines de ces “taquineries” pouvaient devenir très cruelles […], elles glissaient en tout cas vers ce que, dans un environnement plus policé, on qualifierait d’“agression” et d’“agression sexuelle”… mais c’est une autre histoire, en désaccord avec la poésie de la nostalgie enfantine. »

Dans un autre essai du même recueil, Écrire et courir, revenant sur cette période, elle écrivait : « Souvent, lorsque je cours dans les paysages les plus idylliques, je me rappelle les galopades affolées de mon enfance ; j’étais un de ces enfants malchanceux qui n’avaient pas de soeur ou de frère aînés pour les protéger contre la cruauté systématique des camarades plus âgés, ce qui en faisait des proies faciles. […] Les abus sexuels nous semblent les plus répugnants de tous, et ce sont assurément ceux qui provoquent une amnésie palliative. » Ce qui ressemble assez à une confession à peine déguisée, curieusement glissée dans un essai censé traiter des rapports entre le jogging et l’écriture.

Sur Twitter, Oates s’est prononcée en faveur du mouvement #MeToo. Et dans une récente critique d’un roman de A. J. Finn qu’elle signait dans le New Yorker, y saluant « une triomphante parabole de #MeToo », elle ajoutait : « La vengeance, cruellement tardive, est tout de même douce » (ma traduction).

Et donc, oui, il y en a sans doute, des raisons pour que les hommes de ces Amours mortelles se résument à une aussi belle collection de salauds. « Son problème, dit de l’ado parricide la narratrice de « L’exécution », c’est qu’il était né avec la mauvaise couleur de peau. Si seulement il avait eu la peau sombre… » White man’s tears.