Hypocrisie nucléaire

Acclamé par ses partisans comme futur Prix Nobel de la paix pour l’incertain dégel avec la Corée du Nord, Donald Trump menace simultanément de rallumer le feu nucléaire en Iran.

C’est ce qui pourrait se produire si le président des États-Unis décide, samedi prochain, de dénoncer l’accord de juillet 2015 signé par l’Iran et six grandes puissances, qui a eu pour effet de faire reculer et de « geler » toute menace, même théorique, d’une éventuelle bombe atomique iranienne à moyen terme.

L’accord de 2015 a levé les sanctions contre le gouvernement de Téhéran, mais il l’a fait en échange d’une stricte limitation de son programme nucléaire, et d’un régime draconien d’inspections et de contrôle par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

Depuis deux semaines, les dirigeants européens défilent à Washington, faisant la cour à Donald Trump pour tenter de le dissuader d’ouvrir la boîte de Pandore. Il y a deux semaines, on a pu voir la pièce Les amours de Donald et Emmanuel, puis quelques jours plus tard, sur un mode plus sobre, la chancelière Angela Merkel en visite américaine. Hier, c’était le tour du ministre britannique des Affaires étrangères, Boris Johnson.

Sans compter les avis répétés de l’ONU et des spécialistes du contrôle nucléaire que sont les responsables de l’AIEA, ceux-là mêmes qui débarquent régulièrement à Téhéran et ont les yeux braqués sur le moindre geste suspect en matière nucléaire.

Tous ont dit et ne cessent de répéter que Téhéran, depuis l’entrée en vigueur de l’accord multilatéral, en janvier 2016, a scrupuleusement respecté ses engagements. Et tous répètent, en susurrant ou en menaçant, que sa répudiation par un des principaux signataires de cet accord historique pourrait relancer la course aux armements au Moyen-Orient. Et donner carte blanche aux « durs » du régime iranien, désormais libérés de toute obligation.

Selon cet accord, l’Iran acceptait de limiter, pendant 15 ans, ses stocks d’uranium enrichi (et la qualité de ce combustible, bien en deçà du seuil « militaire »), ainsi que le nombre de centrifugeuses, éléments cruciaux de la transformation nucléaire. Téhéran avait également accepté — après une intervention spécifique de la France au printemps 2015 — de modifier une installation d’eau lourde afin qu’elle ne puisse plus produire de plutonium de niveau militaire.

Tout cela en échange d’une levée partielle, échelonnée dans le temps, des sanctions économiques contre l’Iran… à commencer par le « dégel » de quelques dizaines de milliards de dollars, produits du commerce iranien, qui avaient été mis sous séquestre.


 

Le procès fait à Téhéran par Washington — et de façon tonitruante, par le gouvernement israélien, toujours prêt à crier au loup lorsqu’il s’agit du Démon iranien — est un procès d’intention qui sent la mauvaise foi, doublé d’un détournement de sujet.

Détournement, puisque, dans cette histoire, il s’agit bien de limiter la prolifération nucléaire, avec un accord et des clauses qui bétonnent et menottent la capacité de manoeuvre, sur ce plan précis, de l’armée et du gouvernement iraniens.

Au lieu de quoi, Washington et Jérusalem accusent Téhéran d’avoir un programme de missiles balistiques (ce qui est vrai). On vomit l’accord parce qu’il est limité dans le temps (échéance à 2030, voire 2025 pour certaines clauses). On accuse les Iraniens d’être intervenus au Moyen-Orient (en Syrie, ce qui est tout à fait vrai ; en Irak… où Américains et Iraniens ont combattu du même bord !). Et de toute façon, n’est-ce pas, les Iraniens étaient, sont et seront toujours des menteurs, avec qui on ne pourra jamais traiter !

Ce détournement (un accord nucléaire efficace, mais dont certains exigeraient maintenant qu’il assure la paix globale et annihile un ennemi juré et toutes ses défenses) se double de mauvaise foi.

Qu’il suffise de rappeler qu’Israël possède au bas mot 200 bombes atomiques en état de marche, avec une panoplie de lanceurs, tout en envoyant promener l’AIEA et refusant la moindre question sur son programme nucléaire. Ce rappel en tête, on peut mesurer toute l’hypocrisie des accusations de Benjamin Nétanyahou.

Au moins, lui sait ce qu’il fait. Alors que Trump, qui dénonce comme « désastreux » un accord qu’il n’a même pas lu, un homme imperméable à tout échange d’arguments, joue avec le feu nucléaire, bien loin des idéaux pacifistes d’Alfred Nobel.

5 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 7 mai 2018 01 h 02

    Belle analyse

    et ça risque en effet d'être le foutoir et la fin programmée, dans le temps, d'Israël malheureusement car avec ou sans le feu nucléaire cet état ne tiendra pas le coup, ne serait-ce que par la loi du nombre. Seule une paix honorable et équilibrée pourrait sauver la mise et aussi seuls les USA peuvent agir pour y parvenir, mais le fondamental désir d'y arriver n'a jamais été totalement au rendez-vous de quelque administration américaine que ce soit, encore moins avec l'erratique Trump - et pour être honnête, l'effort n'était pas total de la part des autres acteurs - encore ici on tente de jouer le nombre... quelqu'en soit le prix humain.

  • Claude Lamontagne - Abonné 7 mai 2018 08 h 29

    Les Israéliens auraient-ils tous les droits ?

    Pourquoi les installations atomiques israéliennes n'ont-elles jamais été inspectées par l'Agence internationale d'Énergie Atomique (AIEA) ? Je ne comprends vraiment pas ! Israël serait-il au-dessus de toutes les lois internationales ? Je ne crois pas ! Une telle prétention m'apparaît dangereuse pour Israël même. Un peu de lucidité ne serait pas superflu puisque l'histoire a tendance à se répéter et que les empires ne durent qu'un temps, le temps de l'illusion d'un certain pouvoir narcissique décadent. Tous les peuples ont leurs génies qu'on le veuille ou non !

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 7 mai 2018 08 h 42

    Il en est...


    En 1976, paraissait un livre qui fit grand bruit à l’époque: "Ces malades qui nous gouvernent". Les auteurs (Acocce et Rentchnick) relataient entre autres les cas de Staline, Kennedy, Roosevelt, Mao, Nixon, etc. En 1980, les auteurs récidivent dans "Ces nouveaux malades qui nous gouvernent", avec les exemples des Reagan, Khomeini, Kadhafi, Shah d’Iran, Amin Dada, Duvalier, Moshe Dayan,etc.

    Ce sont des malades pas comme les autres. Ce sont des gouvernants qui ont pris, qui prennent et qui prendront des décisions catastrophiques pour leur pays, voire pour la planète toute entière. Donald Trump est de ceux-là.

  • Fréchette Gilles - Abonné 7 mai 2018 10 h 17

    Essais balistiques

    Les États-Unis est le pays le plus nucléarisé au monde. De plus, il ne faut pas oublier qu'il est le seul a avoir utilisé à deux reprises la bombe atomique sur des populations civiles. Encore, il y a deux ou trois semaines, ce pays effectuait des essais balistiques intercontinantaux. C'est aussi le pays le plus militarisé au monde. C'est notre voisin et ce n'est pas rassurant surtout quand sa population élit un inconscient, ignorant (au sens le plus large qui soit) et belliciste.

  • Gilbert Troutet - Abonné 7 mai 2018 20 h 27

    Très bon article

    Je trouve votre mise au point très pertinente. Comme vous le soulignez justement, pourquoi Israël aurait-il droit à la bombe atomique et pas les autres ? « Qu’il suffise de rappeler qu’Israël possède au bas mot 200 bombes atomiques en état de marche, avec une panoplie de lanceurs, tout en envoyant promener l’AIEA et refusant la moindre question sur son programme nucléaire. Ce rappel en tête, on peut mesurer toute l’hypocrisie des accusations de Benjamin Nétanyahou.»

    On pourrait ajouter que l'Iran n'a pas l'habitude, comme Israël, d'attaquer ses voisins. Sans parler de l'arsenal nucléaire que possèdent les États-Unis, eux qui s'en sont servi deux fois au Japon et qui voudraient s'ériger en donneurs de leçons.