Les poissons

Dans La mouette, de Tchekhov, le personnage de Trigorine dit : « J’aime la pêche. Je ne connais pas de plus grand plaisir que de m’installer le soir au bord de l’eau et de surveiller mon bouchon. »

La pêche à la ligne est une façon de goûter les textures de toute une gamme de silences. En concluant une trêve avec le monde, elle permet de goûter aux plaisirs de l’action dans l’inaction.

À Cookshire, capitale de mon enfance, j’ai grandi non loin de la rivière Eaton. Certains matins, l’eau de cette rivière des Cantons-de-l’Est était verte. D’autres jours, elle était rouge ou bleu-mauve. Parfois, elle était jaune ou orange. Cela dépendait de la production du jour de l’usine de lainage.

Sous le pont où nous allions, toutes ces couleurs se mélangeaient les unes aux autres. Des résidus de laine tournaient dans des ressacs, s’accrochaient aux pierres, s’agglutinaient en une boue douteuse, dans un grand écheveau liquide. On pêchait là néanmoins un poisson blanc dont personne n’a jamais osé se nourrir.

Au bénéfice des agriculteurs des environs, le lit de cette rivière était creusé sans ménagement à l’aide de machineries lourdes. Certains gros agriculteurs réclament encore des gestes pareils, arguant que les petits graviers que laisse autrement la rivière polluent leurs champs.

Au temps des Abénaquis, la rivière Eaton s’appelait d’un long nom que je ne retrouve pas. En français, il signifiait « rivière aux saumons ». Ce n’est pas par hasard si, non loin de là, dans les environs de Scotstown, une autre rivière est baptisée au nom de ce salmonidé. Ce roi des poissons avait l’habitude de remonter le cours des rivières jusqu’au sud du Québec afin d’y frayer, en cheminant par la rivière Saint-François.

En 1833, Samuel Brooks de Lennoxville rédige un rapport pour le monopole impérial voué à exploiter les environs. Il écrit qu’on trouve tout l’été dans les eaux de la Saint-François quantité de beaux saumons. En 1759, le colonel Rogers et ses hommes avaient remonté la Saint-François pour massacrer les autochtones. Bientôt, il n’y aura pas plus de saumons que d’Abénaquis dans les Cantons.

À ceux-là dont l’expansion de l’industrialisation profita le plus, on réserva les saumons qui, au nord, avaient échappé au rayon de leur exploitation du sud. Les riverains de ces cours d’eau se virent interdire l’accès aux poissons au profit de riches hommes d’affaires américains et canadiens qui s’octroyaient le plaisir de la pêche au nom d’une nouvelle forme de régime seigneurial : les clubs privés. Selon le bon vouloir de ses possédants et de leurs amis, les patroneux du terroir, leurs privilèges sont consacrés.

À compter de 1885, le gouvernement de Québec laisse libre cours à l’expansion de ces clubs. Le gouvernement du premier ministre John Jones Ross, un médecin, adopte cette année-là une loi vouée en principe à protéger le poisson et le gibier. En pratique, elle ne fait qu’assurer, comme au Moyen Âge, la mainmise des possédants sur la faune par l’entremise de ces clubs de chasse et pêche huppés.

Les documents de cette époque qui n’ont pas été détruits par la négligence gouvernementale envers l’histoire montrent que plus de 80 % des membres de ces baronnies étaient des anglophones. Les Canadiens français qui s’y retrouvent gravitent dans la même nébuleuse qu’eux : profession libérale, commerce et industrie, monde politique.

En 1899, ces clubs sont au nombre de 30. En 1941, on en dénombre un peu plus de 600. Au début des années 1960, à mesure que le sentiment démocratique croît, ces protectorats suscitent l’indignation générale. En 1965, plus de 2000 clubs privés sont répertoriés au Québec. On va en démanteler quelques centaines entre 1966 et 1970, essentiellement près des villages. Jusqu’en 1978, au moins 1200 lacs du Québec restent encore inaccessibles à la population. Plus de 37 000 kilomètres carrés de territoire demeurent soumis aux termes de cette féodalité. Mais cette année-là, le gouvernement Lévesque décide que ce régime d’aliénation a fait son temps.

Depuis, on croyait sottement tout cela bien révolu. Mais non.

Les lacs privés se sont remis à pulluler, même si, devant la loi, rien de tel n’existe en principe. La plupart des cours d’eau du nord sont à nouveau réservés à quelques riches pourvoiries. Les prix demandés promettent de ne pas attirer n’importe qui : jusqu’à 20 000 $ pour une semaine de pêche.

À qui profite aujourd’hui la pêche en des lieux pareils, en particulier celle du saumon ? Avant d’être arrêté, l’ex-maire de la ville de Terrebonne organisait des sorties de pêche aux frais des entrepreneurs, rapportait la semaine dernière Le Journal de Montréal. Entre 2003 et 2012, l’enquête a démontré qu’une dizaine de voyages de pêche au saumon avaient été organisés, au coût de 1200 à 1400 $ par jour par participant. Était-ce simplement pour le plaisir d’y apprécier la nature ?

Muet comme une carpe au sujet de ces privilèges consentis à de nouvelles principautés de l’argent, le gouvernement Couillard a fini par retrouver sa langue pour s’expliquer. Il a avancé que cette nouvelle façon de faire, qui n’est pas sans rappeler l’ancienne, avait été rendue nécessaire par… les Amérindiens. Ma foi, ils ont le dos large pour expliquer le pillage, les autochtones !

L’eau douce chez nous est en train de redevenir une affaire très salée. Et à l’évidence, on nous prend plus que jamais pour des poissons.

7 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 7 mai 2018 00 h 51

    Arrêtons de glorifier la cupidité!

    Les riches et les mieux nantis se moquent de nous. Ils essayent de justifier leur cupidité avec la bénédiction de nos gouvernements néolibéraux. On devrait s'inspirer de l'Australie où toutes les plages sont publiques. Nous vivons encore dans un système féodal.

  • Louise Nepveu - Abonnée 7 mai 2018 06 h 38

    Les vautours

    Merci pour cette chronique si instructive! On pensait naïvement que le PQ avait réglé la question des clubs privés une fois pour toutes mais c'était sans compter sur le gouverment libéral actuel qui ne se gêne même plus pour afficher son mépris pour la plèbe. Qu'est-ce que c'est que ce prétendu "pillage" de nos rivières à saumons? Croit-on sérieusement que les richissimes clients des pourvoiries de grand luxe vont se contenter de ramener en ville deux ou trois prises? Le territoire québécois nous appartient à tous, sans égard à la richesse! L'outrecuidance des libéraux dépasse l'entendement et illustre parfaitement leur souci de privilégier les seules personnes qui trouvent grâce à leurs yeux: les millionnaires.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 7 mai 2018 13 h 29

      Et voilà! Tout est dit.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 7 mai 2018 07 h 10

    Le gouvernement du grand retour en arriière.

    Pour paraphraser Justin Trudeau, c'est à se demander à qui le présent gouvernement est au service de.

    Nous le savons tous maintenant: le favoritisme institutionnalisé, la spoliation, la dépossession collective, la culpabilisation, le nivellement par le bas, l'aliénation culturelle et maintenant économique font partie du mantra du premier ministre. Mais où donc la simple décence va-t-elle lui intimer de s'arrêter dans son entreprise opaque et ténébreuse de déconstruction nationale? Maintenant que son régime n'a plus que cinq mois à vivre, le voilà qui semble mettre les bouchées doubles. Faire le plus de dégâts possible avant de se faire montrer la porte après les élections: voilà son objectif avoué.

    Philippe Couillard prétends que le Québec est parti sur une lancée. Pour aller vers où? Tous les indices pointent au même endroit: au diable.

  • Pierre R. Gascon - Inscrit 7 mai 2018 07 h 42

    Le principal et l'accessoire

    Récemment, ce n'est pas par naïveté que les médias ont ridiculisé Jean-François Lisée pour satisfaire la curiosité de leur public lorsque celui-ci a proposé une solution dans l'affaire des migrants illégaux. Sa proposition de revoir l'entente entre les pays sûrs, le gouvernement fédéral tente de trouver une entente depuis bientôt un an. C'est sur l'accessoire que Jean-François Lisée a été exécuté sur la place publique, alors que l'élément principal de sa proposition est la solution à cet état de fait.

    Ha, ces médias!

  • Gilles Delisle - Abonné 7 mai 2018 09 h 23

    Le grand retour en arrière!

    Qui aurait cru cela? Les réserves de pêche pour les plus riches, comme avant le gouvernement de Lévesque en 1976. Signe des temps, le Québec est en recul à tous les chapîtres, que ce soient en éducation ( les jeunes Québécois , bons derniers dans les derniers résultats pancanadiens), en santé, alors que nos professionnels de la santé sont les mieux traités au Canada, la grande entreprise qui peut poursuivre n'importe quelle ville ou village qui veut s'opposer à sa venue pour protéger ses terres et sa nappe phréatique etc. etc. etc. Le Québec est en net recul à bien des chapîtres, depuis la prise de contrôle des Libéraux , il y a déjà quelques dizaines d'années. Tout cela , conjugué avec une population qui a décidé de prendre soin d'elle plutôt que de s'occuper des vraies affaires de ce pays à venir.