Le fédéralisme de guerre

De nombreux qualificatifs ont été utilisés pour décrire les travers du fédéralisme canadien. On a parlé de fédéralisme dominateur, impérial, prédateur et même vampirique, mais le « fédéralisme de guerre » est une nouveauté.

Les mots de la ministre déléguée à la Santé publique, Lucie Charlebois, ont peut-être dépassé sa pensée, mais elle est manifestement exaspérée par l’intransigeance d’Ottawa dans le dossier du cannabis.

Dès le départ, le gouvernement Couillard n’a pas caché sa réticence à l’égard de sa légalisation, et l’indifférence de Justin Trudeau aux préoccupations des provinces n’a rien fait pour arranger les choses. Tant qu’à pelleter les problèmes dans leur cour, Ottawa aurait au moins pu les laisser libres de choisir les solutions. Un simple délai semble déjà être trop demandé.

Les Québécois sont partagés quant à la culture à domicile. Sans douter de sa sincérité, on peut penser qu’à cinq mois de la prochaine élection, le gouvernement Couillard n’entend pas laisser à la CAQ le monopole de la ligne dure.

L’objectif est de créer un système qui va sortir le crime organisé du marché, a expliqué M. Trudeau. Autrement dit, il croit préférable de laisser les moins de 18 ans, qui n’auront pas accès aux points de vente légaux, cultiver leur propre pot plutôt que d’enrichir le pusher du coin, quitte à laisser les provinces se débrouiller avec les propriétaires qui ne veulent pas voir leur immeuble abriter une plantation. De l’avis général, la limite de quatre plants prévue dans le projet de loi fédéral sera impossible à faire observer.


 

Le ministre responsable des Relations canadiennes, Jean-Marc Fournier, est un habitué des pèlerinages à Ottawa, qui sont généralement une perte de temps. S’il a trouvé une oreille attentive au Sénat, M. Trudeau est resté inébranlable.

En février dernier, M. Fournier avait tenté de résoudre la contradiction entre le projet de loi fédéral et celui qui est à l’étude à l’Assemblée nationale en énonçant un de ces sophismes dont lui seul a le secret : « La loi fédérale prévoit que cinq plants ne sont pas autorisés. Zéro, c’est moins que cinq. » Les tribunaux nous réservent parfois des surprises, bonnes ou mauvaises, mais il serait étonnant qu’ils se laissent convaincre par une pirouette de ce genre.

Les propos que M. Trudeau a tenus jeudi traduisaient parfaitement le paternalisme dont Ottawa fait preuve dans le dossier du cannabis, comme il l’a fait à de multiples reprises dans le passé : « L’approche qu’on a préconisée et qu’on met en avant dans la loi fédérale, c’est la bonne. Et c’est celle-ci qu’on s’attendra à ce que les gens suivent. » Ottawa a raison, point.

M. Trudeau a pourtant une belle occasion de pratiquer l’asymétrie à peu de frais. Ceux qui ont cru que le départ de Stephen Harper allait changer la dynamique des relations fédérales-provinciales étaient dans l’erreur.


 

Depuis ses débuts comme recherchiste libéral à la commission Bélanger-Campeau, Jean-Marc Fournier a toujours été mêlé d’une façon ou d’une autre au dossier constitutionnel. Le rapport qu’il a publié l’an dernier sous le titre « Québécois, notre façon d’être Canadiens » illustre très bien la fuite en avant qui a caractérisé son approche.

À la veille de quitter la scène politique, il a eu un sursaut de franchise. Ce fameux fruit qui refusait de mûrir est encore à naître, a-t-il admis cette semaine. « Le fruit, pour qu’il apparaisse sur la plante, il faut d’abord que la plante reprenne de la vigueur, et le dégel permet au moins à la plante de commencer à prendre de la vigueur. » Misère !

Lui parti, qui au PLQ va faire au moins semblant de s’intéresser à la Constitution ? D’ailleurs, peu importe le parti, qui aura intérêt à en parler au cours de la prochaine campagne électorale ?

Lucie Charlebois peut toujours dénoncer le « fédéralisme de guerre », mais les libéraux sont bien incapables d’y changer quoi que ce soit. Tout ce que M. Couillard pourra faire, s’il est réélu, sera de désigner quelqu’un pour courir les colloques universitaires à la place de M. Fournier, en espérant faire croire que le Canada anglais n’a pas enterré le dossier de façon définitive.

François Legault a compris qu’il lui fallait sortir des limbes constitutionnels, mais faire campagne sur son « Nouveau projet nationaliste » l’exposerait à devoir expliquer ce qu’il ferait dans l’hypothèse probable où sa demande de nouveaux pouvoirs se heurterait à un refus, et lui-même n’en a sans doute aucune idée.

Le PQ n’a évidemment aucun désir de réformer le fédéralisme, mais le report du référendum constitue un aveu de son incapacité à convaincre les Québécois d’en sortir et la perspective de quatre années de conflit avec Ottawa risque d’en effaroucher plus d’un.

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