Faire le mur

On va se le dire une bonne fois pour toutes : un mur frontalier — ou une clôture — ne règle rien.

Sans allégeance politique, indépendamment de toute lecture partisane ou velléité électorale, les données sont là : un mur ne sert pas à enrayer les processus migratoires. Il les freine, les détourne, les enterre à grands frais. Mais il ne dissuade pas le passage. Et ne sécurise pas le territoire national.

Puisqu’il y a près de 70 murs construits ou en voie de construction dans le monde, avec plus de 40 000 kilomètres de frontières murées, le chercheur dispose des « laboratoires » nécessaires pour observer, décrypter, analyser l’efficacité de ces ouvrages frontaliers aux allures parfois pharaoniques. Les résultats qui ressortent d’études menées à Montréal en lien avec des groupes de recherche en Europe, aux États-Unis, en Inde, dans le Golfe ne sont pas appuyés sur le fantasme d’un monde ouvert prôné par des altermondialistes rêveurs. Ils sont concrets, tangibles. Ils se comptent en espèces sonnantes et trébuchantes — la ponction que les murs exercent sur les finances publiques —, en pertes d’emplois — tandis que les économies frontalières sont déstructurées — et en cadavres — ceux qui jonchent la frontière.

Le long de la frontière mexicano-américaine, murée sur un tiers de son tracé et lourdement militarisée de San Diego à Brownsville, les évidences sont là. Il faut voir les tunnels qui sont creusés sous le mur pour acheminer la drogue dans le sens sud-nord, les armes dans le sens nord-sud (car, oui, les flux sont rarement à sens unique). Il faut constater les trous découpés dans les grilles des plaques qui forment le mur en Arizona ou les pylônes partiellement sciés sur sa portion texane. Il faut voir les catapultes fixées à même le mur qui en devient le support ou la rampe mobile déployée par-dessus pour y faire passer une voiture. Il faut écouter les patrouilleurs frontaliers raconter que l’installation de rasoirs sur le sommet d’un mur est neutralisée en huit jours : il suffit, disent-ils, d’un sécateur à 12,99 $ acheté chez Lowes pour venir à bout d’un barbelé de 8 millions. En effet, non seulement le mur (ou la clôture) est un gouffre financier dont la construction oscille entre 1 et 6 millions du kilomètre, dont l’entretien est l’équivalent du coût de maintenance d’un pont ou d’une autoroute (6,5 milliards sur 20 ans, selon une étude du Governement Accountability Office), mais il ne sert qu’un seul objectif : théâtraliser la frontière. Et l’auditoire cible n’est pas « l’étranger », mais bel et bien la population du pays constructeur.

En effet, le nombre d’arrestations de migrants ayant franchi irrégulièrement la frontière méridionale des États-Unis est à son plus bas… depuis 1971, selon le département du Homeland Security. Il est donc pour le moins paradoxal de déployer la garde nationale le long de la frontière alors que, par le passé, cette opération a coûté 1,2 milliard pour 6000 gardes sous Bush et 145 millions pour 1200 gardes sous Obama. Le ratio personnels présents sur le terrain versus nombre d’arrestations de migrants dits illégaux frôle le ridicule, au point où le représentant d’Arizona Ruben Gallego a pu affirmer que le coût de deux arrestations par la garde nationale équivalait au logement d’un vétéran pour une année — ce qui, vérifié, se situe effectivement dans le même ordre de grandeur.


 

Pourquoi, alors, invoquer l’érection de murs, de clôtures, comme la solution à tous les maux ? Parce que c’est gagnant. Pour le candidat qui veut se faire (ré) élire, pour le gouvernement qui veut asseoir sa légitimité, ou détourner l’attention de sujets gênants. Mais certainement pas pour les citoyens des pays concernés ou pour les habitants des zones frontalières.

On pourra parfois voir citée la grande « efficacité » du mur hongrois qui a détourné les flux vers d’autres pays voisins. Outre le fait qu’il s’agit là d’une vision très individualiste dans un monde global où l’effet boomerang de toute politique est de plus en plus évident, elle ne saurait être plus partiale, car elle omet une réalité prosaïque : le coût de construction de la barrière s’est élevé à 476 millions de dollars et sa sécurisation (car un mur seul ne suffit pas) a nécessité le déploiement de caméras thermiques, de brigades canines et de 3000 nouveaux agents spécifiquement recrutés pour cette tâche — la masse salariale doit donc être prise en compte dans le calcul de la fortification de la frontière, ce qui est rarement le cas.

Pourquoi parler ici de rendement, de coûts et des bénéfices du mur plutôt que de l’(in) humanité qu’il engendre ? Parce que l’humanité ne se vend pas sur une affiche électorale. Parce qu’à défaut, il faut pouvoir parler le langage du populisme. Pour abattre les murs.

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