Sur la Croisette des soixante-huitards

Le Festival de Cannes démarre mardi, et là comme à Paris, le demi-siècle de Mai 68 défraiera la chronique. Jean-Luc Godard, une des figures phares de ces contestations, verra son film Le livre d’image projeté en compétition. En sa présence ? Rien n’est moins sûr. Désormais sauvage, attendu en vain il y a quatre ans pour son Adieu au langage (primé au jury avec Mommy de Xavier Dolan). Thierry Frémaux, délégué général du Festival, lançait, philosophe, le 12 avril : « Jean-Luc a promis d’être là. Ce qui ne veut rien dire… »

Basta ! Il est loin le temps où le pape de la Nouvelle Vague enflammait La Croisette pour faire avorter la chic manifestation cinéphile, en écho aux manifestations des rues : « Je vous parle de solidarité avec les étudiants et les ouvriers, et vous me parlez traveling et gros plans ! » s’indignait à Cannes le cinéaste d’À bout de souffle en 1968.

Les Québécois pourront goûter l’ambiance d’antan en voyant en salle, dès le 11 mai, Le redoutable de Michel Hazanavicius, à la compétition cannoise l’an dernier. Godard est délicieusement campé par Louis Garrel dans cette comédie soixante-huitarde trépidante tirée du livre autobiographique d’Anne Wiazemsky. Disparue l’automne dernier, l’actrice d’Au hasard Balthazar de Robert Bresson, seconde épouse de Godard et héroïne de sa Chinoise, y revit un peu nunuche sous les traits de Stacy Martin, aux côtés de son intello de mari s’agitant à Paris, sur la Côte d’Azur ou ailleurs.

Bien avant Le redoutable, Cannes 68 astiquait sa légende, évoquée là-bas par les vétérans journalistes avec trémolos dans la voix : « J’ai fait la guerre, moi, madame ! »

Et leurs voix émues d’évoquer Carlos Saura et Geraldine Chaplin s’accrochant aux rideaux de scène pour les empêcher de s’ouvrir sur la projection de leur Peppermintfrappé, sous hauts cris des cinéphiles. Truffaut, Godard, Lelouch, Berri fouettaient l’ardeur des belligérants. « Tout ce qui est un peu digne et important est arrêté en France, je propose que nous arrêtions Cannes pour réunir les états généraux du cinéma français », avait lancé le cinéaste des Quatre cents coups. On ne s’ennuyait pas au temps de gros tumultes.

Requiem for a Dream

Le Festival avait pourtant été inauguré en grande pompe par la version restaurée d’Autant en emporte le vent de Victor Fleming… avec Grace de Monaco en maîtresse de cérémonie. Deux Beatles, George Harrison et Ringo Starr, déambulaient sur la Croisette. Orson Welles aussi. Enflammez-moi tout ça !

Rappelons que le milieu du cinéma s’était mobilisé pour défendre Henri Langlois, le mythique et brouillon directeur de la Cinémathèque française, limogé de son poste d’administrateur (puis rétabli sous la pression) par André Malraux, ministre de la Culture. Les troupes étaient réchauffées, parées pour les grèves et les débats, les manches déjà relevées.

Regarder des films alors que le Tout-Paris rebelle montait aux barricades, allons donc ! « Assez de verbiage, de l’action ! » clamait l’acteur Michel Piccoli, avant d’amorcer avec un groupe d’irréductibles, d’Emmanuelle Riva à Delphine Seyrig, de Jean Poiret à Alain Resnais, une marche de protestation silencieuse. Des membres du jury rendirent leurs tabliers : Louis Malle, Monica Vitti et Terence Young. Polanski, moins convaincu par la cause, leur emboîta le pas.

Pas de deux, court métrage du maître de l’animation montréalais Norman McLaren, avait eu le temps d’être projeté, tout comme Histoires extraordinaires, oeuvre adaptée de nouvelles d’Edgar Allan Poe par Fellini, Malle et Vadim. Aussi Au feu, les pompiers du regretté cinéaste tchèque Milos Forman, bientôt retiré par ses soins.

D’autres films devaient remiser leurs bobines. Qu’importe ? Aucun palmarès ne fut décerné cette année-là. Neuf jours après le début de ce 21e Festival, en l’année de sa majorité pas silencieuse, il fut déclaré clos par son président, Robert Favre Le Bret, cinq jours avant terme.

Dès l’année suivante allait naître sur ce terreau La Quinzaine des réalisateurs, section parallèle toujours verte, destinée à contrer l’académisme de la Sélection officielle contestée par ces insurgés, poings levés.

Rouvrir les pages du grand livre de Cannes sur l’an de grâce 1968, c’est entrer avec quelques vivants assagis dans un cimetière peuplé d’immortels du septième art.

Requiem for a Dream : on emprunte du coup le titre du film d’Aronofsky. Car veut, veut pas, la planète sera surtout passée en 50 ans de cette utopie forgée au désir de changer le monde à une affolante dystopie : dérive des populations, changements climatiques, déclin des espèces animales, dont Cannes et tout le cinéma témoignent aux quatre vents.

Nul ne se cramponne plus là-bas aux rideaux de scène pour empêcher les projections de films au nom des lendemains qui chantent. L’audience a plutôt peur que le ciel lui tombe sur la tête, des attentats terroristes aussi. Ah ! que reviennent ces temps bénis…