La manosphère en calvaire

Selon le professeur de science politique Francis Dupuis-Déri, le discours de la crise de la masculinité est tout à la fois ridicule et risible, absurde et faux, scandaleux et dangereux.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Selon le professeur de science politique Francis Dupuis-Déri, le discours de la crise de la masculinité est tout à la fois ridicule et risible, absurde et faux, scandaleux et dangereux.

Il fallait s’y attendre un peu. Tout ce qui monte redescend, et tout ce qui est turgescent se flétrit. Après les filles en colère du #MoiAussi, après la prise de parole des femmes, féministes ou non, voici le ressac punitif apparu sous la forme d’un incel (célibataire involontaire) frustré dans les rues de Toronto.

Avant la semaine dernière, mes connaissances sur les masculinistes se résumaient à peu de chose (Fathers4Justice et les Angry White Men, notamment) et quelques voix victimaires bramant l’injustice de leur condition dans un monde « dominé » par les droits des minorités, dont les femmes. Philippe Couillard aussi s’imagine que la moitié de l’humanité fait partie des « minorités », c’est dire.

Depuis la semaine dernière, j’ai découvert la planète peuplée et hargneuse de la manosphère, un détour obligé si l’on veut saisir un geste qui ne peut être attribué qu’à la simple folie passagère ou à la maladie mentale. Si on exclut tous les cas de violence conjugale, cibler et tuer des femmes délibérément, au Canada, a rendu tristement célèbre Marc Lépine, et celui-ci ne bénéficiait pas du soutien de sa tribu. Internet n’existait pas en 1989.

Voici la définition que donne le Wiktionnaire de la manosphère : « Manosphère \ féminin (Internet) (Néologisme) Communauté de sites Internet et de réseaux sociaux dédiés aux hommes.  La manosphère est un réseau de sites Web et de forums en ligne. Une constellation de la misogynie. Protégés par l’anonymat, les hommes échangent des tuyaux, discutent stratégies de conquête, publient commentaires sexistes […]. »

Si on résume : des mâles alpha ou béta adhèrent à des groupes sexistes (souvent racistes aussi, et même néonazis) et adoptent un lexique très précis propre à leur secte, qui se revendique de l’homme des cavernes à peu de chose près. Visiter ces forums sème l’effroi ; les idées véhiculées y sont d’une violence i-nou-ïe. Francine Pelletier avait bien raison de souligner mercredi dans ces pages qu’il faut de toute urgence aller scruter de près ce qui se trame dans ces réseaux souterrains. Ces voûtes nauséabondes du Web servent de caisse de résonance à des idées meurtrières où les « martyrs » de la trempe de Lépine ou de Minassian sont élevés au rang de héros.

Le discours de la crise de la masculinité est tout à la fois ridicule et risible, absurde et faux, scandaleux et dangereux

Débarque de ta croix

Les agresseurs se perçoivent donc comme des victimes de la misandrie ambiante, un peu comme Trump hurle FAKE NEWS sur Twitter. Deux « faux faits » parmi d’autres : 88 % des milliardaires sont des hommes et 70 % des richesses mondiales leur appartiennent. Ces statistiques proviennent du récent essai La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace dont je me suis régalée, un panorama historique, sociologique, et un survol international sur cette question qui fait couler du sang. Lorsque je mentionne à son auteur, le professeur de science politique Francis Dupuis-Déri, cette phrase de la célèbre Dre Shirlee (Dolly Parton), « Get down off the cross, honey, somebody needs the wood », il s’esclaffe.

Très au fait des délires paranoïdes de la manosphère, Francis Dupuis-Déry a codirigé deux ouvrages collectifs, l’un sur le mouvement masculiniste au Québec et l’autre sur les antiféministes. Cet hétéro-anarcho-féministe constate qu’un tango de la mort est engagé depuis les mouvements #AgressionNonDénoncée et #MeToo. Il définit ces mâles misogynes et hargneux sous le terme de « suprémacistes mâles ».

« Le monde n’est donc pas seulement un boys’ club, mais plusieurs boys’ clubs solidaires les uns des autres qui forment des alliances contre les femmes. Le discours de la crise de la masculinité est ici utilisé pour promouvoir la suprématie mâle dans tous les secteurs de la société », écrit-il.

Son ouvrage fait remonter les premières crises viriles à la Rome antique, où le mot « féminazie » n’existait pas encore. « Les féminazies, on les chercherait qu’on ne les trouverait pas, me souligne Dupuis-Déri. Il n’y a pas d’équivalence féminine dans la violence. Et même la violence conjugale féminine sert souvent à se défendre. Les féministes revendiquent l’égalité. Elles n’existeraient pas s’il n’y avait pas de domination. La logique des suprémacistes mâles est une logique de mépris, de caste supérieure, une logique aristocratique dans le sens où ils réclament leur dû, ce qu’on appelle entitlement. Comment peuvent-ils se croire ? »

Qu’un homme comme lui — qui ne s’émeut pas d’être traité de gai ou de « pisse-assis » — le dise ajoute un peu de poids à l’énoncé.

Le féminisme n’a jamais tué personne. Le machisme tue tous les jours.

Valeur sur le marché sexuel (VMS)

Le vocabulaire employé par la néomasculinité peut laisser perplexe, voire ahuri. Tout juste si on ne revendique pas le droit de cuissage. On y parle de mâle alpha (celui qui dispose de haute VMS, valeur sur le marché sexuel) ou béta (VMS moyenne, ou plan B pour une femme), de Carrousel (période de la vie d’une femme entre 18 et 30 ans où son VMS est au maximum), de Chevalier blanc (allié objectif du gynocentrisme d’État et de l’hypogamie, dont un goût prononcé pour les emmerdeuses), des Cuck (cocus), de la Matrice (qui maintient la plupart des hommes dans un état de servitude semi-volontaire), des MGTOW (Men Going their Own Way), de Mur (ce que la femme de 30 ans ou plus frappe une fois sa VMS émoussée).

Sur les inégalités salariales, on souligne que c’est un mythe contemporain qui ne résiste pas à l’analyse froide et rationnelle des faits. Et si vous résistez, vous serez qualifiée de Hamster par ces génies stables.

Ils se sont inscrits à une majeure en économie de marché appliquée à la valeur sexuelle marchande des individus doublée d’une mineure en délire de persécution. Le seul grain dans l’engrenage est une graine.

« Comment ne pas être découragé, en effet, par une propagande qui laisse entendre que mon potentiel humain physique, psychologique et moral est déterminé par mes ancêtres qui chassaient le mammouth ou par un organe qui pend entre mes jambes ? » demande encore Dupuis-Déri dans son ouvrage. Il ajoute que les hommes ne sont pas « en crise », mais qu’ils « font des crises », « au point de tuer des femmes ».

Tous les tueurs de masse sont des hommes au Canada depuis 1980. Cela résiste bel et bien à l’analyse froide et rationnelle des faits. Et j’ajoute : l’Homme est la seule espèce à tuer ses femelles parvenues à maturité.

Girls’ club

Et si les mecs vivaient vraiment dans une société matriarcale, une clitocratie où ils devraient fonctionner selon des codes sexistes qui les diminueraient constamment et où les femmes détiendraient tous les leviers du girls’ club ?

C’est le pari qu’a pris Éléonore Pourriat dans son film Je ne suis pas un homme facile, premier long métrage français sur Netflix, sorti le mois dernier.

Si le film demeure dans le registre de la comédie légère, il n’en subsiste pas moins un malaise évident à renverser la vapeur et à constater à quel point nous naviguons dans une construction sociale complètement intégrée, dès la naissance.

Pas un grand film, mais à voir si vous avez Netflix. Sinon, son court métrage Majorité opprimée donne le ton (même sujet, en 2010) en dix minutes.

Passé des moments éclairants à parcourir le lexique de la manosphère. Ils sont sur la voie de la vérité.

Savouré le livre de poésie féministe de la jeune Torontoise Rupi Kaur, récemment traduit sous le titre Lait et miel, qui s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires depuis sa parution en 2015. Elle y traite d’amour, de perte, de guérison avec une maturité qui dépasse ses 24 ans. « Tu dois avoir envie de passer le reste de ta vie avec toi-même avant tout. » Pas recommandé pour les incels

Aimé l’article de la féministe Jessica Valenti sur les incels, l’attaque de Toronto, le pouvoir du Web et le phénomène copycat inspiré par des héros américains tels qu’Elliot Rodger ou George Sodini. Elle-même a dû quitter sa maison en raison des menaces qu’elle recevait. Elle souligne qu’on ne peut prévenir toutes les attaques, mais la misogynie, si.

19 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 4 mai 2018 01 h 33

    et oui , nous sommes tous des êtres dominants seul la peur de ne pas y arriver, nous empêche de nous retenir

    Nest-ce pas l'hisoire du monde, depuis quelques années je subis un traitement aux hormones pour un cancer, ca m'a permis de me rendre compte que la testostérone avait une influence importante, que la domination nous l'a portions tous en nous, qu'el est inscrite dans notre espèce, que le reste n'est que subterfuges servant a pouvoir nous endurer

    • Nadia Alexan - Abonnée 4 mai 2018 10 h 10

      Vous avez raison, madame Blanchette. Par contre, on pourrait régler tous ces problèmes avec un cours de citoyenneté, de féminisme et de civisme au seine de nos écoles et de nos CÉGEPS. Les révélations alarmantes de cette semaine que les jeunes pratiquent et s'échangent la pornographie démontrent que l'éducation en cette matière presse.

  • Jean-Yves Bigras - Abonné 4 mai 2018 05 h 32

    Excellent texte

    Excellent texte mais la petite pointe à M. Couillard était-elle vraiment nécessaire

  • Léonce Naud - Abonné 4 mai 2018 06 h 51

    Par le fer ou par le potage


    De quel auteur est cette maxime : « L’homme s’élève par le glaive, la femme par le poison. »

  • Sylvain Auclair - Abonné 4 mai 2018 07 h 08

    Manosphère?

    Ne devrait-on pas plutôt dire androsphère? Ça veut dire quoi, manos, en grec ?

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 4 mai 2018 12 h 12

      En grec, Manos signifie "peu dense".

      Alors le mot (?) manosphère devrait signifier "sphère peu dense", ce qui n'a pas de lien avec la masculinité. Enfin on l'espère ...

    • Serge Lamarche - Abonné 5 mai 2018 17 h 11

      Manosphère, encore un anglicisme ép... onyme. Je crois que la densité de ce manos excède celle du plomb. Pas peu dense du tout.

  • Jacques Morissette - Abonné 4 mai 2018 08 h 10

    Bravo pour votre texte Josée Blanchette.

    La manosphère, un mot que je ne connaissais même pas, et qui semble se trouver dans toutes le couches de la société. On ne parle plus de cas isolés, on parle quasi de mentalité formatée, parfois inconsciemment. Des chars d'assauts subtils ou violents, en manquent de quelque chose ou à ne pas vouloir perdre leurs pouvoirs, même dans la violence et probablement inconscients (tellement je sens les émotions au tops, si ça ne marche pas comme ils veulent!) de nager dans la fange polluée de la manosphère. Ils vont probablement vers un genre de plaisir, je suppose, de se prouver qu'ils existent.