En retard d’un rodéo

Pour des raisons mal élucidées, à vue de nez douteuses, Sony Picture Classics a attendu près d’un an avant de distribuer en Amérique du Nord The Rider (Le cowboy) de la Sino-Américaine Chloe Zhao, à l’affiche chez nous vendredi sous bannière Metropole. Cette oeuvre exceptionnelle avait remporté le laurier du meilleur premier film à la Quinzaine de réalisateurs de Cannes en 2017 et le Grand Prix au Festival américain de Deauville, moissonnant les éloges critiques au long d’un parcours sans fautes.

Je l’avais rattrapé au festival de Toronto, éblouie par sa maîtrise et sa finesse, songeant : vivement que cette perle brille aux Oscar ! Le sélect rendez-vous de Telluride ne l’avait-il pas sélectionné parmi le nec plus ultra des poulains prêts pour la course ? Mais quelqu’un s’est enfargé quelque part. Où ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? Ça…

À la chic cérémonie hollywoodienne, malgré les vents porteurs du mouvement #MeToo, une seule femme cinéaste (Greta Gerwig pour Lady Bird) fut nommée à la réalisation, là où Chloe Zhao aurait tant mérité sa juste place. Nul Rider à l’horizon du tapis rouge aux Golden Globes non plus. Et pour cause… Sony Pictures Classics n’ayant pas jugé bon de le lancer en 2017 parmi les oeuvres dignes des trophées de l’année. Resté en plan, ce film qui avait jeté la planète festivalière en bas de sa selle.

Sexisme et racisme primaires ? Doutes de distributeur quant aux chances d’un docu-fiction de facture indépendante, hybride et sans têtes d’affiche, de se frayer un chemin parmi les ténors du cru ?

Erreur d’aiguillage, chose certaine, en une cuvée taillée sur mesure pour ce regard féminin brillant et hypersensible posé sur des codes de virilité, en questionnement par les temps qui courent. #MeToo, dites-vous ? Pas pour Chloe Zhao.

Les chances du Rider de faire le plein de nominations aux Oscar 2019 seront affaiblies par cette sortie éloignée du sprint automnal vers les cimes. Appelons ça un rendez-vous raté, témoin de la frilosité de studios américains allergiques à la prise de risques, quitte à manquer le train de l’heure.

La rançon du western

Un peu comme au Québec à l’ère du direct Pour la suite du monde de Pierre Perrault et Michel Brault, qui faisaient rejouer à L’Isle-aux-Coudres la pêche aux marsouins par ses anciens adeptes, la cinéaste y a mis en scène les vrais protagonistes : Brady Jandreau (sensationnel) et sa famille d’un naturel fou, devant leur histoire revue sur séquences improvisées : celle d’un champion équestre de 20 ans, quasi trépané après une mauvaise chute, à qui le médecin interdit de remonter à cheval et de concourir aux rodéos.

Quelle métaphore des rêves brisés de l’Amérique que ce parcours de cowboy privé de monture ! Voici la rançon du western dont la cinéaste a emprunté les codes, tout en effaçant la dualité Indien-cowboy à sa source.

De fait, c’est un jeune métis sioux qui joue le rôle imparti jadis à John Wayne : chevaucher sur les plaines arides sous le soleil couchant.

Nous sommes au XXIe siècle et la conquête du Far West s’est soldée depuis longtemps par le lessivage des nations autochtones, aux survivants parqués et ébranlés. Quant au mythe du cowboy, il s’est infiltré dans les rangs des conquis, par réappropriation de symboles.

The Rider fut tourné dans la réserve de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud, comme en 2015 le premier long métrage de Chloe Zhao : The Songs my Brothers Taught Me. On sent passer le souffle des oeuvres de jeunesse de Terrence Malick sur la contemplation attentive d’une nature menacée.

Ça prenait le parcours atypique d’une cinéaste née à Pékin, établie à New York depuis une dizaine d’années, pour prendre en main avec pareille grâce — et mieux qu’un homme blanc, sans doute, par effet de recul — le destin d’un grand cavalier renversé. Celui-ci, capable de murmurer à l’oreille des chevaux en domptant le plus sauvage d’entre eux, frappe soudain son mur.

Autour du jeune homme tatoué dont on découvre d’abord l’imposante cicatrice : sa propre soeur autiste pleine de sagesse, son père irresponsable, un ami tétraplégique après un accident de voiture, le cheval fougueux qu’il entraîne au corral, caresse, enfourche, et qui ne pourra survivre à son absence. Tous multi-poqués et touchants, filmés à hauteur d’humains et d’équidés, en leur Brokeback Mountain à saveur documentaire.

Le film envoie le même message que la grande expo sur le western présentée fin 2017, début 2018 au Musée des beaux-arts de Montréal, exhibant la face ombre de l’icône virile à grand chapeau qui attrape ses victimes au lasso, figure macho et xénophobe aux éperons rouillés de sang. Cette cinéaste née en Chine montre les mille faiblesses du cliché tenace, tendant un miroir tendre et angoissé à des héros soudain fragiles, comme en ville et comme partout.

Cette année, j’ai voté secrètement aux Oscar pour un film qui n’y figurait pas. À croire que des cowboys californiens lui avaient bloqué la route. Un jour viendra…