La rage de la solitude

Au tour de Toronto de pleurer un carnage insensé, la mort de huit femmes et deux hommes, de regarder dans le blanc des yeux son propre « tueur de masse », Alek Minassian, un homme qui n’est pas sans rappeler Alexandre Bissonnette et peut-être surtout Marc Lépine. Même colère. Même besoin de venger par le sang une aliénation sociale et sentimentale. Et, comme Lépine, même besoin de faire porter l’odieux du crime aux femmes, et plus particulièrement au féminisme.

Trente ans après que Marc Lépine eut déclaré que les féministes lui avaient toujours « gâché la vie », le tueur de la rue Yonge proclamait, quelques minutes avant sa cavalcade meurtrière, le début de « la révolution des incels [célibataires involontaires] ». Un appel au soulèvement des hommes victimes du féminisme, en d’autres mots ceux qui se retrouvent aujourd’hui rejetés par des femmes qui n’attendent plus qu’un homme les choisissent. On oublie que ce renversement des rôles est encore tout récent.

Or, l’importance de ce dernier attentat est de justement jeter un nouvel éclairage sur la rage de ces désespérés des temps modernes. Ce qu’Alek Minassian, son modèle Elliot Rodger, un Américain de 22 ans qui a tué six personnes en 2014, et la communauté virtuelle des incels, ces célibataires forcenés qui tiennent les femmes pour responsables de leur impopularité, nous disent, c’est que ce n’est pas tellement les voleuses de jobs qui les font sortir de leurs gonds, mais les empêcheuses de sexualité. Avant d’abattre ses victimes et de se suicider, Elliot Rodger a enregistré une vidéo pestant contre sa virginité forcée et les femmes qui l’avaient rejeté.

J’ai toujours soupçonné que c’est précisément ce sentiment d’être « embarré dehors » de l’affection des femmes, en commençant par celle de sa propre soeur et de sa mère, qui avait poussé Marc Lépine à tuer 14 femmes à l’École polytechnique. En bon défenseur des vieux codes masculins, sans doute n’était-il pas enthousiaste à l’idée de femmes ingénieures non plus. Mais seule une blessure profondément émotive et personnelle peut justifier un tel massacre. Si pour être un « vrai homme », l’obsession des tueurs de masse, il faut, mieux encore qu’un travail, une femme à ses côtés, alors il y a raison de croire que c’est cette désaffection-là, bien avant l’autre, qui les rend fous.

J’ai toujours pensé d’ailleurs que Marc Lépine réagissait au fait que plus il y aurait de femmes fortes et émancipées, moins des hommes nostalgiques de la vieille époque (comme lui) trouveraient preneuses. Dans son esprit, le féminisme le condamnait à la solitude à vie, à une forme de prison. Et voilà qu’aujourd’hui Alek Minassian, Elliot Rodger et les 40 000 masculinistes qui grognent dans les bambous viennent de le dire en toutes lettres, en appelant à la vengeance et au viol des femmes.

Il y a un parallèle à faire ici avec un autre phénomène qui a aussi mis beaucoup de temps à émerger : le mouvement de dénonciation des agressions sexuelles. On serait tenté d’ajouter les révélations troublantes sur les attouchements sexuels entre jeunes enfants dont parlait Le Devoir en fin de semaine. Car ce n’est certainement pas par hasard si les sujets sociaux de l’heure parlent tous de rapports sexuels, qu’ils soient tordus, inexistants ou carrément violents.

Il est de plus en plus clair que le backlash à la libération des femmes se déroule sur le terrain trouble qu’est la sexualité. Alors que tout ce qui se concrétise au grand jour, les nouvelles lois facilitant l’arrivée des femmes sur le marché du travail, leur présence accrue dans quasi tous les domaines… alors que cette progression-là procède plutôt rondement, sans contestation ouverte et toujours appuyée par de larges consensus, les tiraillements vis-à-vis de l’émancipation des femmes — ce qui passe inévitablement par la déhiérarchisation des hommes — se sont canalisés dans les rapports intimes. Dans ce qui ne se voit pas et qui se légifère encore moins et où tous les coups étaient encore, du moins jusqu’à la déferlante des #MoiAussi, permis.

C’est pourquoi le mouvement de dénonciation des agressions sexuelles est un événement particulièrement significatif pour les femmes. À quoi cela sert-il de conquérir la place publique si, en privé, on est constamment rabaissées, humiliées et violentées ? Si on veut réellement assurer l’égalité, voire l’harmonie hommes-femmes, il faut de toute urgence ouvrir les fenêtres des sous-sols, lever le voile sur les supposés « jardins secrets » et scruter de près ce qui se fait sur le Web. La phase II de l’égalité vient de prendre son envol et elle s’annonce plus délicate encore que la première.

24 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 2 mai 2018 04 h 54

    Dépendant comment on interprète les expériences de vie, bonnes ou mauvaises, elles font de nous qui nous sommes.

    J'avais 11 ans et une fille de 12 ans me plaisait. J'allais au cinéma de jeunes parfois avec elle. Il y avait un type de 14 ans qui trouvait cette fille à son goût. J'ai été pris dans un certain engrenage et, par orgueil, je me suis senti obligé de répondre à l'invitation de ce type de 14 ans à me battre contre lui. J'avais peur et je cherchais à éviter ça. Jusqu'à ce qu'un jour, pris dans la souricière de l'orgueil, j'ai dû foncer. J'avais vraiment peur, à un point tel que je l'ai frappé assez , pour éviter qu'il se relève. J'avais peur, en résumant cette histoire!

    Je ne me battais pas pour la fille de 12 ans. je le faisais pour que ça cesse et les solutions, il n'y en avait pas beaucoup. Ça n'a pas fait de moi un délinquant, mais quelqu'un de fragiliser. J'aurais pu penser être un champion bagarreur. Non, par la suite, j'ai simplement évité de me retrouver dans ce genre de scénario, pour éviter de me faire piéger. Tout bien considéré, ce n'est pas les expériences que nous vivons qui font de nous qui nous sommes. Ce sont plutôt les façons d'interpréter notre vécu qui fait de nous cet adulte en devenir, et plus ou moins consciemment, que ce soit homme, femme, ou simplement une bête.

  • Clermont Domingue - Abonné 2 mai 2018 05 h 14

    Phase II...

    S'il vous plait, chère Francine,définissez-moi ÉGALITÉ.

  • Gilles Racette - Inscrit 2 mai 2018 05 h 35

    Ironique

    qu'a chaque fois qu'une telle tragédie survient on fait la comparaison avec l' école polythechnique et Marc Lépine en mettant le doigt autour du 'bobo' mais jamais dessus, on parle de sa mère de sa soeur mais on oublie toujours de mentionner la relation avec son père, son changement de nom et tout ce qui entoure le pan de cette histoire qui est loin d'être insignifiant, si vous prenez la peine de faire de telles comparaisons, donnez au moins tous les bons éléments de comparaison.

    • André Joyal - Abonné 2 mai 2018 08 h 26

      Hey oui, M. Racette, il fallait s'y attendre. Mme Pelletier, À NOUVEAU, utilise pas moins de cinq fois le pseudonyme du tueur de Polytechnique. Ceci, pour ne pas soi-disant stigmatiser une «communauté»...Jamais elle ne va utiliser son nom véritalbe et faire allusion à son enfance extrêmement malheureuse pour tenter d'expliquer l'origine de cette immense tragédie. Mal nommer les choses...on sait ce qu'en pensait Camus.

  • René Bourgouin - Inscrit 2 mai 2018 07 h 06

    Méli-mélo

    Comme à l'habitude, Mme Pelletier fait dans le méli-mélo de différents concepts pour promouvoir ses agendas.

    Si Mme Pelletier n'était pas si obnubilée par ses catégories idéologiques, elle examinerait peut-être les ravages que la société de consommation cause aux relations interpersonnelles avec le rapport au monde tordu qu'elle programme dans nos cerveaux, hommes ou femmes... Si Mme Pelletier allait faire un tour sur les sites de rencontres, elle verrait vite que la bêtise n'a pas de sexe...

  • Marc Therrien - Abonné 2 mai 2018 07 h 33

    Regain de misogynie

    Le mouvement «incel» est manifestement un regain de vie de la misogynie agressive qui ravive l’inquiétude des femmes après tant d’années d’évolution du féminisme qui a contribué à l’amélioration du rapport entre les hommes et les femmes progressant vers l’égalité. Il est l’occasion de se rappeler que la misogynie, sous les multiples formes qu’elle prend à travers l’histoire, est un des socles de notre civilisation occidentale qui se doit d’être remplacé. Elle existe au minimum depuis plus de 2000 ans avec, entre autres, le récit de la Bible qui a fait d’Ève une créature issue du corps de «son» homme, Adam et ensuite, la cause de leur expulsion du Jardin d’Eden de même que de tous les malheurs du monde qui se sont ensuivis. Les misogynes sont ceux qui refusent foncièrement que la femme ait ce pouvoir ultime d’enfanter le monde et donc, de décider qu’il se perpétue ou non. Les plus apeurés qui ne peuvent tolérer cette omnipuissance féminine de fabriquer la vie humaine sont obnubilés par ce puissant désir de prendre contrôle de leur corps. Toute l’expression de ce rapport de pouvoir tient dans cette phrase de Jules Renard: «L'homme propose, et la femme dispose». Les hommes devenus impuissants à satisfaire leurs pulsions sexuelles peuvent effectivement devenir dangereux s’ils ne réussissent pas à la sublimer. Il y a déjà quelque temps Fedor Dostoievsky nous avait avertis du fait que «lorsque l'homme perd tout but et tout espoir, il n'est pas rare que, par pur ennui, il devienne un monstre.»

    Marc Therrien