Bien joué, Kim!

Il y a six mois encore, cet homme était perçu comme un Docteur Folamour jouant avec les nerfs du monde entier, un jeune dictateur héréditaire, fou furieux inexpérimenté, qui agitait la bombe comme un hochet, rivalisant d’irresponsabilité avec l’homme de Washington, et risquant à chaque nouveau pas de nous rapprocher de la guerre.

On découvre aujourd’hui un autocrate qui a bien appris — pour les contourner ou les détourner — les règles du jeu diplomatique, de la manipulation politique, et qui joue du pouvoir des images avec un art consommé.

Au cours de la séquence incroyable des quatre premiers mois de 2018, Kim Jong-un a pris du galon : de l’annonce, le 1er janvier, d’une participation aux Jeux olympiques jusqu’à celle — juste avant le sommet de Panmunjom — de la suspension des essais nucléaires et balistiques, il a surpris le monde à chaque étape.

Vendredi dernier, dans ce « tendre ballet » avec son homologue Moon Jae-in, Kim était maître du jeu, y allant de déclarations soupesées et lénifiantes : « Plus jamais la guerre » ; « la Corée est un seul peuple uni par les liens du sang, de l’histoire et de la culture » ; « la péninsule coréenne sera dénucléarisée ».

Un début d’année 2018 en contraste total avec l’année précédente, ponctuée de tests provocateurs, d’échanges d’insultes, de menaces, et de frayeurs réelles au Japon et en Corée du Sud.


 

Sous Kim Jong-un, la Corée du Nord n’est plus aussi totalement hermétique et insondable qu’elle l’avait été sous le père et le grand-père.

La bibliographie nord-coréenne, en français et en anglais (sans oublier le coréen, car il existe une autre Corée, où règnent la libre discussion et l’esprit d’analyse), s’est extraordinairement enrichie depuis le début du XXIe siècle.

Aux analyses géopolitiques d’Andreï Lankov, aux bouleversantes « histoires de vie » recueillies par Barbara Demick, au pénétrant regard historique de Philippe Pons, au témoignage dessiné de Guy Delisle, viennent s’ajouter chaque année des dizaines de nouveaux ouvrages, qui tentent de lever le voile sur le « royaume ermite ».

Un tourisme étranger (scrupuleusement contrôlé) a vu le jour depuis une dizaine d’années. Il s’accompagne, pour le régime de Kim Jong-un, de la fréquentation de quelques fantaisistes occidentaux (le sportif américain Dennis Rodman, l’idéologue français Alain Soral), qui rentrent ensuite chez eux, disant tout le bien qu’ils pensent de Kim et de son peuple enchanté.

Devenu soudain fréquentable — on pourrait même dire : d’une fréquentation obligatoire ces temps-ci —, le régime de Kim Jong-un n’est pas, pour autant, moins dictatorial qu’auparavant.

Ce que racontent l’ONU (dans un terrifiant rapport publié en 2014), Amnistie internationale et Human Rights Watch (chaque année) est resté constant jusqu’à l’aube de ce « grand virage » de janvier 2018. Un régime fermé, impitoyable, huis clos totalitaire rappelant la Chine de Mao Zedong, où la moindre déviation est punie d’emprisonnement, de torture et de mort ; un univers concentrationnaire digne des descriptions d’Alexandre Soljenitsyne, dont on ne peut s’échapper qu’au péril de sa vie.

Le fait de traiter avec un régime comme celui-là — parce que l’impératif diplomatique du moment le commande — implique malheureusement qu’on oublie, ce faisant, le lavage de cerveau et les souffrances infligés à toute une population, à grande échelle. Avec le risque de se faire manipuler par lui.


 

N’ayant pas desserré son emprise, le Kim Jong-un « souriant » de Panmunjom peut-il (et veut-il) « dénucléariser », pour reprendre le mot fourre-tout aujourd’hui sur toutes les lèvres ? Est-ce seulement possible, tant paraissent liés le programme nucléaire, la dictature et sa survie ?

Le concept est variable : selon Trump (pour une fois plein de bon sens), « la dénucléarisation, c’est la destruction rapide de tout l’arsenal nucléaire ».

Pour Kim — autant que l’on sache —, c’est un processus très graduel, qui vise la neutralisation totale de Séoul, et qui peut commencer par une suspension des tests (déjà annoncée), voire une destruction de certaines installations… tout en conservant les précieux stocks, déjà constitués et cachés.

Une erreur serait de trop se laisser enivrer par l’enthousiasme du moment. Une autre, de dédaigner tout cela comme insignifiant. Les sourires, les manoeuvres et les concessions symboliques de Kim Jong-un lui ont donné l’initiative. Face à lui, entre méfiance et naïveté, la voie sera étroite.

10 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 30 avril 2018 06 h 22

    Et pour Trump

    lui aussi aussi imprévisible et «désaxé» que le président nord-coréen, il paraît que c'est dans la poche. Par orgueuil, il se fera (probablement) roule dans la farine. Bon, enfin, admettons qu'on aura un certain accalmi car il est vrai que le régime nord-coréen a besoin d'oxygène pour survivre... jusqu'à la prochaine poussée de fièvre. À noter une chose: entre le nord-coréen et le Trump tout passe par les sud-coréens, sûrement pas naïfs mais au risque, comme le téléphone arabe, que le message envoyé soit curieusement interprété à l'arrivée. Kim a déjà gagné avec sa recontre programmée avec l'infatué Trump -dont il faut reconnaître qu'il fait avaler n'importe quoi à ses fidèles supporters, toujours prêts à l'aduler quoi qu'il dise, quelque contradiction d'un fois à l'autre il fait applaudir Pour un temps, ce sera plus calem, mais avec ces deux dangereux personnages au pouvoir, le fond de l'air reste plutôt froid.

  • Serge Ménard - Abonné 30 avril 2018 06 h 30

    L'histoire retiendra...

    ...que Trump par ses négociations avec les intervenants asiatiques concernés a forcé le déblocage de cette situation gangrenée depuis des décennies. J'ose croire qu'il y a véritablement ouverture des nords-coréens et j'espère que le grand gagnant de cette ouverture sera ce peuple opprimé depuis trop longtemps.

  • Gaétan Fortin - Abonné 30 avril 2018 09 h 34

    Et la bombe nucléaire américaine, c'est quand?

    En effet...

  • Pierre Fortin - Abonné 30 avril 2018 12 h 33

    Choc de civilisations


    Comment peut-on passer, en à peine six mois, de « jeune dictateur héréditaire, fou furieux inexpérimenté, qui agitait la bombe comme un hochet », à un « autocrate qui a bien appris [...] les règles du jeu diplomatique, de la manipulation politique, et qui joue du pouvoir des images avec un art consommé » ? Peut-être que Kim Jong-un ne peut être réduit à aucun des rôles traditionnels auxquels notre conception occidentale de la diplomatie le confine.

    Il est l'héritier de l'idéologie faisant de lui le garant et protecteur de l'indépendance politique nationale. Il n'a pas eu le choix de compléter le pogramme de dissuasion nucléaire, dont la vocation est d'assurer l'indépendance militaire du pays, l'instrument de la politique implantée par son grand-père et sur laquelle repose sa légitimité. Kim Jong-un a fait la démonstration de son arsenal mais il n'a jamais menacé d'agresser qui que ce soit.

    La "didacture" nord-coréenne n'est pas le régime marxiste-léniniste avec lequel on le confond souvent. L'idéologie du Juche est d'inspiration confucéenne et elle fait du dirigeant le protecteur de la nation et de la sagesse ancestrale. Si on prend en compte, sans à priori, tous les malheurs qui se sont abattus sur la Corée du Nord depuis l'invasion japonaise de 1910, on est forcé d'admettre que le régime des Kim a tenu le vent et que le peuple coréen lui accorde toujours sa confiance.

    Le rapprochement avec le Sud peut faciliter les choses, mais on est loin d'une soumission de Kim Jong-un aux exigences US d'une dénuclarisation sans condition. S'il s'est montré disposé à la dénucléarisation, c'est à la condition d'une garantie de non-aggresion. Or la décision de Donald Trump de déchirer ou non l'accord nucléaire avec l'Iran sera un élément primordial dans la négocition avec la Corée. Comment pourrait-il faire confiance aux USA si ceux-ci ne reconnaissent pas les accords qu'ils ont eux-mêmes signés il y a moins de trois ans avec les Iraniens ?

  • Gilles - Abonné 30 avril 2018 15 h 50

    Une paix, une fusion?

    Après la guerre du Vietnam, il y a eu fusion du Nord et du Sud. Après la chute du mur de Berlin, il y eut fusion des deux Allemagnes. Si la paix est signée entre les deux Corées, on peut facilement imaginer les pressions qui viendront de l'intérieur de la Corée du Nord pour un partage des modes de vies, de la richesse et du pouvoir d'achat. Comment la Corée du Sud pourra-t-elle résister? Comment la démocratie du Sud arrivera-t-elle à s'ouvrir encore plus aux familles du Nord? Jusqu'où pourra-t-elle dire "non"? Bien sûr, la Chine capitaliste mais totalitaire, ne pourra tolérer l'émergence d'une Corée où le partage du pouvoir et de la richesse faciliterait la vie à ce peuple meurti du Nord. Et que fera le Japon, ancien envahisseur, qui semble être l'oublié de cet enthousiasme qui aveugle et excite. Et si les Américains réduisent le nombre de leurs soldats, la Corée du Sud sera-t-elle aussi puissante et riche qu'elle le montre à l'heure actuelle?
    Il me semble qu'il faut élargir le débat sur ces questions qui se poseront vite si tôt "les lendemains qui chantent" disparus.
    Gilles Gougeon
    Montréal