Piaf, Dietrich et les deux solitudes…

La première d’un spectacle dans une salle anglophone de Montréal est pour moi une source de perpétuel étonnement. Au Centre Segal, sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine, côté hall comme le long des allées avant la représentation, la communauté juive se retrouve quasi en autarcie. Tout le monde semble se connaître.

Comme dans une ville étrangère parmi une faune inconnue, l’intrus reste en retrait, les yeux ouverts et l’oreille à l’écoute : cet homme aux traits creusés et aux yeux brillants bombe le torse, cette longue dame élégante attire tous les regards, bise à l’un, regard noir au suivant, salut à la ronde. Du bruit de fond ambiant, l’anglais domine. L’essaim médiatique et culturel francophone brille surtout par son absence. Deux solitudes.

Pourtant, le spectacle qui roule jusqu’au 6 mai a tout pour plaire de chaque côté de la clôture : The Angel and the Sparrow de Thomas Kahry et Daniel Grobe Boymann — traduit de l’allemand à l’anglais par Sam Madwar et adapté par Erin Shields sur une mise en scène de Gordon Greenberg — évoque l’amitié amoureuse de deux légendes qui nous sont familières : Édith Piaf et Marlene Dietrich.

Les scénaristes allemands avaient vu dans cet étrange tandem féminin d’une blonde de marbre et d’une brunette chantant ses tripes le yin et le yang des grands symboles tantriques. Fascinant duo.

Mais comment des actrices peuvent-elles prétendre chanter comme Piaf et Dietrich sans y laisser les soieries ou la robe noire ? se demande-t-on d’entrée de jeu. S’enchaîneront tout de même 23 épisodes musicaux, Lili Marlene, bien sûr, aussi plusieurs chansons en français, dont La vie en rose, Milord et L’hymne à l’amour.

C’est bien pour dire : la chimie fonctionne. Louise Pitre dans la peau de Piaf (déjà incarnée ailleurs) laisse baba. Vocalement sans le coffre du modèle, mais avec son timbre, et par l’allure, la dégaine, la gouaille crevant les planches. À ses côtés, Carly Street en impériale Dietrich séduit par son élégance et sa belle voix voilée.

Que l’actrice de L’ange bleu et la chanteuse de L’accordéoniste se soient liées à New York, après que Dietrich eut fui l’Allemagne (elle avait refusé de chanter pour le Führer) et que Piaf eut voulu séduire l’Amérique avec des chansons en français (elle y parvint) participe à leur mythe. Ces deux femmes aux amants innombrables s’aimèrent en leur temps et demeurèrent fidèles amies. Dietrich fut même témoin au mariage de « la Môme » avec Jacques Pills en 1952. Ainsi va la vie !

Le musical s’était posé dans plusieurs capitales européennes dans sa version originale allemande. Cette première nord-américaine anglophone à Montréal devrait faire des petits. On lui prédit longue route.

Dans la salle, les gens riaient même aux jeux de mots en français, prouvant la maîtrise de cette langue par la majorité des spectateurs. Ne manquait en somme que le public francophone. Pour certains shows susceptibles de lui plaire, un peu de publicité dans nos médias ne nuirait guère…

 

Côté Tremblay, côté Richler

Ce même Centre Segal avait présenté en 2014 sa version anglophone du musicalBelles-soeurs. La barrière qui nous sépare n’est pas si haute, après tout. De fait, le Montréal de Mordecai Richler (qui eut droit à son spectacle hommage au Centre Segal) possède moins de différences qu’on le croit avec celui de Michel Tremblay. Ils se sont juste battus avec leur tribu chacun de son côté de la « Main », à coups de poing et de pied, chez le provocateur Richler à coups de mots plus tard.

Reste que ces deux grands écrivains ont en commun la couleur, la saveur, l’humour, le rêve, la mise en poésie des grouillants milieux populaires dans la langue de la rue. Joual d’un bord, mélange de yiddish et d’anglais de l’autre ; misère pour tout le monde rue Fabre ou rue Saint-Urbain.

En vases communicants, L’apprentissage de Duddy Kravitz de Richler et La grosse femme d’à côté est enceinte de Tremblay, romans phares d’apprentissage qui gagnent à la relecture dos à dos, s’offrent conjointement, pour fond de scène, la dernière guerre au sein de familles élargies empilées où un jeune héros se projette ailleurs.

Au fait, un Hosanna en anglais prendra l’affiche du théâtre Centaur du 15 mai au 10 juin dans le Vieux-Montréal. Tremblay est un familier de ces planches-là aussi.

Sortant du Centre Segal, je songeais à tout ce que la scène artistique montréalaise doit à la communauté juive de Montréal. Sans les femmes d’exception issues de ses rangs, il n’y aurait ni le Centre canadien d’architecture fondé par Phyllis Lambert née Bronfman ni le Centre Phi fondé et dirigé par Phoebe Greenberg. L’Opéra, l’Orchestre symphonique de Montréal, les grands musées pourraient-ils vraiment boucler leurs budgets en se privant de l’appui de ses mécènes ?

Et il m’a semblé que les sources d’éternelles discordes politiques entre nos communautés masquaient bien des affinités secrètes. L’autre soir, vibrer à l’unisson des amours et détresses de Piaf et de Dietrich nous aura du moins permis un moment de les aplanir.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

7 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 26 avril 2018 08 h 48

    Excellent article de Mme Tremblay

    Si vous nous pondez un autre article comme celui-là, on finira par croire que nos deux communautés sont faîtes pour s'entendre et vivre ensemble!!!

  • François Brousseau - Abonné 26 avril 2018 09 h 43

    Touchante chronique !

    L’art du partage du sensible qui fait l’union des solitudes. Mélangeons nous, soyons hybrides !

  • Robert Morin - Abonné 26 avril 2018 10 h 32

    Les bons sentiments...

    ...suffisent-ils à rapprocher deux solitudes? Voilà la question. Certains passages de votre bel article semblent suggérer qu'il faudrait que les médias francophones donnent davantage de visibilité aux productions culturelles anglophones. Or, j'observe de près depuis plusieurs années déjà un déséquilibre flagrant entre le pourcentage des chroniques culturelles du côté français (surtout Radio-Canada) qui sont consacrées à des productions culturelles en anglais, comparativement à la couverture quasi nulle qui est faite des productions en français dans les chroniques culturelles des médias anglos (principalement la CBC). Je veux bien que l'on prône plus d'«ouverture», mais quand cela se fait à sens unique et que la fermeture s'observe du côté de la culture dominante et non menacée, il y a lieu de se poser de sérieuses questions, me semble-t-il. Prenons le parallèle que vous tracez entre l'oeuvre de Richler et celle de Tremblay. À ma connaissance, Michel Tremblay n'a jamais dénigré les anglophones comme Richler l'a fait à l'égard des «French Canadians». Or, ce dénigrement systématique est très présent dans une couche importante de la communauté anglophone de Montréal, et qu'on veuille l'admettre ou non, cette sorte de Quebec Bashing de l'intérieur est justement très efficace pour détourner les nouveaux arrivants de s'intégrer à la culture québécoise francophone, et cela me semble TRÈS inquiétant et très peu pris en compte... comme s'il s'agisait d'un véritable tabou! Et pourtant, l'avenir de notre différence culturelle dépend de notre courage à la défendre en décrivant la réalité telle qu'elle est, sans l'enjoliver inutilement et sans constamment adopter ce comportement hérité de notre passé judéo-chrétien et qui consiste à «présenter l'autre joue»...

    • Serge Lamarche - Abonné 26 avril 2018 15 h 02

      Je crois que c'est là qu'il faut travailler: éliminer le «french bashing» du Canada.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 26 avril 2018 18 h 05

      En plein dans le mil,Robert Morin.Pourquoi on peut imprimer les articles du Devoir et non les commentaires ?

    • Yvon Massicotte - Abonné 26 avril 2018 19 h 01

      M. Morin,

      Mme.Trembly déplore les deux solitudes qui nous privent quelquefois d'assister à de bonnes pièces de théâtre ou de lire de bons livres par simple indifférence mutuelle Elle nous signale aussi le travail extraordinaire fait pour les deux communautés linguistiques par des perosnnages tels que Phyliis Lambert.

      Et vous répndez en accusant la communauté anglophone d'ignorer beaucoup plus systématiquement les productions francophones ou québécoises alors que nous, québécois, les signalons plus volontiers. Vous parlez même de «Quebec bashing». J'y vois plutôt un cas classique de la parabole de la paille que l'on perçoit dans l'oeil du voisin alors que l'on ne perçoit pas la poutre qui nous obstrue la vision. Le Canada anglais a toujours reconnu les cinéastes québécois tels que Villeneuve ou Dolan. Les prix du Gouverneur général s'adressent autant aux productions francophones. De façon générale, les auteurs québécois sont plus régulièrement traduits en anglais que les auteurs canadiens-anglais en français. Combien de prix du Québec sont allés à des anglophones?

      Cela dit, il demeure que les publics anglophone et anglophone consomment très peu de la culture de l'autre et c'est, je crois, le propos exposé avec justesse par Odile Tremblay.

      Un québécois franciphone ira volontiers à une pièce sur Broadway l'esprit curieux et bien disposé qu'à une piàce au Centaur ou au Segal et c'est dommage!

  • Raymonde Proulx - Abonnée 26 avril 2018 15 h 07

    Pour aplanir les discordes...

    Autre moyen d'aplanir les "éternelles discordes entre nos communautés" pour les chrétiens: des francophones qui prennent de la place, en tant que tels, dans la Communion anglicane. Bienvenue à la cathédrale Christ Church de Montréal!