Le mouton noir

Maxime Bernier a raison sur au moins deux points. Si le Parti conservateur ne remet pas en question la gestion de l’offre, aucun parti politique ne le fera. Et si le Canada n’ouvre pas son secteur laitier à la concurrence internationale, nos partenaires commerciaux nous forceront tôt ou tard à le faire. L’Union européenne a déjà mis fin à des quotas dans ce secteur et tous les pays, à part le Canada, ont sabré les subventions directes et indirectes aux producteurs.

« Un système instable basé sur des mensonges, des mesures coercitives et sur l’exploitation de la majorité au profit d’une minuscule minorité est voué à s’effondrer d’une manière ou d’une autre. Tout comme il était inévitable que le mur de Berlin finisse par tomber », écrit le député conservateur de Beauce dans le livre dont il vient de suspendre la publication, après que ses collègues outrés l’ont rappelé à l’ordre cette semaine.

L’extrait qu’avait fait parvenir aux médias M. Bernier, dont est tirée la citation ci-dessus, s’est avéré trop brûlant pour que ses collègues conservateurs à Ottawa puissent le passer sous silence. Faire autrement aurait encouragé les dissidents et miné le leadership du chef Andrew Scheer.

Si M. Bernier a échappé à une expulsion du caucus, il demeure un député conservateur en sursis. Alors qu’il s’est rangé derrière son chef cette semaine, il a aussi insisté pour dire qu’il ne peut plus défendre une politique du parti (celle du maintien de la gestion de l’offre) qui va à l’encontre de ses principes. Chez les conservateurs, on trouvait déjà que M. Bernier n’était pas suffisamment un joueur d’équipe. Depuis qu’il a perdu la course à la chefferie du parti aux mains de M. Scheer l’an dernier, il continue de solliciter des dons dans des courriels où il développe davantage ses propres idées que celles que défend le parti qu’il représente à la Chambre des communes depuis 2006. Après la publication de l’extrait de son livre, plusieurs de ses collègues se demandaient s’il se préparait déjà à une nouvelle course à la chefferie. C’était tout comme.

Or, le leadership de M. Scheer ne repose pas sur des bases très solides. Il a gagné la course de 2017 avec à peine 51 % des « votes » selon un mode de scrutin qui favorisait des provinces comptant peu de membres (dont le Québec), au détriment de celles qui en avaient beaucoup (principalement l’Alberta). M. Bernier allègue dans son livre que M. Scheer a profité de l’appui de « faux conservateurs » au Québec, qui se sont joints au parti uniquement pour lui bloquer la route et « protéger leurs privilèges ». Il s’agit bien sûr des producteurs laitiers du Québec, qui ont acheté des cartes de membre du parti pour participer au scrutin. M. Bernier a même été battu par M. Scheer dans sa propre circonscription, à forte proportion agricole.

M. Scheer n’est devenu chef ni pour la clarté de ses idées ni grâce à son charisme. Il a été élu principalement grâce à un mouvement « Anybody but Maxime » (N’importe qui sauf Maxime) chez les conservateurs modérés et grâce à la mobilisation des défenseurs de la gestion de l’offre. Les militants antiavortement, toujours présents au parti, ont aussi appuyé M. Scheer lors du dernier tour du scrutin. Il demeure le chef du parti le moins bien en selle depuis Joe Clark dans les années 1970.

Si le Parti conservateur jouit d’une certaine embellie dans les sondages depuis quelques mois, M. Scheer n’en est pas le principal responsable. Les bavures du premier ministre Justin Trudeau et l’impopularité des libéraux provinciaux en Ontario ont profité aux conservateurs fédéraux. Mais cet appui pourrait vite s’évaporer d’ici l’automne 2019 si le Parti progressiste conservateur du populiste Doug Ford gagne les élections du 7 juin prochain en Ontario. Les Ontariens ont tendance à préférer un gouvernement d’une teinte différente à Ottawa.

M. Scheer, qui vient d’entreprendre une tournée de « consultation » au Québec, compte profiter de la montée de la Coalition avenir Québec, et de la notoriété de ses députés Gérard Deltell et Alain Rayes, pour jeter les bases de la prochaine campagne conservatrice dans la province. On voit difficilement comment M. Bernier peut y jouer quelque rôle que ce soit. Sa sortie de cette semaine a officieusement fait de lui le mouton noir de son parti. Ses collègues ne sont pas près de lui pardonner cet acte de lèse-majesté.

M. Bernier a bâti un mouvement de gens qui, comme lui, veulent réduire le rôle de l’État dans nos vies au minimum. Et il reste fidèle à cette idéologie. Mais c’est précisément là où le bât blesse. Des idéologues ne font généralement pas bon ménage en politique canadienne, surtout à l’intérieur d’un parti politique national qui veut rassembler une majorité des électeurs.

Les libertaires ne croient qu’en l’individu. Ça tombe bien. Parce que M. Bernier se retrouve soudain tout seul.

3 commentaires
  • Denis Miron - Abonné 21 avril 2018 06 h 32

    <<Les libertaires ne croient qu’en l’individu. Ça tombe bien. Parce que M. Bernier se retrouve soudain tout seul.>>

    J'aime bien votre conclusion... Youri Chassin de la CAQ devrait sans doute subir le même sort, lui qui affirme que le bien commun est un mythe.
    Ne croire qu'en l'individu suppose que l'on ne croit en personne d'autre que soi-même, c'est faire fi du rôle de représentation que doit jouer un élu. C'est poussé le paradoxe à l'extrême contre-sens

  • David Jean-Laniel - Abonné 21 avril 2018 12 h 35

    Faites vos devoir monsieur...

    Le prix du lait, hors Québec, est compétitif et ce sans subvention.

  • Yvon Beaudoin - Abonné 22 avril 2018 10 h 50

    casser du sucre sur le dos des quebecois

    Jamais un mot sur les milliards qu'on versé de nos impôts pour subventionner le développement du pétrole sale de l'Alberta. Jamais un mot sur les milliards du fédéral pour les inondations à Calgary ou pour les Feux de Fort MAC. La seule certitude qu'on a dans l'Est est que la moitié de nos taxes s'en vont à L'Ouest de la rivière des Outaouais et qu'elle ne redeviendront jamais en sens inverse...