Cannes sans Netflix

On s’envolera bientôt pour le Festival de Cannes en migration saisonnière. Reflet des mutations du cinéma en cours ou pied de nez à celles-ci, ce grand rendez-vous de films ? L’un et l’autre à la fois.

En interdisant aux oeuvres issues du giron Netflix de concourir dès cette année pour la Palme d’or, le grand festival français s’est aliéné des morceaux de roi. La plateforme américaine a pris cet interdit de haut, lui refusant même ses films hors concours.

Retour en 2017 sous les hauts cris des exploitants de salles de l’Hexagone et du milieu au spectacle des loups pénétrant dans la bergerie. Deux rejetons de Netflix, Okja et The Meyerowitz Stories, en compétition cannoise, halte-là ! Cet arrogant Yankee refusait de respecter la chronologie française : trois années d’attente après la sortie en salle avant de lancer un film sur une plateforme numérique, non mais ! Le délégué général du festival, Thierry Frémaux, dut subir mille pressions après son crime de lèse-majesté. D’où ce règlement rédigé à la fine épouvante : exit les films Netflix en compétition.

Répondant par la bouche de ses canons à l’embargo, le proscrit retire cette fois ses billes hors concours : The Other Side of the Wind, long métrage inachevé d’Orson Welles, ira se faire voir ailleurs. Dans un courriel relayé à Vanity Fair, la fille du cinéaste de Citizen Kane, Béatrice Welles, supplie en vain le géant américain de revoir sa position, évoquant la mémoire de son génial paternel, si souvent en butte aux caprices des studios : « J’ai vu comment les grandes sociétés de production ont détruit sa vie, son travail et, ce faisant, un peu de l’homme que j’aimais tant. Je n’aimerais pas que Netflix devienne une de ces entreprises-là. »

D’autres propositions alléchantes — Roma d’Alfonso Cuarón (cinéaste de Gravity), Hold the Dark de Jeremy Saulnier (Green Room), Norway de Paul Greengrass (Captain Phillips) — échappent au festival de concert. Dur coup !

Cannes semble avoir davantage besoin de Netflix que l’inverse. Avec plus de 125 millions d’abonnés et des milliards à injecter dans de prochains contenus, le fier-à-bras peut défier jusqu’à un certain point la planète septième art. Pour lui, le chic festival a des relents d’un palais monarchiste aux règles biscornues. N’empêche ! Ses cinéastes privés de Cannes grognent et pourraient bouder sa plateforme au financement du prochain film.

Pour l’heure, ce duel avec Netflix semble avoir un effet d’entraînement sur les studios américains, déjà écorchés par des critiques assassines de leurs films, peu présents cette année sur la Croisette. Un scintillement amoindri de stars d’Hollywood sur tapis rouge signifie moins de plages télé et moins de clics en ligne à travers la planète numérique. Triviales considérations certes, mais vitales pour la cote d’un grand festival.

D’énormes mutations

Le monde de la distribution change à une vitesse folle. En cédant aux pressions des exploitants de salles, Thierry Frémaux s’est fait le champion de la cinéphilie à la française axée sur le grand écran. Comme délégué artistique de festival, il s’est sans doute ainsi tiré dans le pied. D’autres rendez-vous de films, tels Venise et Berlin, acceptent les produits Netflix dans leur course. Voici la France, hôtesse de la plus grande manifestation cinéphilique au monde, isolée dans sa haute tour.

Chose certaine, aux récents brûlots de journalistes évoquant l’état de guerre entre Netflix et Cannes, Frémaux oppose l’optimisme et se déclare en dialogue constant avec les représentants. Tant mieux ! On veut bien cogner sur Netflix qui impose la loi du plus fort à un univers fragile. Reste qu’un délai de trois ans après la sortie en salle française avant de lancer un film sur une plateforme numérique paraît vraiment excessif.

Cette semaine, Denis Villeneuve, bientôt membre du jury de la compétition cannoise, me faisait remarquer à quel point l’ascension de Netflix coïncide avec une démission des distributeurs traditionnels. « Pourquoi les grands studios américains n’ont-ils pas repris Roma d’Alfonso Cuarón quand il s’offrait à eux ? demande-t-il. Où sont la Warner et la Paramount ? Netflix répond à un besoin. »

Ironie du sort à ses yeux, si ce festival demeure le porte-étendard du septième art sur grand écran, reste que la plupart des films qu’il y verra seront distribués en ligne. « Le monde du cinéma est à la croisée des chemins. Bientôt les salles serviront surtout de tremplin aux films-événements. Tôt ou tard, il faudra s’y ajuster », estime le cinéaste d’Incendies en appelant à la victoire des négociations de coulisses.

Après tout, même avec le Québec, Netflix tente un timide rapprochement diplomatique dans la foulée du refus d’Ottawa de taxer ses abonnés. Couper à long terme les liens avec un Cannes toujours magnétique signifierait pour lui perdre un milieu à infiltrer pour mieux régner. Logique marchande, je sais, mais seul argument possible contre un géant désormais trop puissant pour se voir éconduit en parvenu malpropre.

1 commentaire
  • Benoit Gaboury - Abonné 21 avril 2018 08 h 29

    Pas grand chose de bon sur Netflix

    Je me suis abonné trois fois à Netflix au cours des dernières années et il m'a semblé avoir épuisé mon intérêt en très peu de temps. Dommage, j'aurais aimé en voir davantage. Mais la moitié des films sont de grande violence (de ce temps-ci les méchants sont surtout au Moyen-Orient), et tant d'autres ne m'intéressent pas vraiment. Je perds presque autant de temps à chercher ce que je veux voir qu'à écouter quelque chose, et c'est lassant. Il est vrai par contre que j'ai aimé une dizaine de films au total, mais c'est tout. Netflix n'est pas pour moi et je ne comprends pas vraiment pourquoi on en parle encore tant.