Les mythes de Michel C. Auger

Michel C. Auger, animateur de l’émission Midi info à la radio de Radio-Canada, est un pilier de l’information politique au Québec. Il cultive, autant que possible, son sens de l’objectivité journalistique. On l’imagine mal en candidat inattendu de Québec solidaire, mais on ne le voit pas plus en caquiste, en libéral ou en péquiste. Pour un journaliste d’information, c’est une qualité.

On ne s’étonne donc pas de le voir s’attaquer, dans 25 mythes à déboulonner en politique québécoise (La Presse, 2018, 200 pages), à des idées qui, écrit-il, « ont pu être vraies à un moment donné ou qui sont de simples exagérations de la réalité, mais qui en sont venues à prendre une place démesurée dans le débat public ». Les mythes politiques, précise Auger, ne sont pas l’équivalent des fausses nouvelles. Ces dernières relèvent carrément du mensonge, alors que les mythes entretiennent un lien avec la réalité, mais l’interprètent avec un biais idéologique.

Par conséquent, démontrer le caractère erroné d’une fausse nouvelle s’avère un travail assez simple : il s’agit d’opposer des faits, incontestables et prouvés, à des inventions. En revanche, déboulonner des mythes est un exercice plus délicat puisqu’il s’agit, dans ce cas, d’opposer une interprétation plus juste de la réalité à une autre qu’on croit tendancieuse. Or, une interprétation, par nature, n’est jamais totalement objective.

La langue en débat

La déconstruction du premier mythe auquel s’attaque Michel C. Auger nous en fournit un exemple. D’après le journaliste, l’idée selon laquelle « le français est en recul au Québec » serait un mythe. Il en veut pour preuve que « pas moins de 94,5 % des Québécois sont capables de soutenir une conversation en français, selon le dernier recensement ». Il est vrai, note-t-il, que le poids relatif des Québécois de langue maternelle française a diminué dans l’ensemble de la population, mais comme plus de Québécois, en général, sont capables de converser en français, parler de recul reviendrait à entretenir un mythe.

C’est un peu court, il me semble. La loi 101 avait notamment pour but de faire du français la langue (et non une des langues) normale et habituelle du travail. A-t-elle vraiment atteint cet objectif ? Si, pour obtenir un emploi, il faut de plus en plus souvent être bilingue, ne peut-on pas parler d’un recul ? Je peux bien parler français, si cela ne me suffit pas pour gagner ma vie dans bien des situations, je dois conclure que la situation du français n’est pas si rose. Même si 100 % des Québécois étaient capables de parler français, on ne pourrait parler d’une victoire si, par ailleurs, ils se trouvaient aussi soumis à la nécessité de parler anglais pour bien vivre.

Auger, dans le même chapitre, conteste la pertinence d’imposer la loi 101 au cégep, en écrivant qu’il n’existe pas de preuve qu’une telle mesure contribuerait à une meilleure intégration des allophones à la majorité francophone. Dans Le Devoir du 8 septembre 2010, on lisait pourtant le contraire. D’après une étude du démographe Patrick Sabourin, « les étudiants francophones et allophones qui choisissent d’étudier dans un cégep de langue anglaise risquent fort d’évoluer dans un milieu anglophone pour le reste de leur vie ».

Le « Bonjour-Hi » ? Il n’y a rien là, écrit Auger, qui y entend même une invitation à parler le français… en le mettant sur le même pied que l’anglais, oublie-t-il de préciser. Ailleurs, le journaliste avance que les jeunes Québécois « font vivre la culture québécoise bien plus que leurs aînés ». Ah bon. Où, quand, comment ? On ne le saura pas. Chacun ses mythes, semble-t-il, et Auger, de toute évidence, n’est pas à l’aise avec ceux qui ont trait à l’identité québécoise.

Des pistes négligées

Quand il s’attaque aux mythes liés à l’univers économique — le Québec est trop endetté et vit aux crochets de l’Alberta par la péréquation, les syndicats sont trop puissants —, le journaliste me semble plus convaincant. Je ne peux exclure, cependant, l’hypothèse que cela s’explique par le fait que mes tendances idéologiques rejoignent alors les siennes.

Sa déconstruction des mythes politiques a le grand mérite d’ouvrir des pistes de réflexion souvent négligées. Auger constate le blocage constitutionnel canadien, mais il ne le croit pas éternel, avance que le dossier autochtone forcera des négociations et déplore que le Québec ne s’y prépare pas plus sérieusement. Il souligne aussi que la loi sur la clarté n’annule pas la décision de la Cour suprême qui oblige le gouvernement fédéral à négocier avec le Québec à la suite d’un référendum gagnant, sur l’indépendance ou autre demande constitutionnelle.

Michel C. Auger propose souvent de bonnes analyses, mais, ne l’oublions pas, ce sont les siennes. À partir des mêmes faits, on peut en arriver à des conclusions différentes.

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