La onzième heure

L’été dernier, quand François Legault s’inquiétait de « l’afflux hors contrôle de centaines de migrants illégaux », le premier ministre Philippe Couillard avait accusé le chef de la CAQ de chercher à « alimenter la peur » et d’imiter Donald Trump en voulant ériger un mur entre le Québec et les États-Unis.

Des cris d’indignation avaient fusé des rangs libéraux quand Jean-François Lisée avait déclaré que les migrants étaient les « invités de Justin Trudeau » et qu’il était donc normal de lui demander de payer la facture.

Le premier ministre canadien avait sans doute de nobles intentions, mais il est facile de se montrer vertueux quand on refile la facture aux autres. M. Couillard ne semblait toutefois y voir aucun problème. Au contraire, il rivalisait de générosité avec son vis-à-vis fédéral. « Le Québec est une société mature et disposant des ressources nécessaires pour faire face à cette situation dans l’ordre et la dignité », disait-il.

Il était pourtant clair aux yeux de tous que le Québec avait été identifié comme la meilleure porte d’entrée au Canada et que le mouvement déclenché par l’élection de Donald Trump ne s’arrêterait pas de sitôt, qu’il fallait même s’attendre à voir arriver des gens de diverses provenances dont la détresse n’avait rien à voir avec les politiques révoltantes du nouveau président américain.

Dans sa hâte de noircir les partis d’opposition afin de solidifier sa propre base électorale, le premier ministre avait manifestement manqué du minimum de perspective qu’on est en droit de s’attendre d’un chef de gouvernement.


 

Pour être tardif, le réveil n’en est pas moins brutal. Mercredi, M. Couillard a haussé le ton de façon inhabituelle, se disant « extrêmement insatisfait » de la réponse du gouvernement fédéral à l’ultimatum lancé lundi par quatre de ses ministres, qui ont menacé de ne plus accueillir de migrants à compter de la semaine prochaine.

À Ottawa, on ne semble pas convaincu de la nécessité d’en faire davantage. La lettre que le ministre fédéral de l’Immigration, Ahmed Hussen, a adressée mardi soir à son vis-à-vis québécois, David Heurtel, augure mal pour la suite des discussions.

M. Hussen blâme même implicitement le Québec quand il déplore que seulement quatre lieux d’hébergement temporaire sont actuellement ouverts, alors qu’il y en avait treize l’été dernier. « Ce qui risque de créer des retards à la frontière et d’entraîner une situation humanitaire inacceptable », écrit-il. Quant aux 146 millions réclamés pour les dépenses engagées l’an dernier, le gouvernement fédéral ne semble pas pressé de les rembourser.

« Cette réponse n’est pas acceptable. Ça montre une méconnaissance complète des réalités du terrain », a répliqué M. Couillard, dont les reproches rappellent étrangement ceux que les partis d’opposition lui adressaient l’an dernier.

Il faut sans doute se réjouir que le premier ministre accepte maintenant de regarder la réalité en face, mais on ne peut que constater la coïncidence de cette lucidité de la onzième heure avec l’approche de l’élection.

Au train où vont les choses, la nouvelle vague de migrants, qui s’annonce nettement plus forte que la précédente, risque d’atteindre un sommet au moment où la campagne électorale prendra son envol et s’imposera comme un de ses principaux thèmes, que les partis d’opposition ne manqueront pas d’exploiter.


 

Les Québécois ont été touchés par les images de réfugiés traversant la frontière en plein hiver, dans le plus complet dénuement. Ils sont disposés à fournir leur part, mais pas à être les dindons de la farce en accueillant plus de la moitié de ceux qui entrent au Canada, comme cela fut le cas l’an dernier, alors que le Québec compte pour moins du quart de sa population.

À six mois d’une élection, il n’est pas facile de faire l’unanimité à l’Assemblée nationale, peu importe le sujet. Une répartition géographique des migrants en fonction du poids démographique des provinces, comme le propose la CAQ, est de prime abord séduisante, mais M. Couillard a sans doute raison de dire que leur capacité d’accueil ne peut pas être évaluée à partir de ce seul critère.

Peu importe la façon de la mesurer, il est cependant clair que le fardeau actuellement imposé au Québec est excessif et potentiellement dommageable pour la paix sociale. Si M. Couillard se montre soudainement aussi pressé de trouver une solution à un problème dont il niait précédemment l’existence, c’est qu’il sait très bien qu’il sera tenu pour responsable de tout dérapage.

Qui plus est, dans le brouhaha de la campagne, certains électeurs pourraient confondre les migrants qui traversent la frontière de façon irrégulière avec les immigrants sélectionnés en bonne et due forme, que la CAQ reproche à son gouvernement d’accueillir en trop grand nombre. Les campagnes électorales sont généralement peu propices aux nuances.

14 commentaires
  • Pierre Schneider - Abonné 19 avril 2018 05 h 04

    Un show de boucane

    La toute dernière sortie de M. Couillarrd n'a l'air qu'un vilain show de boucane, alors qu'il ne cesse de se contredire.
    Une chose demeure: La frontière de Lacolle est devenue la passoire préférée des passeurs internatiionaux qui recrutent en Afrique en promettant auz pauvres un avenir radieux au pays de Justin, ouvert à tous les damnés de la Terre. Et c'est au Québec qu'ils vont encore arriver par dizaines de milliers, le beau temps revenu, cout-circuitant, à cause de lois obsolètes, tous les demandeurs de résidence au Canada qui suivent la filière conventionnelle.
    Ce petit jeu doit cesser rapidement, très rapidement car l'été qui vient sera cahoteux et apte à toutes les dérives.
    Mais le Québec, même si Ottawa s'en lave les mainss avec son ministre unilingue Hussen, n'a jamais eu le courage
    d'établir ses propres règles de défense du territoire.

    Il serait plus que temps d'y voir. Oui à l'immigration normale et souhaitable, mais NON à cette marée manipulée
    par des marchands de bonheur sans scrupules qui profitent des failles de nos lois pour exploiter la misère
    et nous refiler la facture.
    Assez, c'esr assez.

  • Yvon Pesant - Abonné 19 avril 2018 05 h 44

    Ça sent la coupe!

    La coupe qui est pleine, la coupe qui déborde de ce liquide infect et nauséabond que nous sert ad nauseam monsieur Couillard et qui est celui de sa fourberie. Nous n’en pouvons plus et n’en voulons plus de ce type d’élus hypocrites qui jouent avec les sentiments des gens à des seules fins électoralistes.

    J’ose croire que, comme société ouverte et sensée, nous allons passer à autre chose qu’un gouvernement composé d’arrivistes qui disent quelque chose un jour et font le contraire le lendemain des élections, comme dans la chanson d’un certain Félix qui n’a jamais eu son prix tant désiré par lui. Un pays à notre image et à notre grandeur.

  • Patrick Boulanger - Abonné 19 avril 2018 05 h 53

    Merci pour cette chronique M. David! J'avais oublié la réaction du PLQ l'été dernier sur la question des migrants. À ma connaissance, vous êtes le meilleur chroniqueur politique au Québec!

  • Gilles Bousquet - Abonné 19 avril 2018 07 h 35

    La solution, les permis de travail et le triage de ces migrants

    Comme le Québec manque sérieusement de main d'œuvre dans tous les domaines incluant nos CHSLD, ces nombreux immigrants arrivent à point, à condition d'accélérer grandement les permis de travail sur tout le territoire du Québec.

    L'autre solution est un premier triage des arrivants comme ceux qui veulent aller à Toronto, on les accompagne à la frontière de l'Ontario.

    Bon, l'affaire est ketchup. On peut s'attaquer à d'autres problèmes.:

    • André Joyal - Abonné 19 avril 2018 17 h 03

      Vous avez le ketchup facile M. Bousquet, avant de passe à d'autres problèmes ( non identifiés) il va falloir trouver une solution à celui qui nous tombe dessus.Pas certain que les Nigériens sont vraiment intéressés à cueillir des fraises ou à se dévouer dans un CHLD. Enfin, on pourriat le demander en premier lleu aux immigrants réguliers. Et, si besoin, oui, on invite les irréguliers à faire du pouce en direction de la province à « découvrir ». Ils vont aimer.

  • Claude Bariteau - Abonné 19 avril 2018 07 h 40

    Le dérapage.

    Le problème n'est pas le dérapage.

    Le PM Couillard l'a provoqué et il s'annonce du même ordre.

    Le problème est le financement du dérapage. Le Québec l'a financé, Ottawa aussi selon leurs juridictions. Si le Québec dit en manquer, Otawa lui réplique q'il existe des programmes canadiens à cet effet. Point à ligne, parole du ministre Garneau envoyé dans l'espace québécois, tantôt à La Pocatière, tantôt à la frontière canadienne qu durent franchir les Patriotes chassés du Bas-Canada.

    Alors, que le PM Couillard et son ministre Heurtel se plaignent, c'est sûrement qu'il y a des vues différentes sur le financement. Ce fut le cas aussi de plusieurs dossiers. Le Québec débourse parce que le Canada assure qu'il paiera, mais il ne paie pas ce qui est déboursé en trop dans les zones de responsabiltié du Québec, même si ces déboursés découlent de la lenteur du Canada à traiter les dossiers.

    Or, là se trouve le dérapage canadien. L'Ontario, une province moins réceptive d'immigrants de langue française, a chois une autre approche. Si les immigrants sont illégaux, ils le sont aussi après avoir traversé la frontière. Alors, il faut les retourner, ce qui est sa pratique. Au Québec, seulement envisagé une telle approche serait un comportement inacceptable. C'est ce qui explique le dérapage initial et ses suites.

    Politiquement, brailler comme un veau, c'est une attitude gagnante pour quetter l'aumône. Puis dire que c'est inacceptable que le Canada ne verse pas de sous dans notre main tendue, voilà qui dit que le Canada devrait déraper comme nous l'avons fait.

    Pas fort comme argument. Mais terriblement ancré dans une vision provinciale comme le PLQ. C'est tellement évident.

    M. Couillard se montre soudainement aussi pressé de trouver une solution à un problème dont il niait précédemment l’existence, c’est qu’il sait très bien qu’il sera tenu pour responsable de tout dérapage.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 19 avril 2018 08 h 07

      Et qui sait, s'il n'y a pas eu "entente préalable" entre Ottawa et Washington...
      "Ce «charmant» jeune homme...si naïf et féru de selfie...qui dirige le pays au dessus du 49e parallèle,
      semble bien facile à manipuler." s'est sûrement dit l'Autre... en bas.

      La chose ne me surprendrait nullement...Québec, tapis d'entrée pour s'essuyer les pieds.
      Nous sommes tellement ...recevants !